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Full text of "Contes & conteurs gaillards au 18e siecle; recueil de pieces rares ou inédites publiées sur les manuscrits ou les textes originaux. Préf. et notes bio-bibliographiques"

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HANDBOUND 
AT THE 



UNIVERSITY OF 
TORONTO PRESS 



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CONTES & CONTEURS GAILLARDS 



Cet ouvrage ne sera jamais réimprimé 



// a été tiré à six cent soixante deux exemplaires numérotés 

650 sur Alfa vergé 
12 sur japon. 



90 



Droits réservés pour tous pays, y compris la Suède, 
la Norvège et le Danemark 



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VAN BEVER *<£) 

Contes ér Conteurs 
Gaillards 

au XVIIP Siècle 



VERGIER. — J.-B. ROUSSEAU. — GRECOURT. — VOLTAIRE. 

PIRON. — DES BIEFS.- - PAJOU. — ROBBÉ DE BEAUVESET. 

GUICHARD. — DORAT. — GUDIN. — MÉRARD DE 

SAINT-JUST. — THEIS. — ABBÉ BRETIN. — PUS. 

NOGARET. — VASSELIER. — PELLUCHON- 

DESTOUCHES. — BEAUFORT DAUBERVAL. 



Recueil de Pièces Rares ou Inédites publiées sur 
les ^Manuscrits ou les Textes Originaux 
Préface et Notes Bio-Bibliographiques. 

Ouvrage orné de huit planches hors texte 





PARIS (IX ) 
H. DARAGON, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

30, RUE DUPERRÉ, 3o 



M D CCCC VI 



nu 



PRÉFACE 



Entre tous les conteurs galants ou gaillards du xviii c 
siècle — et ce livre, où l'on n'a compris pourtant que les 
plus caractéristiques, va faire voir s'ils sont en nombre — 
il semble que seuls La Fontaine, Grécourt, Piron et 
Voltaire ne soient pas oubliés. Encore La Fontaine et 
Voltaire ne doivent-ils pas précisément leur réputation 
à leurs contes, et pour Grécourt et Piron, ils sont plus 
connus par la légende qui s'est créée autour d'eux que 
par leurs œuvres mêmes : Grécourt, parce qu'ayant été 
chanoine de Tours et bon vivant, il fait, à deux siècles 
de distance, pendant au curé de Meudon, Piron, parce 
qu'il composa dans sa jeunesse une Ode, dont personne 
au reste ne connait le texte, mais à laquelle il a suffi 
d'être récitée par le Chevalier de la Barre devant un 
crucifix pour être à jamais immortelle, et avec elle son 
auteur, dans la mémoire des hommes. 

Nous ne prétendons pas ici discuter, si cette inclémence 
du sort pour tant d'écrivains peut se justifier en quelque 
façon. L'historien, comme le naturaliste, doit se borner 
à constater des faits, et se garder avant tout de son 
humeur particulière. Mais on peut rechercher, semble- 
t-il, quelle est la cause de cet oubli. Vient-il, comme il 
apparaît sans doute à première vue, de ce que le genre 



II PRÉFACE 

léger du conteur est écrasé pour nous sous le poids des 
encyclopédistes et des philosophes; de ce que tous ces 
petits écrivains, médiocres bien que charmants, n'ont 
pu subsister à côté des grands hommes du xvin e siècle? 
Vient-il encore de ce que leurs ouvrages sont, pour la 
plupart, devenus fort rares, et même pour quelques-uns 
introuvables? Ne serait-ce pas aussi que, les bibliogra- 
phies mises à part, nous n'avons aucun livre qui décrive 
l'évolution du genre, car l'on ne peut prendre en consi- 
dération ni les notes hâtives placées en tête du Recueil 
des Fables allemandes et Contes français en vers{l) attribué 
à Chevalier dit du Coudray, ni le livre de Gudin de la 
Brunellerie publié à Paris l'an xi sous le titre de Histoire 
ou Recherches sur l'origine des Contes (2). Auraient-ils 
enfin, avec toute la poésie duxvm e siècle, été enveloppés 
dans la disgrâce où les firent tomber les romantiques, 
et n'hésiterait-on à les lire aujourd'hui que par crainte 
de trouver en eux la platitude des Dorât et des Delille ? 
Autant de conjectures que l'on peut soutenir, mais 
dont aucune n'est décisive. Dans un genre presque 
aussi léger que le conte, dans le roman, la gloire des 
philosophes n'a pas, que nous sachions, étouffé celle 
des Marivaux, des Prévost et des Bernardin, pour ne citer 
que les plus célèbres. Si les livres de nos conteurs sont 
rares, il n'est pas de livre tellement rare qu'il ne se trouve 
et ne se réimprime avec succès lorsqu'il est encore sus- 
ceptible de plaire. Aucune histoire, assurément, n'a 



(1) Paris, chez F. -H. Monory et Delalain, 1772 et 1776, in-16. 

(2) Paris, Messidor, an XI, in-8* (T. I). 



PRÉFACE III 

retracé l'évolution du conte en vers ; mais est-il tant besoin 
d'avoir lu YHistoire des Frères Penfant pour s'amuser 
au Bourgeois gentilhomme? La vérité est que le conte en 
vers a disparu, en dépit de son agrément, parce qu'il a 
cessé de correspondre aux mœurs qui ont suivi la Révo- 
tion, après laquelle, il est vrai, plusieurs recueils ont été 
composés, mais toujours par des hommes élevés sous 
l'ancien régime, le dernier conteur, Beaufort d'Auberval, 
étant né en 1764. Car le conte en vers n'est pas un art au 
sens propre du mot ; il est avant tout un témoignage de 
mœurs. Et c'est à ce titre que ce recueil vient prendre 
place dans cette collection. 

Pour peu qu'on examine, avec attention l'œuvre 
d'aucun de ces conteurs, on est éclairé tout d'abord 
par la technique particul ière de ce genre. Le conte en vers, 
nous l'avons dit quelque part (1), n'appartient pas plus à 
la poésie que le roman historique n'appartient à l'histoire. 
Les défauts littéraires, la négligence du style et la crudité 
de l'expression deviennent chez lui autant de qualités 
exigées par ses conditions d'existence. Il est un de ces 
témoignages de la littérature orale qui satisfait plus 
souvent l'oreille que les yeux Mais si, après avoir dis- 
tingué le caractère général du Conte, on porte ses regards 
sur la personne des Conteurs et sur les sujets dont ils 
traitent, la nature non pas précisément populaire, mais 
bourgeoise de cette littérature, frapperadavantageencore, 
et l'on comprendra qu'à la fin du xvin* siècle, l'un de ces 

(1) Préface aux Conteurs Libertins du XVIII" siècle, Paris, Sansot, 
1904, in-18. 



IV l' Khi- ACE 

conteurs (1) — d'ailleurs écarlé du présent ouvrage pour 
sa médiocrité, — ait pu intituler son recueil : Choix de 
fabliaux, airs en vers, (Genève et Paris, 1788, petit 12). 
La marque de ces conteurs, d'une part, c'est qu'ils ne 
sont pas, pour la plupart, des professionnels de la litté- 
rature. Le sont-ils, comme Voltaire, La Chaussée, 
Rousseau, Rulhières, Gudin,etChamfort, qu'ils échouent 
ayant perdu, en faveur de l'art, la naïveté nécessaire au 
genre ; un seul fait exception, Piron, lequel est tout 
bouillonnant de sève populaire. Ce sont pour la plupart 
d'assez petites gens, celui-ci, Vergier, commis de la 
marine, et celui-là, Vasselier, commis des postes, et 
celui-là encore, Félix Nogaret, commis des bureaux 
de l'Intérieur ; d'autres, tels Mangenot et Grécourt, 
ecclésiastiques tarés, ou tels Lantin, Pajon et des 
Biefs, procureurs en rupture de chicane. A la fin du 
siècle, on voit quelques littérateurs, mais ce sont gens 
de théâtre et médiocres écrivains, les Piis, les Guichard, 
et les Beaufort. Le maître d'eux tous est une sorte de 
bouffon, de jongleur, si l'on ose dire, qui vit en parasite 
dans la belle société, Robbé de Beauveset. On sent qu'ils 
sont tous de braves bourgeois, aimant écouter de grasses 
histoires, en buvant de bon vin, car cette littérature a 
pour autre caractère d'être non seulement erotique, mais 
bachique. D'autre part, les sujets de ces contes sont 
essentiellement communs, et même, dirons-nous ici, 
populaires. Il en est d'eux comme des mots d'esprit qui 
se font dans la bonne compagnie : ce sont éternellement 

(1) Barthélémy Imbert. 



PRÉFACE V 

les mêmes que de nouveaux plaisants donnent pour 
être de leur cru. Tous ces conteurs se démarquent avec 
une impudence sans égale. Non contents de piller le 
fond, il arrive parfois qu'ils jugent plus expédient de 
prendre la forme : toujours le même conte se retrouve 
avec des versions différentes selon les auteurs. Voulez- 
vous un exemple? Prenez cette facétie La fente, dont 
l'origine remonte au temps ingénu des fabliaux. Nous en 
retrouvons une leçon vieillotte chez les derniers anec- 
dotiers du commencement du xix e siècle. Mais, nous 
objecte ra-t-on, ce n'est point ici lieu pour dresser une 
table statistique de tous les auteurs qui s'exercèrent sur 
un même sujet. En publiant la meilleure version de 
chacun, nous nous sommes bornés à indiquer sommai- 
rement par qui le conte avait encore été traité. Ainsi, on 
peut observer ici les sources principales de chaque 
auteur. 

L'évolution du conte au xvnr siècle se partage très 
nettement en deux périodes. Dans la première, qui va de 
1675, environ, à 1745, c'est-à-dire de La Fontaine à Piron, 
les auteurs s'inspirent à la fois de l'Italie et des vieux 
fabliaux français, non sans subir l'influence de Marot 
et de Régnier. Dans la seconde, qui va de 1765 à 1800, 
rupture complète avec le passé : seul Théis s'amuse 
encore à imiter Boccace et la Reine de Navarre, et si 
Pelluchon-Destouches intitule son recueil : le Petit- 
Neveu de Boccace, c'est pure fantaisie. Les contes, alors, 
tirent plutôt leur origine de faits divers plaisants et 
connus, ou de bons mots répétés partout : ainsi la 
réplique fameuse de M lle Arnould, souris qui n'a qu'un 



VI PRÉFACE 

trou est bientôt prise, est traitée par presque tous. Il va 
saus dire que là encore, les auteurs continuent à s'imi- 
ter entre eux, tout comme leurs prédécesseurs, et qu'en 
dépit de qualités d'inventions que quelques-uns, comme 
Nogaret, manifestent le conte garde son caractère de 
littérature orale et bourgeoise. 

Quelques cadres convenaient dans cette galerie liber- 
tine. Nous les avons faits aussi étroits que possible, 
sacrifiant toujours en faveur du trait léger, de l'anecdote 
piquante, la longueur du document biographique. 
Cependant nous n'avons pas cru devoir nous res- 
treindre sur les auteurs dont la vie était mal connue, ou 
sur des circonstances peu notoires relatives à des auteurs 
célèbres, lorsque ces circonstances avaient un rapport 
direct avec le conte en vers. C'est ainsi par exemple 
qu'on trouvera un exposé du procès Jean-Baptiste Rous- 
seau et de l'affaire du café Laurent, et en même temps, des 
notices assez détaillées sur Vergier, Grécourt, Vasselier, 
Robbé, Nogaret, Piis, Beaufort, etc. (1). Nous espérons 
du lecteur qu'il ne nous en sache pas mauvais gré. 
Quant aux textes originaux publiés ici, sans retouches 
orthographiques, nous nous sommes efforcés d'en four- 
nir les meilleures versions, d'après les éditions originales 



(1) Qu'il nous soit permis, à propos de ces notices, de remercier 
ici notre confrère et ami, M. Fernand Caussy, du concours qu'il a 
bien voulu nous prêter lors de rétablissement de notre texte C'est 
à lui que nous aurons recours encore lorsque nous mettrons au 
point notre étude sur YEpigramme du xvm e siècle, récemment 
annoncée, et qui doit servir de complément à nos premiers trovaux 
sur la poésie de mœurs de l 'avant-dernier siècle. 



PRÉFACE VII 

et les manuscrits des grands dépôts publics, et de 
quelques collections particulières, en nous attachant à 
donner à chaque pièce une attribution aussi certaine que 
possible, ce qui n'a pas été la part la moins délicate, ni 
la moins minutieuse de notre travail. 



CONTES & CONTEURS 

GAILLARDS 

DU XVIII e SIÈCLE 



JACQUES VERGIER 



< Le goût d'Horace pour Varius, lit-on dans la Préface de 
l'édition de Vergier publiée à Lausanne en 1750, le goût 
d'Horace pour Varius, fait seul l'éloge du dernier. Nous 
n'avons peut être rien dans notre tangue, dit l'Horace français 
parlant de Vergier, où il y ait plus de naïveté, de noblesse et 
d'élégance que ses Chansons de Table qui pourraient le faire 
passer à bon droit pour VAnacréon français, » Il parait que de 
Vergier, les chansons de table n'étaient pas seules au goût 
de Rousseau. Car l'Horace français est Jean-Baptiste lui- 
même. On trouve, dans maintes éditions de ses œuvres, 
certain madrigal, qui déjà figurait dans celle de Vergier. 
C'est le suivant : 

Sur une bague envoyée à une dame 

Beau doigt, ministre des plaisirs 
De la charmante Célimene 
O toi qui satisfais ses plus pressants désirs, 
Reçois aujourd'hui mon étrenne. 
Quoique l'on puisse soupçonner, 
C'est un devoir où l'amitié m'engage ; 

1 



2 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

J'obéis à ses lois, elle vient m'ordonner 
De t'offrir un bijou qui soit à ton usage. 
L'Anneau de Hans-Carvel te plairait davantage 
Mais chez moi l'Hymen seul a droit de le donner. 

Et un autre trait, que Rousseau et Vergier eurent en 
commun, fut de se montrer peu fiers de leur origine, laquelle 
était dans les cuirs et crépins. L'on dit même que Vergier, 
à cet effet, cacha toujours avec soin la date de sa naissance, 
la plaçant en 1657, ainsi que l'ont fait, d'après lui, tous les 
biographes, Beuchot excepté. 

Quoi qu'il en soit, Jacques Vergier naquit à Lyon le 3 jan- 
vier 1655, de Hugues Vergier, maître cordonnier, ainsi qu'en 
témoigne, de façon irrécusable, le registre baptistaire de 
Saint-Saturnin, sa paroisse. Ses parents, dit-on, le desti- 
nèrent à l'état ecclésiastique, et dans ce dessein, le jeune 
homme fit un cours de théologie en Sorbonne. Ayant conquis 
le grade de bachelier, Vergier prit l'habit de son état et fut, 
comme précepteur, se placer chez M Barthélémy d'Hervart, 
autrefois intendant et contrôleur général des finances, homme 
d'une richesse immense et connaissant l'art d'enjouir. Aimable 
enjoué et galant, l'abbé sut plaire, et, lorsque son élève, 
M. d'Hervart, conseiller au Parlement et maître des requêtes, 
épousa, en 1686, cette belle personne qui devait être pour 
La Fontaine une autre Madame de La Sablière, il resta familier 
d'une maison où la compagnie était meilleure que jamais. 
On y voyait, en effet, les diverses jeunes filles auxquelles 
Vergier adressa des épitres, des contes et des chansons, 
et au-dessus de toutes cette demoiselle de Beaulieu, qui tourna 
de manière si étrange, la tête du bonhomme La Fontaine, et 
ne laissa pas, non plus, de faire impression sur la jeunesse 
de l'abbé. On y trouvait aussi des personnages dont la 
protection n'était pas moins avantageuse ; ils firent entrer 
notre Vergier dans le Service des Classes institué par Colbert 
mais c'est par la petite porte, le 2 octobre 1688, qu'il lut 
installé au Havre comme écrivain principal de la Marine. 



JACQUES VERGIER 3 

Feu M. Jal, qui dirigea les archives de la Marine, avant 
que de composer son Dictionnaire de biographie et d'histoire, 
a lu des proses administratives de Vergier ; elles lui ont paru 
manifester une entente judicieuse des affaires, une connais- 
sance aussi étendue que précise des règlements. La bonté 
de l'administrateur n'ôtait rien, chez Vergier, à la perfection 
de l'honnête homme, et même nous avons de lui des épitres 
en vers qui, traitant d'affaires de service, nous montrent 
assemblées ces diverses qualités ; il savait, si j'ose dire, 
pincer les cordes de la lyre avec la plume des bureaux, et 
le faisait avec tant de grâce et de finesse que ses supérieurs, 
en personne, lui en montraient jusqu'à de la reconnaissance, 
Phélypeaux, notamment, ministre de la Marine, était fort 
satisfait des services poétiques du commissaire. Que Vergier 
fût en service à Brest, où on le nomma commissaire ordi- 
naire le l p r février 1690, à Rochefort, où on l'envoya le 29 
janvier 1693, à Dunkerque enfin, où on le promut commis- 
saire ordonnateur le 11 avril 1695, M. le comte de Pontchar- 
train n'avait pas de cesse qu'il n'obtint de son employé 
« des lettres fort longues et fort peu sérieuses », se disant 
« d'autant plus obligé qu'elles étaient plus badines. » C'est 
dans ces lettres que Vergier insérait ses contes, tout à fait 
dignes de La Fontaine, au sentiment d'alors, et « dont les 
plus indiscrets ne blessaient personne », comme écrivait 
un autre de ses correspondants, M. le duc de Noailles, auquel 
le poète se proposait de dédier son recueil. 

A l'occasion du service, Vergier avait fait en Angleterre 
plusieurs voyages, et l'un d'eux, en 1688, au moment de la 
Révolution. M. le duc d'Aumont se l'attacha, lorsqu'il fut à 
Londres ambassadeur extraordinaire, en 1712. Soit que 
l'expédition déplût au commissaire, qui sans nul doute re- 
grettait les bonnes bouteilles de vin de Graves, sablées avec 
les chevaliers de la Méduse, ordre bachique dont il était 
chancelier, soit que, déjà barbon, il eût idée d'entrer dans 
la retraite, Vergier ne tarda pas à demander son rappel, et 
chercha pour sa charge un acquéreur. Sa requête souffrit 



4 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

d'abord quelques difficultés. On accepta le troc de la charge, 
mais à condition qu'il continuât son service « avec le même 
zèle et autant que sa santé le lui permettrait.» La paix d'Utrecht, 
en 1715, le fit enfin revenir, et il eut la douleur, qu'il exprime 
en fort beaux vers, de voir démolir à Dunkerque ces 
mêmes forts à la construction desquels on l'avait employé. 
La vie, à Paris, fut pour Vergier, telle qu'il convenait à 
un vieillard aimable, préférant par-dessus tout la bonne 
chère en compagnie de quelque amis et 

de venus gentes prêtresses, 

Aux yeux brillans, aux blondes tresses 

qu'il avait l'attention d'inviter en nombre toujours égal à 
celui des partenaires. Non qu'il versât, comme on aurait 
facilité à le croire, dans la crapule d'alors, et qu'il ne con- 
servât, dans des parties aussi agréables, une douceur, une 
modération de bon goût. A cette époque de débauche cynique 
qu'a débridée la mort du Roi, Vergier peut passer pour un 
homme de mœurs très pures. D'ailleurs le poète n'avait pas 
cessé de rendre ses devoirs à ses belles amies de l'hôtel 
d'Hervart, devenues des mères de famille respectables. Il 
venait de dîner chez l'une d'elles, M me Fontaine, le 23 
août 1720, lorsqu'il fut assailli, à minuit, au co ; n de la rue 
Bout du Monde (aujourd'hui rue du Croissant) et de la rue 
Montmartre, par trois hommes masqués qui lui donnèrent un 
coup de pistolet à la gorge et trois coups de poignard dans 
le cœur. Le fait que Vergier ne fut point volé fit paraître 
singulier cet assassinat. La Beaumelle a là-dessus débité des 
fables dont Voltaire s'irritait fort. « On a sçu, dit à ce pro- 
pos une note de l'éditeur des Lettres de Rousseau, que l'au- 
teur de cet assassinat étoit un voleur connu sous le nom du 
Chevalier Le Craqueur, avec deux autres complices, tous 
camarades du fameux Dominique Cartouche. Le Chevalier 
Le Craqueur fut rompu vif à Paris, le 10 juin 1722, et il 
avoua ce meurtre avec plusieurs autres. Son dessein étoit 
de voler Vergier ; mais il en fut empêché par un carrosse 



JACQUES VERGIER 5 

qui passa dans le moment que ces trois voleurs venoient de 
le tuer », 

Parmi les contes de Vergier, il en est de gais, de tendres, 
de malicieux ; il en est de scabreux, il en est même de moraux. 
Mais la naïveté de l'épisode, chez les uns comme chez les 
autres, ne nuit jamais à la poésie de l'expression, et à ce 
seul titre, Vergier mériterait d'être réimprimé. On a de ses 
Œuvres deux éditions assez bonnes, quoique certainement 
incomplètes, sous la rubrique Lausanne (chez Briaconnet), 
libraire, M.D.CC. (et 1752), 2 volumes in-12, et Londres 1780 
(édition Cazin). Nougaret, depuis a donné de ses contes une 
réimpression dont le titre dispense de tout commentaire : 
Contes et poésies erotiques de Vergier, dégagés des longueurs 
qui les défiguraient, corrigés et mis dans un meilleur ordre (sic), 
suivis d'un choix de chansons bachiques et galantes et des 
plus jolis contes de Bernard de la Monnoye, par P. B. J. N., 
Paris, Goujon fils, an IX, 2 volumes, petit in-12. 



* LE PROCURATEUR DE St MARC 

A Venise, un jour le Sénat 

Sçut qu'un vagabond de la ville, 
Sans avoir aucun bien, vivoit avec éclat ; 

Maint Sénateur étoit bien moins habile. 

Pour contenter sa curiosité. 

Et connoître son exercice, 
Sous prétexte d'avoir grand soin de la Justice. 
Au Sénat Vincenti fut un beau jour cité. 

Tout aussitôt qu'il se fût présenté, 
Il lui fut demandé compte de sa conduite ; 
Et n'y répondant pas bien positivement, 
Un Sénateur lui dit, mais d'un air hypocrite, 
Que s'il ne s'expliquoit un peu plus clairement, 
Sa richesse inconnue auroit mauvaise suite. 



CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Vincenti se voyant si vivement pressé, 

Dit enfin : — « Il est vrai, messieurs, j'ai toutes choses, 

Tous les jours argent frais et sans récépissé, 

Bon souper, bon logis, sans me mêler des clauses ; 

Mais, pour tout avouer, ce bonheur et ces biens 

Ne sont pas faits pour tous les hommes, 

C'est de l'amour que je les tiens. 
J'ai de certains talens... au pays où nous sommes, 
Avec eux sûrement on ne manque de rien. 

Les Dames jusqu'ici m'ont payé par avance, 

Contentes de mes grands exploits ; 

Souvent, de trois ou quatre endroits 

Il vient chez moi de la finance. 

Voyez, Messieurs, qu'en dites-vous ? 
Cela, je crois, ne peut m'attirer de supplice. » 
De ce crime nouveau, beaucoup furent jaloux, 

Nul n'en pouvant d'entre eux être complice. 
On recueille les voix, on prend l'avis de tous : 

Chacun pensoit, II n'y va rien du nôtre ; 

On prononça : Vincenti fut absous, 
Pour le plaisir d'un sexe, et pour l'amour de l'autre, 
Or le Procurateur à peine fut chez lui 
Qu'il conta promptement l'aventure à sa femme : 

Il sentoit un mortel ennui 
De garder plus long-tems ce secret dans son âme, 

Imprudence digne de blâme 

D'aller dire ce qui nous nuit ? 
La Dame à ce récit improuve cette histoire, 
Et quitte le dîné, honteuse d'avoir ouï 
Chose qui de son sexe ose ternir la gloire, 
L'aventure pourtant ne fut mise en oubli, 
Le Magistrat content, plus qu'on ne le peut croire, 

Sort pour conter le fait du vagabond 

A ses amis, disant : S'il est fécond, 

Autant que preux, nous verrons dans Venise 

Peuple nouveau ; gardons-nous de surprise, 



JACQUES VERGIER 7 

Sur ce sujet il raille tout le jour. 
En revenant le soir, il trouve à son retour 
Le brave Vincenti qui passoit dans la rue. 
Il l'appelle ; aussitôt Vincenti le salue : 
— « Hé bien donc, lui dit-il, comment va le talent ? 
Faites vous toujours des merveilles ? 
Et les Dames dorénavant 
Ne craindront-elles point que jusqu'à nos oreilles 
Parvienne de vos faits le bruit trop éclatant ? » 

— « Les Dames sur ce point ne s'inquiètent guère 
Répartit Vincenti, je connois leur humeur : 
L'Histoire du Sénat, bien loin de me mal faire, 

Près d'elles ne m'a mis qu'en un plus grand honneur. » 

— « Bon! répartit le Sénateur, 
Vous auriez eu depuis quelque faveur nouvelle? 
Et cela se pourroit ? quoi, du matin au soir? » 

— « Oui, lui dit Vincenti, d'une certaine belle 
Qui, même en me quittant, m'a dit jusqu'au revoir. 

Qu'ainsi toujours telle fortune vienne! » 

— « Pour le coup, Vincenti, tu mens hors de saison. » 

— « Rien n'est pourtant plus vrai, c'est dans cette maison, 

Dit-il, en lui montrant la sienne. » 



LE CORDELIER ET LE FEUILLANT, 

A MADAME CEBERET, 
1699 

Qu'aveugles sont les désirs des humains! 
Légèreté dans leurs conseils préside ; 
Vous les voyez avec un œil avide 
Poursuivre un bien par cent divers chemins 
A peine ont-ils ce bien entre les mains, 
Qu'il leur devient ennuyeux, insipide. 



CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

N'a pas longtemps, qu'au gré du vent porté, 
Et rudement, sur les flots, agité, 
J'étois sur mer, empire peu solide ; 
Pas ne croyait d'autre félicité 
Que d'arriver bien sain sur le rivage, 
Fût-ce un rocher, fût-ce un antre sauvage; 
Ores j'y suis, et je suis moins content 
Que je n'étois, lors que j'allois flotant 
Au gré des vents et de l'onde rapide. 
D'où vient cela? C'est que dans cet instant, 
Désir nouveau, nouvel objet me guide. 
Il me souvient de vos gentes façons, 
Parler charmant, air fin, gracieux rire, 
Traits qui d'amour sont les seuls hameçons, 
Que l'on ressent et qu'on ne peut décrire. 
Ce n'est le tout que de m'en souvenir, 
De les revoir, le désir me dévore : 
Les reverrai-je? Autre désir encore 
Auprès de vous viendra m'entretenir. 
Ainsi toujours nos âmes incertaines, 
Toujours volant de désirs en désirs, 
Toujours ainsi vont de peines en peines, 
Croyant aller de plaisirs en plaisirs. 
Plus sage fut benoite Sœur Clairette : 
Mais tempérance et modération 
Sont attributs de claustrale retraite, 
Qu'ignorent gens d'autre profession. 
La sainte sœur n'eut en toute sa vie 
Le cœur touché que dune seule envie ; 
Envie encor, qu'à bout vint de dompter, 
Non par combattre et par la rebuter, 
Soins qui ne font que le mal irriter; 
Mais par la suivre et par la contenter. 

Deux bonnes Sœurs d'un même Monastère, 
Etant un jour en devis familier, 



JACQUES VERGIER 

Se disputaient, qui plus du Cordelier, 

Ou du Feuillant avoit le caractère 

Tel qu'il le faut pour dûment consoler 

Jeunes Nonains de leur clôture austère; 

Et là-dessus chacune d'étaler 

Les si, les cas imporlans de l'affaire. 

Non loin de là Sœur Clairette causoit, 

Moins attentive à ce qu'elle faisoit, 

Qu'aux si, qu'aux cas dont elle entendoit faire 

Descriptions, énergiques portraits, 

Et n'en laissoit échapper aucuns traits; 

Si que désir en son âme vint naître 

De les juger, et pour ce de connoître 

Par elle-même et l'un et l'autre fait. 

Car sur-le-champ à Jeanne et Dorothée, 

(Bien comprenez que ces deux Sœurs étoient 

Celles qui lors entre elles disputoient) 

Pour Juge offerte, et pour Juge acceptée 

Elle procède, et dès le lendemain 

On lui remet bonnes pièces en main, 

Pièces, j'entends Père de chaque sorte. 

Un Cordelier au teint brun et voix forte, 

Dans ses habits négligé, sans éclat, 

Mais beau parleur, de Sœur Jeanne Avocat 

Vint le premier étaler sa science. 

L'avant-propos fut court, sans apparat : 

Il passe au fait avec impatience, 

Et là-dessus tellement s'étendit 

Qu'il occupa toute cette séance. 

Pas ne dormit le Juge à l'audience, 

Ainsi que font maints des plus en crédit, 

Et pour pouvoir juger en conscience, 

Du plaidoyer un seul mot ne perdit. 

Le lendemain, parla pour Dorothée 

Plus blanc qu'un lis, Père Dom Timothée 

De qui le teint toujours frais et vermeil 



10 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Sembloit pétri de lait et de sommeil ; 
Pied fait au tour, jambe blanche et lissée 
Se faisoient voir sous sa robe troussée. 
Il débuta d'un air insinuant, 
Non comme l'autre, en torrent, en déluge, 
Et pour gagner la faveur de son Juge 
Avec adresse il s'en va le louant, 
Puis aux raisons plus solides il passe 
Qu'en son discours il mêle rarement, 
Mais qu'il agence, et de si bonne grâce 
Qu'il vous en fait paroître abondamment. 
Tout en ses mains prend un air de sublime 
Œil, geste, voix, tout émeut, tout anime : 
Si bien enfin sa cause il sçut plaider, 
Que Sœur Clairette en balance incertaine, 
Pour cette fois ne put rien décider, 
Et voulut bien avoir encore la peine 
Avant porter un dernier jugement, 
D'examiner le fait plus amplement. 
Autre jour pris, plaideurs de comparoître : 
Avidement tous deux sont écoutés, 
Mais tous les deux également goûtés 
Doutes nouveaux dans le Juge font naître ; 
Rien n'est conclu, troisième jour on prit, 
Troisième jour qui rien de détermine, 
Pour trancher court, si bien notre héroïne 
Des Magistrats les longs délais apprit, 
Tant trouva goût aux épices fréquentes 
Qu'on lui payoit pour ses vacations, 
(Car sans compter les consolations 
Que lui donnoient les langues bien disantes 
Des Avocats, maintes colations, - 
Maints beaux présens, choses que la Justice 
Toujours aima, lui venoient fréquemment) 
A tout cela, dis-je, si doucement 
S'accoutuma notre juge novice, 



JACQUES VERGIER 11 

Que trois anc put à tous les jours tenir 

Longue audience, et souvent deux pour une, 

Sans que jamais sa lenteur importune 

Pût se résoudre à ce projet finir. 

Or, direz-vous, passe pour Sœur Clairette, 

D'avoir trois ans pu tels plaids écouter, 

Pour ce n'avoit qu'à l'oreille prêter, 

Et quelle oreille? oreille toujours prête. 

Mais aux plaideurs d'être ainsi tous les jours 

Sur même point, je ne le puis comprendre. 

Or ce point-là pas ne doit vous surprendre : 

Moines ne sont vulgaires Avocats, 

Point ne requiert leur féconde éloquence 

Divers sujets, sujets de conséquence, 

Pour bien parler, pour faire long fracas ; 

En eux toujours ils ont fraîche ressource. 

Comme pourtant il n'est si belle source 

Qu'avec le tems on ne puisse épuiser, 

Leur éloquence enfin vint à s'user. 

Le cordelier, autrefois si rapide, 

Dont le discours toujours nerveux, solide, 

Ne s'attachoit qu'au fait tant seulement, 

Ores languit, s'attache à l'ornement. 

Jà du Feuillant la vive politesse 

Tombe, et devient froide délicatesse : 

Plus de présens, plus de cotations 

Et moins encor de consolations. 

Clairette donc, voyant que cette affaire 

Ne rendoit plus, et voulant satisfaire 

Les deux partis, enfin l'accommoda 

A l'amiable : entre eux, elle accorda, 

Que plus étant le Cordelier solide, 

Plus le Feuillant gracieux et poli, 

Pour faire un choix de tout point accompli, 

Choix qui d'un cœur ne laissât rien de vuide, 

Nonnains dévoient d'un de chaque façon 



12 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Entremêler tour à tour la leçon. 
Ce qui fut dit, fut fait; et pour la forme, 
Deux des meilleurs prit Clairette à l'instant : 
Sœurs Dorothée et Jeanne en font autant, 
Puis l'ordre entier reçut cette Réforme : 
Ainsi finit ce procès important. 
Quoi qu'il en soit, voilà l'unique envie 
Dont Sœur Clairette eût cru le cœur atteint : 
Bien est-il vrai que ce désir la tint, 
Sans la quitter jusqu'au bout de sa vie. 
Mais je l'ai dit, esprit si tempéré. 
Est attribut de retraite claustrale, 
Et des mondains fut toujours ignoré. 
Or, finissons ces propos de morale, 
Discours si grave est fort assoupissant; 
Entamons donc quelque joyeux chapitre. 
Mais ne vois pas que déjà cette Epître 
Forme un volume, et trop va grossissant. 
Ainsi toujours avec vous on s'oublie : 
Veut-on vous voir une heure seulement? 
Cette heure passe, et court si promptement, 
Qu'à peine elle est du jour entier remplie, 
Et qu'on voudrait, si tant est qu'on osât 
Le désirer, qu'encore elle épuisât 
Toute la nuit, fût-ce une nuit égale 
A celle-là dont jadis le long cours 
Favorisa les furtives amours 
Par qui naquit le preux amant d'Omphale, 
Ce n'est le pis ; sans qu'on sçache comment, 
Et sans qu'on puisse y trouver de défaite, 
Qu'on entre libre, on sort toujours amant : 
Dieu garde de mal qui l'épreuve en à faite. 

{Œuvres de Vergier, Lausanne, 1750) 



JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU 



Né à Paris le 6 avril 1670, d'un maître cordonnier, avec une 
verve gaillarde, une humeur satyrique, qui successivement 
paraissent l'avoir éloigné de tous ses protecteurs, et que, 
certainement, il déchaîna contre eux, quels qu'eussent été les 
motifs de ses brouilleries, Jean-Baptiste Rousseau s'était fait 
connaître par quelques pièces de théâtre assez médiocres, 
de belles paraphrases de la Bible, et enfin par des épigram- 
mes vigoureuses autant que raffinées, lorsqu'éclata cette 
fameuse affaire des Couplets de laquelle il nous faut bien par- 
ler ici après tant d'autres, si l'on veut comprendre pourquoi 
les Contes de Jean-Baptiste ne sont insérés dans aucune des 
éditions de ses œuvres, et ne se retrouvent qu'épars dans des 
recueils de Grécourt, ou manuscrits dans quelques sottisiers. 

Il y "avait à Paris, au coin des rues Christine et Dauphinc, un 
café à la mode, tenu par la veuve Laurent, où s'assemblaient 
des amateurs de belles-lettres, et entre autres Fontcnelle, La 
Motte, Saurin, Danchel, Boy, Boindin, les deux La Faye, etc. 
La rivalité y était déjà des plus vives entre la Motte et Rous- 
seau, lorsqu'en 1700 parurent simultanément à la scène Le 
Capricieux de Rousseau, qui tomba, et — avec un succès écla- 
tant — Hesione, opéra de Danchet, poète assez méprisé, mais 
d'ailleurs homme de lettres et honnête homme, dit Voltaire, 
et grand ami de La Motte. Rousseau, persuadé que les habi- 
tués du café, La Motte, Crébillon, Saurin et autres, caba- 
laient contre sa pièce, fit un couplet, où il parodiait l'opéra 
d'Hésione, couplet qu'il eut l'imprudence de réciter au café 
même, à son ami Duché, et que voici : 



14 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Que jamais de son chant glacé 
Colosse (1) ne nous refroidisse 
Que Campra (2) soit bientôt chassé, 
Qu'il retourne à son bénéfice. 
Que le bourreau par son valet 
Fasse un jour serrer le sifflet 
De Berin et de sa séquelle ; 
Que Pécour, qui fait le ballet, 
Ait le fouet au pied de l'échelle. 

Le couplet fit scandale, fet, quoique l'indulgence dût être 
acquise à Rousseau, dans un temps où ce vocabulaire et ce 
procédé de critique avaient été mis à la mode par le sieur 
Despréaux, Boindin, procureur général des trésoriers de 
France, et partisan de La Motte au café, se chargea de la 
réponse : 

Tu le prends sur un ton nouveau ; 
Ta façon d'écrire est fort belle ! 
Tu nous viens parler de bourreau, 
De valet, de fouet et d'échelle : 
La grève est ton sacré vallon, 
Maître André (3) te sert d'Apollon, 
Pour rimer avec tant de grâce ; 
Mais je crains qu'un jour Montfaucon 
Ne te tienne lieu de Parnasse. 

Il faut savoir que ce Boindin, au demeurant assez méchant 
homme, était en délicatese avec Rousseau. Il aurait assisté à 
une scène où Rousseau avait refusé de reconnaître son père, 
venu pour l'embrasser aux Français, après le succès de la 
comédie du Plaideur (1695), et aurait dit au poète « que cette 

(1) Nom d'un chanteur de l'Opéra. 

(2) L'auteur de la musique d'Hésione. 

(3) Le bourreau. 



JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU 15 

action était détestable, et qu'il n'entendait même pas les in- 
térêts de sa vanité ; qu'il y aurait eu de la gloire à reconnaître 
son père, et qu'il ne devait que rougir de l'avoir méconnu. » Il 
avait fait contre Rousseau une épigramme qui finissait 
ainsi : 

Le dieu (1), dans sa juste colère, 
Ordonna qu'au bas du coupeau 
On lit écorcher le faux-frère, 
Et que l'on envoyât sa peau 
Pour servir de cuir à son père. 

De son côté, Danchet, l'auteur visé par Rousseau, fit une 
réplique, où il parodiait à son tour un couplet de son opéra ! 

Fils ingrat, cœur perfide, 

Esprit infecté, 

Ennemi timide, 

Ami redouté 
A te masquer habile : 

Traduis tour à tour 

Pétrone à la ville, 

David à la Cour ; 

Sur nos airs, 

Fais des vers ; 
Que ton fiel se distille 

Sur tout l'Univers : 

Nouveau Théophile (2;, 

Sers-toi de son style, 

Mais crains ses revers. 

Faisons attention à ces trois derniers vers : ils éclairent 
toute l'Intrigue qui va suivre. 



(1) Apollon. 

(2) Théophile de Viaud, auquel on attribua le Parnasse satgrique 



16 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Bientôt circulèrent cinq nouveaux couplets, dont on accusa 
Rousseau, qui se défendit d'en être l'auteur, et qu'en effet, il n'a 
peut-être pas composés, quoiqu'il y ait contre lui cette grave 
présomption que plusieurs des diffamations qu'ils contien- 
nent se retrouvent dans YEpitre à Marot. C'est alors que 
le géomètre Saurin, « homme d'un caractère le plus dur que 
j'aie jamais connu», dit Voltaire, et qui, se trouvant visé dans 
les couplets, n'entendait pas raillerie, fît défense à Rousseau 
de reparaître au café. Le poète eut alors la faiblesse, qui dans 
l'occasion était une imprudence, d'obéir à cette injonction. De 
nouveaux couplets, plus injurieux encore que les précédents, 
ayant été adressés à M. de Villiers, chez qui se réunissaient 
les personnes visées dans les premiers couplets, on s'agita 
et tint conseil pour ôter à l'auteur le goût de persister, lors- 
que tout s'assoupit et fut terminé avec une chanson par 
Autreau sur l'air du Pont Neuf, où la naissance de Rous- 
seau, ainsi que son ingratitude prétendue à l'égard de ses 
parents, étaient raillées cruellement. 

Voltaire, qui de sa vie n'a cessé de calomnier ses rivaux — 
et le nombre en était grand pour un homme qui prétendait 
à la primauté en tous genres — raconte qu'une vive émulation 
contre La Motte, fit alors composer à Rousseau « des vers 
soit profanes, soit sacrés, parmi lesquels il y en a de très 
beaux. Heureux si ces ouvrages n'étaient pas infectés d'un 
fiel qui révolte les auteurs sages ! Est-il possible qu'un 
homme qui avait du goût ait pu rimer ces horreurs contre 
la première règle de l'épigrammc, qui veut que le sujet 
puisse faire rire les honnêtes gens? Mais ces mêmes infamies 
qui le faisaient détester des gens de bien, lui donnaient 
accès chez les jeunes libertins. Il traduisait des psaumes 
pour plaire à M. le duc de Bourgogne, prince religieux, 
et il rimait des ordures pour souper avec les débauchés 
de Paris. Un jour que M. le duc de Bourgogne lui repro- 
chait de mêler ainsi le sacré avec le profane, il répondit que 
ses épigrammes étaient les Gloria l'atri de ses psaumes ; età 
propos d'une épigramme où il était question du temple an- 



JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU 17 

térieur d'une nonnain et de son annexe (1), une dame lui 
demanda ce que ce temple et son annexe signifiaient ; il ré- 
pondit que c'était Notre-Dame et Saint-Jean le Rond. Cette 
réponse n'était pourtant pas originairement de lui ; c'était 
un bon mot de l'abbé Servien, frère du marquis de Sablé. 
Quant aux épigrammes et aux Contes, dont le sujet a toujours 
roulé sur les moines, ce fut M. Ferrand, très bon épigram- 
matiste, « qui dit lui-même qu'il n'y a point de salut en 
épigrammes et en contes hors de l'Eglise (2) ». 

Que Rousseau ait alors composé des épigrammes dont le 
chantre de la Pncclle aurait dû être le dernier à s'offusquer, 
c'est un point qui n'est pas douteux. Pour les contes, nous 
avons, outre Voltaire, l'autorité de Gacon, cet ennemi de Rous- 
seau dont le nom seul est devenu une injure, et celle de Piron. 
Gacon, dans son pamphlet dénonciateur, Y Anti-Rousseau, 
revient sans cesse sur ce genre d'écrits qu'il dislingue des 
épigrammes. On lit à la page 100 de l'édition de Rotterdam 
(1712, in-12) : « Les contes du Léopard et du Suisse, que notre 
rimeur a travaillés avec beaucoup de soin et qu'il estime par- 
dessus tous les autres ouvrages sortis de sa plume, sont des 
preuves que le péché, qui active le feu du ciel sur les villes 
abominables n'a pas été le non plus ultra de sa fureur, etc. » 
Page 122 : « Quoique le sieur Rousseau récitât volontiers ses 
contes il ne les donnait que rarement par écrit; non pas qu'il 

(1) C'est celle-ci : 

Un moine ayant (c'était un soû-prieur) 

D'une nonnain vérifié le sexe, 

Las d'encenser le temple antérieur. 

Voulut aussi visiter son annexe. 

O vanité ! dit la nonne perplexe, 

Qu'en son état l'homme se connoît mal ! 

Que vers le bien sa route est circonflexe, 

Un soû-prieur trancher du Cardinal. 

(2) Vie de M.-J.-B. Rousseau. Œuvres de Voltaire, édition Louis 
Moland, tome XXXII. 

2 



18 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

n'en craignît de fâcheuses suites, mais afin qu'en les retc- 
tenant par devers lui ils eussent toujours la grâce de la nou- 
veauté. Gela n'a pas empêché qu'à force de les répéter, pi usieurs 
personnes ne les aient retenus et copiés de mémoire, et dis- 
tribués à quiconque témoignait l'envie de les avoir. Bien des 
femmes même n'ont pas été des moins ardentes à en meubler 
leurs soiisiers — c'est ainsi qu'elles appellent certains petits 
recueils de contes obscènes, parmi lesquels ceux de notre 
poète tiennent le haut bout. * Enfin, Piron, qui vit à Bruxel- 
les Rousseau, vieux et exilé, en 1738, écrit dans une lettre à la 
marquise de Mimeure, citée dans la Notice de Rigoley de 
Juvigny, que Rousseau, malgré sa dévotion, persistait dans 
la gaillardise du conte épigrammatique et grivois : « J'ai vu 
qu'il tenait encore aux premières idées dont il forma ses épi- 
grammes, car il me donna la matière d'un conte assez gail- 
lard que je mis en vers, par complaisance pour lui, et dont 
il me parut content. » 

Rousseau, par ses contes autant que par ses épigrammes, 
eut donc bientôt contre lui toute la cabale des dévots qui 
n'attendit que l'occasion d'atteindre le poète libertin. Elle se 
produisit en 1710. La Motte et Rousseau briguaient concurrem- 
ment, à l'Académie, la place laissée vacante par la mort de 
Thomas Corneille. D'autre part, la mort prochaine de Boileau 
devait bientôt laisser une pension à la disposition de la Cour. 
A cet effet, des protecteurs s'entremettaient pour Rousseau, 
tandis que d'autres le faisaient en faveur de la Motte et de 
Saurin, qui auraient partagé la pension. Il s'agissait donc 
d'exclure à la fois Rousseau de l'Académie et de la pension, 
et dans ce temps de dévotion outrée — M m e de Maintenon 
régnait alors, — rien n'était plus sûr, pour y réussir, que 
d'accuser le poète de libertinage. 

Les 2 et 3 février, peu de jours avant l'élection définitive 
de la Motte, les derniers couplets furent colportés par des 
inconnus, tant au café Laurent que chez les particuliers outra- 
gés, lesquels figuraient déjà dans les couplets de 1700, 
mais étaient signalés cette fois par des traits plus cyniques. 






JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU 19 

Pour susciter à Rousseau des ennemis puissants, on avait eu 
soin d'y attaquer dans leur honneur et dans leurs relations 
domestiques les deux La Faye. Personnellement maltraité 
par l'aîné d'entre eux, au sortir de l'Opéra, Rousseau porta 
plainte et fut attaqué lui-même en calomnie. Une première pro- 
cédure en résulta, à la suite de laquelle l'accusé obtint un arrêt 
de décharge rendu sur les conclusions de M. deLamoignon. Il 
était en effet inadmissible que le poète, quelqu'eût été son 
penchant à l'invective, se fût laissé entraîner au moment 
même qu'il sollicitait les suffrages de l'Académie. Publique- 
ment diffamé, Rousseau voulut une réparation solennelle et 
juridique. Il parvint à découvrir le colporteur des couplets 
et à tirer de lui l'aveu de la personne qui lui avait remis le 
paquet: c'était Saurin. Fort de cette découverte, Rousseau 
se porta l'accusateur de Saurin, qui eut infailliblement suc- 
combé dans l'attaque, si le poète n'eût persisté à pour- 
suivre comme auteur des couplets celui qu'il venait à peu 
près de convaincre de leur distribution. Cette imprudence 
rendit ses forces à Saurin. Poursuivi à son tour, Rousseau 
succomba sous le poids de l'accu sation trop légèrement in- 
tentée contre un autre. Le 7 avril 1712, un arrêt du Parlement 
rendu par contumace, et qui, par suite, ne pouvait que con- 
damner l'accusé, déclara Rousseau « atteint et convaincu 
d'avoir composé et distribué des vers impurs, satiriques et 
diffamatoires; fait de mauvaises pratiques pour faire réussir 
l'accusation calomnieuse intentée contre Joseph Saurin; pour 
réparation de quoi ledit Rousseau est banni à perpétuité du 
royaume. » Il suffit délire cet arrêt pour se convaincre du 
vrai motif de la condamnation : le mot couplet ne s'y trouve 
même pas énoncé : on y parle vaguement de vers impurs et 
satiriques, ce qui s'entend des épigrammes et des saillies irreli- 
gieuses. C'est là ce qui explique pourquoi Rousseau, se sen- 
tant visé comme poète libertin, retrancha ses épigrammes et 
ses contes de toutes les éditions de ses œuvres qu'il publia 
de son vivant. 
Un recueil des contes de Rousseau parut en 1881 à Bruxelles, 



20 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

par les soins de Gayet Douce. Quoique ce livre, formé d'un 
manuscrit in-4° d'environ 400 pages des poésies de Rousseau, 
et provenant de la collection de Victor de Luzarches, biblio- 
thécaire de la ville de Tours, contienne des contes originaux 
de Rousseau, on ne saurait, à son endroit, se tenir trop sur 
ses gardes; certaines pièces, publiées là « pour la première 
fois, se retrouvent dans une «édition définitive» de Grécourt, 
imprimée la même année pour les mêmes éditeurs. Le pro- 
cédé vaut d'être signalé aux bibliophiles qui pensent possé- 
der dans cette collection le texte intégral et certain des deux 
poètes. Toutefois, il est juste de dire que certaines pièces du 
manuscrit Luzarches correspondent exactement — sauf 
variantes ou erreurs de copies — à la leçon que fournissent 
des manuscrits de provenance diverse. Enfin, après avoir 
conféré tous ces textes avec une copie que nous possédons, 
nous avons acquis la certitude que les contes de Rousseau, 
pour la plupart ignorés ne sont pas perdus. Un certain 
nombre d'entre eux figurent d'ailleurs, mais de façon apo- 
cryphe, dans presque toutes les éditions de Grécourt, notam- 
ment la Nonne et les doigts du Prémontré, la Charrue, le Capu- 
cin et la Robe, et bien d'autres, dont la découverte est affaire 
de patience, de scrupule et d'esprit critique. 



LE CLOU (1) 



En amour, comme en autre chose, 
Souvent en vain l'on se propose, 
Pour satisfaire son désir, 
De se donner bien du plaisir. 

(l)Ce conte, et les deux suivants, tirés d'un curieux Ms. du XVIII* 
de la collection de M. Ad. B..., ont été publiés déjà dans l'édition des 
Contes inédits de J.-B. Rousseau. Bruxelles, Gay et Douce, 1881, 
in-8°. Ils n'ont jamais, jusqu'à ce jour, été confondus avec les 
productions douteuses de l'abbé de Grécourt. 



JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU 21 

Dans Paris était une belle 

Femme à passer, non pour pucelle, 
Beau poil, beau nez, beaux yeux, belles mains, et surtout 
Langue bien affilée et ris fort agréable 

En un mot, très capable 
De prendre à la pipée un amant de bon goût 

Je veux la nommer Isabelle. 

Peut-être a-t-elle un autre nom. 

Mais qu'elle l'ait ou non 

Il n'importe pour la nouvelle. 
D'ailleurs, certain gros gars, brillant comme le jour, 
Beau sang et blonds cheveux, bon air et mine fière, 
L'œil vif et bien fendu, l'œillade meurtrière, 
En un mot, l'homme fait tout exprès pour l'amour, 
Et de taille à ne jamais demeurer derrière ; 

Cet homme donc, ce beau Damon, 
Car c'est ainsi qu'on le nomme en ruelle, 
Ce chevalier de brune et de blonde toison 

N'eut pas plutôt sur la femelle 

Joué de la prunelle 
Qu'il jugea bien qu'en bref il en aurait raison. 

Les petits soupirs, les tendresses, 

Les avant-coureuses caresses, 
Gagnèrent, sur la belle, enfin un rendez-vous. 

Ah ! qui pourroit peindre la joie, 

Dont se flattait l'heureux Damon ? 

Plus ardent qu'un jeune faucon, 
Qui s'élance, tout prêt à fondre sur sa proie, 

Vigoureux et brûlant d'amour 
Il entre au cabinet où la tendre Isabelle 
Palpitait, l'attendant, en magnifique atour, 
Dont l'éclat triomphait d'une unique chandelle 

Qui répandait un peu de jour ; 

Heureuse, si, moins entêtée 

Du plaisir de se faire voir 
Loin d'elle, dans un coin, elle l'eût écartée, 



22 CONTES ET CONTÉUfcS GAILLARDS 

On fait monter sous l'éteignoir I 

En entrant, le galant s'assure 
Des deux doigts de verrou, contre toute aventure, 

Et sans chercher de longs propos, 

Tant le pressait sa vive flammé, 

Sur un petit lit de repos, 

Il embrasse et jette la dame. 

Tout se préparait au plaisir 
Que procure aux amants un secret tête à tête. 

Et si la galante était prête, 
L'impatient Damon avait de chauds désirs. 
La mettre sur le lit et trousser sa chemise. 

Ce ne fut qu'un même moment ; 

Mais ciel ! qu'elle fut la surprise 
De notre amant, 
Quand, portant ses regards sur la cuisse d'albâtre, 

Justement entre le genou 
Et certain trou 

Il crut découvrir un emplâtre ; 

— «Qu'est cela? » lui dit-il. — « Ce n'est rien ; c'est un clou ! » 

Répond négligemment la belle. 
Mais, ainsi que jadis on devenait caillou, 
Sitôt que sur Méduse on tournait la prunelle, 

De mênie Damon, interdit, 
De l'emplâtre fatal redoutait la menacé, 

Tout à coup se sentit de glace ; 

Et l'effroi saisissant l'organe de son v..., 
Il en baissa la tête et pleura de dépit. 

— « Qu'est cela ? » lui dit Isabelle, 
D'un air tendre et plein de langueur, 
Portant la main sur le rebelle, 

Qui, si près du combat, se montrait sans vigueur. 

— « Ce n'est rien ! » à son tour reprit le bon apôtre 

« Si je n'ai pas la même ardeur 

C'est parce qu'un clou chasse l'autre. » 

— « Trop timide amant, que crains-tu? 



JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU 23 

Quoi ! faut-il, pour un clou, que ton marteau recule, 
Lui dit-elle en courroux, et gîacé quand je brûle, 
Ne peux-tu dans mes mains retrouver ta vertu ? » 
— « Non, répliqua Damon, avouant sa faiblesse, 
J'aime fort le plaisir, mais je crains le retour. 

Des emplâtres de cette espèce, 

Sont de vrais emplâtres d'amour. » 

A ces mots, il se débarrasse 
De la triste beauté qui lui sautait au cou, 
Gagne soudain la porte, en ouvre le verrou, 
Et joyeux d'échapper à pareille disgrâce, 

S'enfuit, criant : — « Gare le clou ! » 



LES DEUX TROUS QUI N'EN FONT QU'UN 

« J'avois deux trous, dit la femme à Régnier : 
L'un au folâtre amour, l'autre à dame Nature, 
En temps et lieu, donnant assez belle ouverture, 

Quand il survint à ce dernier 

Ulcère dont l'humeur rongeante 

Aurait dans peu fini mes jours, 

Si par une lame tranchante 
D'un mal si dangereux on n'eut tranché le cours. 
Nul accident depuis n'a ma vie offensée, 

Sinon que la double croisée 

N'a plus de séparation, 

Pour la sortie ou l'introduction. 
Quel malheur, si l'hymen, à mes maux secourables, 
Ne m'avait fait trouver un époux, favorable 

A la vaste capacité 

De ma solution de continuité, 
Qui, pour le moins égale, en grandeur, en figure, 

Cette effroyable égratlgnure 



24 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Que, dans un péril imminent, 

Pour tirer son mari d'affaire, 

Montra la femme d'un manant 

An Diable de Papefiguière 
Mais si Perrette et moi portons d'aussi grands trous, 
A la montre pourtant c'est chose différente : 
Le Diable recula, voyant l'énorme fente, 
Et la mienne jamais n'étonna mon époux. » 

Belles, que large égratignure 
Fait languir dans le célibat ; 
De peur qu'à l'amoureux débat 
L'époux, contre vous ne murmure, 
Donnez-vous, mais ne risquez rien. 

Jugez l'amant par l'homme et le choisissez bien. 

C'est le plus sûr pour vivre entre vous sans reproche. 

De la mine et du nez laissez là l'examen : 

L'augure en est douteux, c'est prendre chat en poche. 



LE FAUX CARME 

A Paris, ainsi qu'à Florence, 

On y voit mainte Révérence, 

Frère frappart et moinillon, 

Ne pas haïr le cotillon, 

Et son pan, qui tourne et qui vire, 

Souvent à ces cagots inspire 

Le meilleur et le pire. 

Mais... me dira quelque censeur, 

Taisez-vous, mon petit causeur ; 

Il ne faut point parler de notre mère Eglise. 

Sur tel cas, en railler, n'est pas chose permise. 
J'en conviens, il est dangereux, 



JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU 25 

Mais quel mal de faire connaître 

Que dans le combat amoureux 

Un Carme est toujours un grand maître ? 
Peut-être ! direz-vous... Il n'est point de peut-être. 
Ecoutez : l'autre jour, un des plus vigoureux, 
Père Antoine, en amour un Samson, un Hercule, 

Paillard qui jamais ne recule 
Et qui sans se lasser travaille plus que deux, 

Enfin, un Roland furieux, 
Promit à certain gars, que s'il voulait se taire 

Il le rendrait bientôt heureux, 
Il choisit, pour cela, la femme d'un notaire 
De bonne affaire 

Qu'il résolut de lui sacrifier. 

L'ami, c'était un César, un Pompée, 
Se faisant blanc de son épée 
Un Dragon !. . . A tels gens on devrait se fier ? 
Soit que le Révérend lût las de la donzelle 
Ou qu'il eût le dessein de se défaire d'elle, 
Il promit au Dragon que, dans deux ou trois jours, 
Il vous le conduirait au logis de la belle. 

— « Vous verrez, lui dit-il, la mère des amours. 

Mais il faut prendre scapulaire, 
Robe et froc : sans l'habit, vous n'y pouvez rien faire. 
La Dame, à l'ordre seul, accorde ses faveurs, 
Et pour d'autres que nous n'eut jamais de douceurs. 
Le Dragon tope à tout et dit au dévot Père : 

Chargez-moi de l'ajustement, 

Et nous irons dans ce moment. 

— « Demain, dit le cagot, je ferai votre affaire, 
Et je vais de ce pas me rendre au monastère. » 

A demain ! Vous aurez mon cher, contentement. » 

Le lendemain, la Notaire, avertie 
De la partie, 
Prépare le souper, rien de trop ; force vin ; 

On l'avait pris chez d'Arboulin ; 



26 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Chapons gras, lapereaux, et tourtes de commande ; 
Chez Guerbois, le rôti. La dame était friande. 
Bref, nos froqués vont au festin. 
On les reçut le mieux du monde, 
Et Vénus à la tête blonde, 
Sortant de l'écume de l'onde 
Aux humains ne parut jamais 
Avec de si brillants attraits, 
Comme aux yeux du Dragon la Charmante Notaire. 
J'oubliais de vous avertir 
Que le mari, pour inventaire, 
Avec un sien confrère 
Ne faisait que sortir ; 
Je vous le dis, et ce pour cause. 
Pendant ce temps, on se propose 

De se bien divertir, 
Surtout l'homme à métamorphose, 
On y but, on y mangea bien, 
Des discours je ne dirai rien, 
Venons au fait. L'hôtesse aimable 

Sort de table, 
Prend le faux moine et le conduit 
Dans une chambre, où sur un Ht 

Le Dragon fit le carme, 
Et tira fort bien par deux fois. 
Mais, en voulant poursuivre ses exploits, 
A la troisième fois son arme 
Prit rat. . . La Notaire, surprise 
Des faiblesses du Révérend, 
Aussitôt dans ses bras le prend, 
Le caresse et l'embrasse, et pour le mieux s'avise 
De courir au buffet, 
S'imaginant que le jus de la treille 
Produirait son effet, 
Mais le Dragon vida d'un seul coup la bouteille, 
Sans pouvoir revenir au fait. 



JEAN-iiAPTISTE-ROUSSEAU 27 

Elle cherchait en vain la cause, 
D'un si fâcheux événement. 

— « Est-ce, dit-elle, enchantement ? 
N'ai-je plus le même agrément ? 

Quoi rester court ainsi, pour deux coups seulement ! » 

Elle ne put enfin tirer autre chose, 

Et du Dragon froqué se plaignit vainement. 

Après uri tel affront, on se remit à table, 

Et la dame, au faux moine, dit 

Avec un ton plein de dépit : 

— « Es-tu Carme ? Il n'est pas croyable ! 
Tu n'en as, au plus, que l'habit ; 

Toi, Carme, Carme ! c'est le diable. » 

Le dépit la rendit plus belle. 

Aussitôt le vrai Révérend 

Pour terminer le différend 
Et rétablir l'honneur de l'Ordre, qui chancelle, 

Fit le Carme et le fit très bien. 
La belle, au changement, ma foi ne perdit rien ; 
A l'ouvrage on connut que c'était Père Antoine. 

Que tirer de cet entretien ? 

Que l'habit ne fait pas le moine (1). 

(1) Le sujet de ce conte a été repris par Beaufort d'Auberval. Voir 
dans les Contes-Erotico-philosophiqucs de cet auteur (Bruxelles, 
Demanet, et Paris, Ferra, 1818, 2 vol. in-18) le conte intitulé : La 
Cotnteêse gourtnande ou l'Habit ne fait pas te moine. 



GRÉCOURT 



Le plus facile, le plus fécond, et l'un des plus fameux 
conteurs du xvme siècle, Jean-Baptiste-Joseph Willart de 
Grécourt, naquit à Tours vers l'an 1683. Du côté paternel, 
des mémoires domestiques le font descendre d'une noble 
famille d'Ecosse, que des revers de fortune auraient con- 
traint de s'établir en France. Sa mère était Ourceau, de 
Tours, et proche parente de MM. Rouillé, lesquels tiraient 
leur origine de cette ville. Ces fameux directeurs des Postes 
du Royaume ont toujours eu l'attention la plus louable du 
monde pour toutes les personnes de leur famille, qui était 
fort nombreuse. Il suffisait de leur appartenir pour être à 
l'abri de l'indigence. Aux uns, ils donnaient des pensions ; à 
ceux qui étaient capables d'exercer, des fonctions, et madame 
de Grécourt, demeurée veuve de bonne heure avec plusieurs 
enfants, eut celles de la direction des Postes à Tours, qui lui 
furent maintenues jusqu'à sa mort. 

Jean-Baptiste était le cadet de ses enfants. Destiné dès son 
bas âge à l'état ecclésiastique, il vint faire ses études à 
Paris, et reçut de M. Germain Willart, son oncle, des lumiè- 
res et des instructions solides sur la religion. Agé de 
quatorze ans à peine, en 1697, il fut pourvu d'un canonicat 
dans l'illustre église de Saint-Martin de Tours, sur la démis- 
sion de M. l'abbé Rouillé, conseiller au Parlement. Le jeune 
chanoine eut d'abord idée de se livrer à la prédication; mais 
ayant débuté par des allusions satiriques contre plusieurs 
dames de la ville, son premier sermon fut un premier scan- 
dale, et il ne tarda pas à se dégoûter d'une occupation sé- 
rieuse et qui, d'ailleurs, ne souffre qu'un ton, celui de la 
gravité. 



GRÉCOURT 29 

Si le devoir semblait l'attacher à son canonicat, l'agrément 
le rappelait sans cesse à Paris, où il avait l'heureux don de 
paraître toujours avec les grâces de la nouveauté, ayant 
préparé avec soin ses impromptus et ses mots au fond de sa 
province. D'une taille au-dessus de la médiocre et propor- 
tionnée à souhait, le teint basané, l'œil noir, ouvert, vif et 
brillant, le nez long et serré sur un menton de galoche, il fut 
bientôt admis, recherché même dans des maisons de distinc- 
tion. Un homme aisé se tout doit entier à l'aimable comme au 
seul utile ; Grécourt, qui à tout préférait déjà la table, 
les ruelles et la bonne compagnie, se livra sans ménage- 
ment, comme sans retard, au goût du plaisir qu'il avait très 
décidé. Une chapelle, véritable sinécure ecclésiastique, lui fut 
procurée dans l'Eglise de Paris. On le vit chez Conti, chez 
d'Estrées, chez Furstemberg, aussi bien que chez les demoi- 
selles Gaussin, des Français etRiccoboni, des Italiens. C'était 
à qui aurait un homme dont, à chaque, instant l'esprit fécond 
et original fournissait de ces traits neufs et de ces bons 
contes qui fixent les plaisirs dans un cercle et dans un 
repas. 

Grécourt qui, dans sa jeunesse, avait su mériter l'amitié 
du vieux Maréchal duc d'Estrées, au point que celui-ci l'em- 
menait chaque année aux Etats de Bretagne, dont il était 
gouverneur, ne fut jamais déterminé par l'ambition ni par la 
flatterie. La seule démarche qu'on lui ait vu faire eut pour 
objet une place de censeur, qu'il n'obtint pas, et où il se pro- 
posait de montrer les vues les plus libérales. Pressé par le 
fameux Jean Law, contrôleur général des finances, et com- 
patriote de sa famille, de s'attacher à sa fortune, il répondit 
par un apologue du Solitaire et la Fortune, où il disait avoir 
peint son caractère : 

Un solitaire ennemi de la gêne, 
Et sectateur de toute volupté. . . 
Vivait content sans embarras, ni crainte, 
Avec un livre, un verre et son Âminthe. 



30 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Dame Fortune, elle-même, en personne 
Frappe à sa porte en lui criant : — C'est moi. 

— C'est vous ! Qui vous ? — Ouvrez, je vous l'ordonne. 
Il n'en fit rien. Comment, dit-elle, quoi. 

Vous n'ouvrez pas. . . la grandeur, l'opulence, 
La dignité, la gloire sont ici 
Réduits hélas ! a vous crier merci ! 

— J'en suis fâché, mais je ne sais qu'y faire ? 

— Vous logerez tout au moins le désir. 

— Je ne sçaurois, répond le Solitaire, 
Je n'ai qu'un lit que je garde au plaisir. 

Grécourt se plaisait à réciter ce petit conte : il aimait sa 
liberté parce qu'il la confondait avec le loisir et l'insouciance. 

Avec des connaissances plus étendues que n'en ont commu- 
nément les gens de Lettres, persuadés qu'ils vont s'y suppléer 
par le génie, l'abbé n'avait ni le dédain avantageux des uns 
ni la pédante vanité des autres, et n'était jamais savant qu'avec 
esprit; ce qui est la seule façon bienséante de l'être. Dans les 
conversations sérieuses qu'il lui arrivait de soutenir, son 
humeur bouffonne et libertine ne manquait jamais de percer, 
exemple que suivit plus tard un autre abbé, mais Napolitain, 
celui-là, Ferdinand Galiani. Même, cette humeur ne perçait 
jamais plus subtilement que lorsqu'il avait affaire à des 
personnages graves et bouffis. Bon facétieux, il narrait, 
d'après nature, amusait fort, mais pour lui, savait pincer sans 
rire. Ceux qui l'ont connu, ajoute Meusnier de Querlon, dans 
l'édition de Grécourt qu'il donna en 1761, ceux qui l'ont 
connu, ne le retrouvent que faiblement dans ce qu'il nous 
laisse. 

Enjoué, mobile et léger comme son siècle, qu'il aurait pu 
dire, avec le Mondain de Voltaire, tout fait pour ses mœurs, 
Grécourt portait la liberté de l'esprit à l'inconséquence, mais 
non celle du cœur à l'ingratitude. Exercé dans le talent de 
séduire dés son enfance ecclésiastique, et d'un tact con- 
sommé dans les manœuvres délicates de la société, aucune 



GRÉCOURT 31 

souplesse ne lui coûtait, et il suivait en cela les préceptes les 
plus célèbres des moralistes, de la Rochefoucauld au marquis 
de Lassay. Il savait l'art d'être toujours de l'avis de tous, et 
celui, plus difficile, mais dont le succès est infaillible, de 
mettre en valeur avec adresse les moindres propos d'autrui. 

Aussi, pas d'entreprise où il ne réussît avec les femmes, 
sexe plus faible encore par le moral que par le physique, 
sexe qu'il aimait et dont il se faisait aimer. A ce commerce, 
si bien fait pour alanguir une àme fort relâchée déjà, nous 
sommes redevables de la plupart de ses faciles produc- 
tions. « S'il lui arrivoit d'encourir leurs disgrâces, elles lui 
rappeloient un ou plusieurs de ses contes, selon la qualité 
du délit, et lui ordonnoient, pour punition, de l'habiller en 
prose ; point de faveurs d'elles qu'à cette condition. Le 
moyen d'être réfractaire ! Pressé de rentrer en grâce et de 
jouir, il se hâtoit d'être docile, au risque de rendre mal ce 
qu'il avait bien imaginé. » On peut supposer que le prix des 
premières faveurs était quelque conte en vers, et il n'y a 
pas apparence qu'il ait mis moins de hâte à s'acquitter. 

Soit passion véritable, soit plus simplement bonne éduca- 
tion, l'abbé n'eut jamais d'autres principes que ceux des 
femmes qu'il servait. Noble, galant, précieux dans la ruelle 
des Grandes, où il plaisait, il descendait parfois dans le 
monde bourgeois, où il plaisait également. Tirant parti de 
toutes les positions, il se montait sur tous les tons, et 
jugeait que 

L'homme difficile est un sot, 
Trouver tout bon, c'est le bon lot. 

Ce fut pour attendrir certaine chapelière de la place 
Maubert, laquelle se donnait des airs de janséniste, qu'il 
composa contre les jésuites le petit poème de Philolatuis, 
mais s'étant épris, quelques années plus tard, d'une belle 
cordonnière, qui, elle, en voulait aux jansénistes, il attaqua 
ceux-ci à leur tour. 



32 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Voltaire qui, clans son siècle de Louis XIV, exécute Gré- 
court en trois lignes, s'indignait fort qu'on lui comparât notre 
poète On lit dans une lettre du 12 novembre 17G4 an marquis 
d'Argens de Dirac : « Je ne sais pourquoi vous m'attribuez 
une pièce de Grécourt, qui n'est que grivoise et dont vous 
citez ce vers. 

L'amour me dresse son pupitre. 

« Vous devez bien sentir que la belle chose dont il est 
question ne ressemble point du tout à un pupitre. Ce n'est 
pas là le ton de la bonne compagnie. » Ici n'est pas l'en- 
droit d'entrer dans la définition de ce qui est grivois et de 
ce qui ne l'est pas. Tout ce qu'on dira, c'est qu'aux négli- 
gences près, mais à la méchanceté en moins, les contes de 
Grécourt égalent peut-être bien ceux de Voltaire. A suppo- 
ser qu'il en soit de grivois, ils rachètent bien cet agaçant 
défaut, par les grâces de la poésie et la fluidité d'une rime 
agréable. Ainsi, du moins, en jugeait le difficile Brossette, 
dans une lettre à Rousseau, du 25 juin 1719 : « C'est d'un 
burlesque d'un genre nouveau, qui ne ressemble ni à Scaron, 
ni à Marot, ni au style du Lutrin ; il tient plutôt du caractère 
badin de Chapelle. » 

Nous n'aurions rien des œuvres de Grécourt, si son ami, 
M. de Lasseré, connu par ses liaisons avec Voltaire, Bros- 
sette et Rousseau, n'en avait recueilli des copies avant sa 
mort, laquelle survint le 2 avril 1743, à Tours, où la prébende 
de son canonicat le rappelait quelquefois. Personne, en 
effet, moins que M. de Grécourt, n'était entiché du goût ordi- 
naire aux beaux Esprits, qui est de se voir relié en veau. De 
ses œuvres, la seule publication faite de son vivant est un 
recueil qui contient entre autres pièces de diverses époques, 
des poésies plus que libres de Grécourt, de la princesse de 
Conti et du P. Vinet, oratorien : Recueil de poésies choisies, 
rassemblées par les soins d'un cosmopolite, 1735, in-4<>, ouvrage 
imprimé à quelques exemplaires au château de Veretz, par 
le duc d'Aiguillon. C'est dans ce château de Veretz, que l'abbé 



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GRÉCOURT 33 

se consolait des séjours que son bénéfice l'obligeait de faire 
en Touraine. L'aimable duc n'y menait pas une existence très 
rigide. Là, le poète trouvait, comme il le disait, « une fon- 
taine de jouvence qui ne s'épuisait point, un paradis ter- 
restre, — Paris et la Cour, — avec tout ce que la campagne 
a de riant, et sa Divinité favorite, la Volupté ». 

Il a été fait, depuis, un grand nombre d'éditions, dont 
pas une n'est correcte, et qui, presque toutes, accueillent des 
œuvres qui ne sont pas de Grécourt. Telles : Le Mondain, La 
Mule du pape, La Crépinade, les Piétés épiques, de Voltaire, 
l'Imagination, de Chaulieu, Les Misères de l'Amour, de Piron, 
LeSalamalec Lyonnais, qu'on attribue à la Monnoye, le Rajeu- 
nissement inutile, de Moncrif, VEpitre à Claudine, VEpitre 
sur l'hiver, de Bernard, etc., etc., sans oublier les stances 
sur la ch... p..., de Mathurin Régnier. Quelques-unes des 
pièces que nous publions, extraites des éditions de Lausanne, 
de 1747 et de 1750, se trouvent encore dans un manuscrit 
ayant appartenu à la comtesse de Verrue (la fameuse Dame 
de Volupté), manuscrit daté de 1706, et qui nous a été com- 
muniqué par M. Pierre Louys, à qui nous devons ici des 
remerciements. Il ne semble pas d'ailleurs que Grécourt ait 
jamais beaucoup fréquenté chez la comtesse de Verrue, à 
laquelle aucune de ses épîtres n'est dédiée. Le manuscrit dut 
être plutôt rassemblé à son intention par La Faye le jeune, 
lequel avait alors des liaisons de café avec tous ceux qu'on 
appelait les nourrissons des Muses, et paraît, d'autre part, 
avoir été fort intime avec la dame, si l'on en croit les Derniers 
couplets, attribués à Rousseau (1). 

(1) Je vois La Faye le Cadet 

Qui se croit monté sur Pégase, 
Mais son cheval n'est qu'un Baudet 
Et son frère n'est qu'un viédase... 
Dis que le jeune adroit Escroc, 
Qui f... madame de Verrue 
A les mains plus faites en croc 
Que ceux qui volent dans la rue. 



34 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 



LES DEUX PUCELAGES (1) 

Certaine Agnès à doux maintien, 
Belle et gentille de corsage 
Avec Damis eut un tendre entretien, 
Qui fut suivi d'un tendre apprentissage, 
Dont personne, pourtant, n'auroit jamais sçu rien 
Si ce n'est que l'Agnès, propre à mettre en ménage. 
Fut demandée en mariage. 
Le Père, ayant gendre à souhait, 
Lui vantoit fort les douceurs de sa fille 
Voilà, lui disait-il, un chef-d'œuvre parfait, 
Un miroir de vertu, un modèle docile. 
Pour pucelle, elle l'est ; je la garantis bien. 
— « Mon père, reprit-elle, hélas, je suis si sage 
Que Monsieur n'aura pas pris un seul pucelage 
Car Damis, l'autre jour, m'a fait présent du sien » (2). 

(1) Les 11 contes que nous donnons ici, appartiennent en propre à 
Grécourt. Ils se trouvent dans les premières éditions de ses œuvres 
entr'autres celles de Lausanne, 1747 et 1750. Aucune de ces pièces 
légères qui, pour la plupart, avaient paru précédemment, mais sans 
nom d'auteur, dans le Recueil de pièces choisies rassemblées par les 
soins du Cosmopolite (Voir la note consacrée à ce Recueil dans notre 
appendice) ne saurait être revendiquée au profit d'autres conteurs. 

(2) Le sujet de ce conte a inspiré bien des auteurs du xvm e siècle. 
A titre de variante, nous renverrons le lecteur à cette jolie bagatelle 
insérée dans les Anecdotes échappées à l'observateur anglois et aux 
mémoires secrets (A Londres, chez John Adamson, 1788, II,p. 136) sous 
cetitre : Les trois pucelages . On comprendra le sens de ces derniers 
vers. 

Lubin heureux, Lubin content, 
Dans ses nouveaux transports, la presse, la dévore, 

S'égare, se retrouve.... et se remet enfin. 
« Ah! dit Agnès! c'est fait... quoi déjà... cher Lubin, 

N'en as-tu point un autre encore? » 



GRÉCOURT 35 



ATTRAPEZ-MOY TOUJOURS DE MÊME 

Un cadet d'assez bon aloi 
Passoit son hiver en Province. 
Toujours prier était l'unique emploi 
Du château paternel, ordinaire assez mince. 
Nuls voisins, nuls plaisirs. Or, étoit là-dedans 
Chambrière à gentil corsage. 
Lise appelée, en bon point, en bon âge 
Comme passant de fort peu les quinze ans. 
Le Jouvenceau la lorgna quelque temps, 
Puis l'attaqua : la première entreprise 
Ne réussit ; mais un jour qu'en chemise, 
En simple cotillon, le galant la surprit, 
Bon gré, mal gré, sur ses genoux la mit, 
Fit son chemin ; la fillette gentille 
Mord, se débat, si bien et beau frétille, 
Que de Vénus le temple elle sauva. 
Il fallut bien du détroit 1... 
Se contenter ; la Belle alors bien moins frétille, 
Tant soit peu seulement pour le plaisir du Sire. 
L'œuvre finie, Lise, étouffant de rire : 

— « Vous n'avez pas mis, dit-elle, où vous croyiez; » 

— « Vous, lui répondit-il, votre adresse est extrême, 
Je suis navré qu'ainsi vous me déroutiez : 

Attrapez-moy toujours de même. » 



LA SUIVANTE MODESTE 

Un Jouvencel à Dame Présidente 

Etoit venu faire un présent ; 
— « Elle vient de sortir, répondit la suivante, 
Et ne doit tarder qu'un moment. » 



36 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

— « N'importe, donnez-lui, dit-il à la donzelle, 

Ce paquet. » — « Monsieur, de quelle part? Votre nom?» 
Alors le compagnon 
Lui dit : — « Pour vous servir, Vit je m'appelle ! » 
Et puis s'en va. Babet rougit, 
Songe à tourner ce nom maudit. 
Pendant son embarras revient la Présidente, 
Babet, en rougissant, son paquet lui présente, 
Elle connoit bien et la chose et le nom, 
Mais pour le prononcer, néant, le pourroit-on? 
De qui ceci vient-il, dit la maîtresse ? 
Elle questionne, elle presse. 
Babet ne répond point : son esprit en défaut 
Ne lui fournissait fort rien à dire comme il faut. 

— « Réponds-moi donc, impertinente ! » 

— « Madame, je ne puis sans honte le nommer, 
Dit-elle, et vous auriez raison de m'en blâmer, 

Que plutôt jamais je n'en touche 
Qu'un tel nom sorte de ma bouche. » 
— « Mais Babet, quand on veut, l'on nomme et l'on dit tout, 
Il n'est façon que de s'entendre. » 
— - « Eh bien, madame, essayez de comprendre, 
Son nom est la partie avec laquelle on f... » 



L'ORIGINE DU PETIT BOUT DES TETONS 

Au temps passé n'avoit, à ce qu'on dit, 
Femme au teton ce rouge boutonnet, 
Et Priapus, qui étoit en crédit, 
Oreilles eut sous son petit bonnet ; 
Mais quelque Dieu les lui coupa tout net, 
Puis en forma la retourne gentille 
Que fait aller mainte superbe fille, 
Sentant qu'elle a du mâle la dépouille. 
Et de là vient que tous les coups que souille 



GRÉCOURT 37 

Au sein de son amie un amoureux ardent, 
Ce bon galant frémit incontinent 
De grands plaisirs, et s'étend à merveilles, 
Comme disant, je prendrai mes oreilles. 



LE CHANOINE ET LA SERVANTE 

Un gros chanoine, embarrassé : 
De voir que sa servante porte 
Certain embonpoint mal placé, 
Sourdement la met à la porte. 
Bientôt une autre vient s'offrir, 
Jeune encor, et de bonne mine. 
Voilà notre homme à discourir : 

— « Savez-vous faire la cuisine ? » 

«Fort peu. « — «Blanchir?»— «Non.» — «Buvez-vous?» 

— « Il n'y paroît pas. » — « Lire, Ecrire ? » 

« Point. » — « Gages? » — « Cent]écus. »' — « Tout doux ! 
Oh! par ma foi, je vous admire : 
Vous ne scavez rien, et d'abord 
Cent écus ! Quoi ? la plus habile 
N'en demande que vingt. » — « D'accord, 
Monsieur, oui ; mais je suis stérile. » 



LE CAVALIER PRESOMPTUEUX 

Un cavalier présomptueux, 
Jeune, bien fait, franc Petit Maître, 
Ne pouvant plus cacher ses jeux, 
Veut enfin les faire paroître. 



38 CONTES ET CONTEUHS GAILLARDS 

Avant midi, d'un air aisé, 
Il va trouver à sa toilette 
L'objet dont il est embrasé, 
La belle Dame étoit coquette, 
Et crut qu'il falloit recevoir 
Quoique pour première visite, 
Le beau fils qui venoit la voir. 
Le voilà qui la félicite, 
La complimente et va disant 
Tout ce que dit la politesse 
Entre les mains d'un complaisant. 
Mais bientôt de la gentillesse, 
Il passe aux discours sérieux ; 
Les femmes s'étaient retirées, 
Il en profite de son mieux, 
Lui fait des promesses outrées, 
Et des serments à l'infini ; 
A ses genoux il se prosterne 
Et lui montre qu'il est muni 
D'un excellent mérite externe. 
Que faire en pareil embarras ? 
Voilà la dame fort en peine : 
Pour sortir de ce mauvais pas. 
En femme offensée et hautaine, 
Appellera-t-elle au secours. 
Et dans Une prompte Vengeance 
Mettra-t-elle tout son secours ? 
Non, elle agit avec prudence : 
Sa boîte à mouches elle prit ; 
En choisit une convenable, 
Et tranquillement en couvrit 
Le bout du nez du pauvre diable. 
— « Monsieur, dit-elle froidement, 
Je vous pardonne l'équipée, 
AdieU la gentille poupée ; 
Il vous manquoit cet ornement. >< 



GRÉCOURT 39 



LA SAGE REMONTRANCE 

Un Mousquetaire auprès d'un Cordelier, 
D'un air contrit débitait ses fredaines, 

Et s'accusoit, le jeune Cavalier, 
De plusieurs chefs de foiblesses mondaines, 

— « J'ai disoit-il, avec un tendre objet, 
Dôpuis longtemps une intrigue secrettc : 
Ce n'est pas tout, je suis même sujet... » 

- « Eh bien ! à quoi, lui dit l'Anachorète ? » 

— «Je suis sujet à lui faire en levrette. » 

— «D'où vient cela? reprit Père Séguin. » 

- « C'est que j'y trouve un pouce au moins de gain. » 

— « Mon frère, poursuit le saint personnage, 
Pour ton salut, reviens à l'avant-main ; 
L'esprit pervers avec ce beau ménage, 
Plus d'une lois m'a trompé de chemin. » 



LE FIDELE ITALIEN 

Au jeu d'amour, une jeune donzcllc 

Vouloit induire un chevalier Romain, 

L'ultramontain, à son culte fidèle ; 

La refusoit, et même avec dédain ; 

Quand pour lui plaire elle tourna soudain, 

Ce qu'à Jupin Ganymèdc réserve, 

Mais l'Italien, malgré l'offre, affermi : 

— « Me fourrer là, dit-il, Dieu m'en préserve, 

Je logerois trop près de l'ennemi. » 



40 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 



LE PUPITRE 

Belle-Maman, soyez l'arbitre, 

Si la fièvre n'est pas un titre 

Suffisant pour se disculper, 

De ne point aujourd'hui souper ; 

Je suis au lit comme un bélître, 

Fort mécontent de m'occuper 

A sentir mon pouls galoper. 

Beaucoup de sang couleur de litre, 

De mon bras on vient d'extirper, 

Et c'est à force de lamper, 

Qu'il est, dit-on, trop plein de nitre ; 

Mais j'espère d'en réchapper, 

Puisqu'en écrivant cette Epître, 

L'amour me dresse mon Pupitre. 



LES BONNETS 



Aux pieds d'un confesseur, un Ribaud, pénitent, 
Développait sa conscience. 

— « Père, lui disait-il, je viens bien repentant, 

Vous taire l'humble confidence, 
Que la chair fut toujours mon péché dominant. » 

— « Tant pis, dit le Pater ; mais enfin, mon enfant, 

La Vénus, grâce à la Providence, 

Met fin à la concupiscence. 
Voyons à quels excès vous vous êtes porté, 
Par vos dérèglements trop longtemps emporté ? 
N'êtes-vous pas contrit ?» — « Si je le suis, mon Père, 
Ah ! je ne puis assez gémir de ma misère ! » 



GRÉCOURT 41 

— <( Allons, tels sentiments montrent un vrai retour, 
Parlez donc : dites-moi vos fautes sans détour, 

Et n'oubliez surtout aucune circonstance, 

La façon de pécher décide de l'offense. 

Continuez. » — « Hélas, mon Père, une beauté 

Que le hasard m'offrit, et dont je fus tenté, 

Me fit perdre, en un jour, toute mon innocence ; 

Je l'aimai, je la vis avec toute licence, 

Et l'amour, dans ses bras au fond d'un cabinet... » 

— « Je vous entends ; son nom? » — « On l'appelle Bonnet. » 

— « Bonnet ? Je la connois, comment donc, adultère ? 
Ah ! mon fils, redoutez la céleste colère ! 

Mais voyons, que devint ce commerce odieux ! » 

— « Mon Père, il fut suivi d'un plus délicieux ; 
Une jeune Bonnet, tendre, vive et gentille... » 

— « Oh ! oh ! voici bien pis ; quoi ! la Mère et la fille ? » 

— « Cette jeune Bonnet, source de mes désirs, 
Devient bientôt l'objet de mes plus doux plaisirs. » 

— « Ah ! quel désordre affreux ! l'inceste, l'adultère I » 

— « Mon Père, suspendez votre juste colère ; 
Je ne viens point ici vous vanter mes vertus 
Et tout ce que j'ai dit n'est encore que bibus. 
Apprenez que Bonnet, chef de cette famille, 
Succéda, dans mon lit, à sa femme, à sa fille 
Et que son fils enfin y prit place à son tour, 

Que j'eus pour ce dernier le plus ardent amour. » 

— « Méchant, n'achève pas, dit le Père en furie, 
Je ne veux plus entendre une telle infamie, 

Et puisque tout Bonnet doit être ta Catin, 

Tiens/ Rousseau, prends le mien, et remplis ton destin. » 



CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 



NABUCHODONOSOR (1) 

Certain Froquart, prêchant à des Nouettes, 
Leur dit : — « Mes soeurs, Nabuchodonosor, 
Ainsi qu'il est écrit dans les Prophètes, 

Pour avoir fait adorer le veau d'or 

Se vit couvert en guise d'une bête, 
D'un gros poil noir des pieds jusqu'à la tête. » 
Dès le soir même, une jeune Nonnain, 
Ayant porté je ne sçais où la main, 
Sentit du poil. La pauvrette étonnée 
Montra l'endroit à la Dame Renée : 
— « Pour mon péché, disait-elle en pleurant, 
Dieu me punit comme ce Roi méchant. » 

— « Eh vraiment oui, dit l'Abbesse dévote ; 

Mais tu n'en as que pour un véniel ; 
Alors, troussant sa chemise et sa cotte : 
Tiens, en voilà pour un péché mortel. » 



(1) Il existe plusieurs versions de ce conte. L'une de celles-ci se 
retrouve dans l'édition des Contes inédits de J.-B. Housseau, 
publiée à Bruxelles, par Gay et Douce, en 1881. 

Jeune fillette est un friand morceau, etc. 

Le conte de Grécourt, grâce à sa Concision, l'emporté sur c.\ 
dernier texte. 



VOLTAIRE 



Homme de science, homme d'érudition ; homme égale- 
ment versé dans les lettres hébraïques, grecques, latines, 
anglaises, et même welches, dans l'anatomie, la physique et 
là mécanique céleste aussi bien que dans l'exégèse, la 
philosophie, la politique et la législature ; poêle satirique, 
comique, tragique, mais jamais famélique ; historien, épis- 
tolier, critique littéraire et polémiste ; diplomate, fondateur 
de villes et fabricant de montres ; historiographe de France, 
membre de l'Académie française et de celle de Berlin, 
gentilhomme de la Chambre, seigneur de Ferney et autres 
lieux, — et nous oublions la moitié de ses titres, il eût 
manqué vraiment quelque chose à l'universalité d'un homme 
qui, au dire de Jean-Baptiste Rousseau, eût d'ailleurs volon- 
tiers sacrifié toutes ses réputations en faveur de celle d'un 
homme d'esprit — s'il n'eût point écrit des contes en vers. 
Aussi bien, deux sortes de contes se trouvent dans l'œuvre 
de Voltaire; les uns dates de sa toute première jeunesse, 
les autres publiés en 1762, sous le pseudonyme de Guil- 
laume Vadé, et augmentés dans Jes éditions de ses œuvres 
complètes, defc contes intitulés Les Finances, 1775, et le 
Dimanche, on les Filles de Minée, 177C. Ces derniers, 
faut-il le dire, sont, ainsi qu il arrive souvent, beaucoup 
moins piquants, beaucoup moins originaux que ceux du 
début. Le grand homme, déjà vieux, el dont la malice pre- 
nait un tour bonhomme et bavard, les composa trop visible- 
ment à l'attention d'une morale qui, pour être facile, n'en a 
pas moins une solennité fâcheuse. Ce sont d'ailleurs des 



44 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

apologues plutôt que des contes, et comme tels, il ne con- 
vient pas d'en parler davantage. 

Mais pour les contes qu'il fit à peine âgé de vingt ans, le 
Cadenas et YAnti-Giton, dédié à Mlle Le Couvreur, sont en 
effet de 1714, — l'on ne sait ce dont il faut s'étonner 
davantage, de la perfection formelle si remarquable chez un 
débutant, ou du ton hardi, désabusé, et moins cynique, 
par goût de l'audace, que pour le plaisir intime de se 
moquer du monde. On le voit, dans un langage toujours 
très fin, très littéraire, et où il excelle mieux qu'aucun de 
ses contemporains (Jean-Baptiste Rousseau excepté), prati- 
quer cette manière narquoise, cet art de la pirouette désinvolte 
où il ne tarda point à passer maître, et qu'il a si bien résumé 
plus tard, dans une lettre à Sénac de Meilhan : « Moquez- 
vous de tout et de tous ceux qui vous ennuient. «Voltaire s'y 
montre futé, fermement décidé, sous son air moqueur, à 
conquérir les seules choses qui lui importèrent jamais, la 
fortune et la jouissance, tel que l'a représenté de Troy dans 
le portrait peint en 1723 qui est au Musée de Versailles, et 
tel, au fait, qu'il fut toute sa vie. 

Les contes de Voltaire ont été réimprimés trop de fois 
pour qu'ils prennent place dans ce recueil. L'on nous saura 
peut-être gré de publier ici un conte resté jusqu'à ce jour 
inédit. 



L'APOTHEOSE DU ROI PETAUT 

Mes amis, c'est assez vous parler d'Opéra, 
De la Cour d'Arlequin, même de la Sorbonne. 
Faisons chacun un conte; et rira qui pourra. 
Voici le mien, et je vous l'abandonne. 

(1) Ce conte, ou badinage, comme l'on voudra, est extrait du 



VOLTAIRE 45 

C'étoit un bon humain que le grand Roi Pétaut! 
Vous vous rappeliez tous la rare obéissance 
Qu'il eut plus de trente ans pour la vieille Éminence. 
Aussi tous les auteurs l'élogent-ils tout haut. 
Ils disent de lui tous dans leur mâle éloquence, 
Qu'il eut mille vertus, et pas un seul défaut. 

C'est un peu fort, en conscience. 
Vous et moi, nous savons qu'entre plus d'un Bonneau 
Le saint homme, parfois, buvoit; par excellence : 
Qu'il eut à son service et jusqu'à son tombeau, 
Ce qu'à la Cour, où tout se peint en beau, 
Nous appelions le bon ami du Prince, 
Mais qu'à la Ville, et surtout en Province, 
Les gens grossiers appellent Maquereau, 
Il vous souvient encor de cette Tour de Nesle, 
Mivintille, Limaille, Rauchâteau, Pompadour, 
Mais dans la foule enfin de peut-être cent Belles, 

Qu'il honora de son amour, 
Vous distinguez, je crois, celle qu'à notre Cour 
On soutenoit n'avoir jamais été cruelle. 

La bonne pâte de femelle ! 

tome II des Anecdotes échappées à l'observateur anglais et aux 
mémoires secrets, etc, à Londres chez John Adamson, 1788. Il est 
précédé des lignes suivantes : « Dans le nombre des satyres, des 
chansons, des méchancetés de toutes espèces par lesquelles on a 
tenté de contrarier l'élévation de Madame du B[arry], je trouve un 
conte en vers qu'on attribua à Monsieur de Voltaire, et qui, quoique 
fort plaisant, n'est pas même excusable par l'intention qui le lui a 
inspiré, de faire sa cour aux antagonistes de la nouvelle maîtresse 

et particulièrement au duc de Choiseul » (6 janvier 1776). On 

chercherait vainement ce texte dans toutes les éditions de Voltaire 
y compris celle de Louis Moland. Ce n'est d'ailleurs pas, avouons-le, 
la seule pièce méconnue du grand écrivain. Le manuscrit français 
9352 de notre Bibliothèque Nationale renferme encore sous ce titre : 
Le Goguenard, un conte qui peut prendre place parmi les productions 
de jeunesse de notre poète. Mais c'est là une pièce médiocre dont 
nous nous soucions peu de grossir ce recueil. 



46 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Combien d'heureux fit-elle dans ses bras 1 

Qui, dans Paris, ne connut ses appas t 

Du laquais au marquis chacun se souvient d'elle, 

Mais laissons-là ses séduisans appas : 

Portons nos yeux vers la route éternelle. 

Le bon Pétaut comme un autre mourut : 

De notre globe enfin il disparut. 

Son àme fugitive, errante, très peu sûre, 

Cherchoit du ciel, comme on dit, le chemin. 

Il marchoit, il marchoit, et toujours incertain 

S'il ne se fourvoyoit Advint que d'aventure, 

Le bon Pétaut fit rencontre à la fin 
De la dolente et triste Madelaine, 
Il vous l'aborde, et lui conte soudain 
Ce qu'il cherchoit, et le mettoit en peine. 
La Sainte alors, du ton le plus bénin, 
Le remet sur la route, il repart de la main. 
Le voici galoppant vers la brillante plaine, 
Il fit peut-être encor cent mille et même mieux : 
Hélas! en vain. Le céleste Domaine 
Ne s'offrit point à ses débiles yeux. 
Comme il revoit à sa déconfiture, 
Voici venir bien à point Saint Denis, 
Cheminant seul, lentement, sans monture. 
Il reconnut ce miracle des Saints 
En lui voyant porter entre ses mains 
(Comme l'on sait) sa bénigne figure : 
Après les premiers complimens, 
Le bon Pétaut, du grand Saint de la France, 

Reçut de nouveaux erremens. 
Pétaut le quitte enfin dans la douce espérance 
D'être juché bientôt au benoît Paradis 

Mais les conseils de Monsieur Saint Denis 
Ne le mènent pas mieux à la Demeure sainte. 
Comme il erroit dans cette vaste enceinte 
Las, inquiet, et surtout plein d'ennuis, 



VOLTAIRE 47 

Nez à nez, face à face, il voit que Saint Louis, 
Heureusement accourt sur son passage. 

Vous devinez bien quel hommage 
Le Roi Pétaut fit au Patron des Lys! 
Après quelques menus devis, 
Et ces discours oiseux consacrés par l'usage, 
Le Saint lui dit : Je devine, mon fils, 
Quel but peut avoir ton voyage : 
Tu le ratois tout net sans moi, sans mes avis; 
Une fois dans ta vie écoute donc un Sage, 
Connois ce qu'est écrit au Livre du Destin : 
« Qui met sa confiance en un homme sans tête, 
t Et qui pput croire une Catin, 
« Ne sera jamais qu'une bête. » 



ALEXIS PIRON 



Le chef de file, le parangon, et, davantage même que La 
Fontaine, le patron des conteurs galants à la fin du xvin* 
siècle, Alexis Piron, a laissé dans ce bon peuple une répu- 
tation de gaillardise quelque peu vulgaire, mais dont il 
pouvait dire, avec Figaro, qu'il valait mieux qu'elle. Pour 
les uns, et c'est la très grande majorité, Piron est resté, 
depuis sa jeunesse jusqu'à nos jours, le Poète de iOde à 
Priape, péché de jeunesse tellement énorme que le prési- 
dent Bouhier, indulgent à toutes sortes de choses à cause de 
sa grande érudition latine, dut s'en déclarer publiquement 
l'auteur, afin d'éviter au jeune homme des poursuites qui 
auraient bien pu le vouer au bûcher, ainsi qu'elles firent 
plus tard du chevalier de la Barre, lequel, comme on sait, 
ne fut condamné que pour avoir récité le fameux cantique de- 
vant un crucifix. Pour les lettrés, il est encore le rimeur 
d'épîtres délicates, de contes naïfs et piquants par lesquels il 
rajeunit le genre, et où, effet sans doute d'un vin de Bour- 
gogne vert et vigoureux, dont il eut toujours cave pleine, il 
continue, seul dans un siècle fatigué, la verve franche, et 
très fine, quoique simple d'apparence, des conteurs du 
xvie siècle ; — le diseur d'une foule de bons mots, tous si 
bien tournés qu'ils ne lui valurent guère d'ennemis, et qu'ils 
firent de lui l'homme le plus spirituel d'un temps où tout le 
monde avait de l'esprit ; — l'auteur enfin de la Métromanie 
sujet restreint, et dont le poète fit une comédie alerte, 
et somme toute la meilleure qu'on ait vue depuis Molière, 
avant que ne parût l'étourdissant Figaro, déjà nommé. 



ALEXIS PIRON 49 

Commencée à Dijon, le 9 juillet 1689, par les soins d'Aimé 
Piron, apothicaire et lui-même poète, et d'Anne Dubois, 
seconde femme d'icelui, l'existence de Piron a été parfaite- 
ment décrite dans la Notice de Rigoly de Juvigny, placée en 
ête de l'édition des Œuvres complètes de Piron, 7 vol. in-8°, 
(1776), dans celle où M. Edouard Fournier (érudit plus spiri- 
tuel que savant et qui, pour cela, est loin d'être à dédaigner) 
présente les Œuvres de Piron, publiées chez Delahays en 
1857, et enfin dans les trois excellents ouvrages qu'Honoré 
Bonhomme a consacrés à Piron, sous le titre d'Œuvres iné- 
dites de Piron (proses et vers), accompagnées de Lettres 
inédites adressées à Piron par Mesdemoiselles Quinault 
et de Bar, Paris, 1859, Poulet-Malassis, et de Broise, 1 vol. 
in-8« (2c édition in-12), de Complément de ses œuvres inédites, 
prose et vers, Paris, Ferdinand Sartorius, 1865, in-12, 
et d'Œuvres posthumes de Piron (prose et vers), accom- 
pagnées de la correspondance adressée à Piron par Made- 
moiselle de Bar, Paris, Dentu, 1888, in-12. Par suite, 
nous ne saurions ici retracer la vie de Piron autrement 
qu'avec des indications très sommaires. Après une jeunesse 
passée tout entière à Dijon, les années exceptées où il put 
étudier le droit à Besançon, Piron, semble-t-il, fut contraint 
de quitter sa ville natale par le scandale de son Ode dePriape. 
Venu à Paris, fort léger de bourse, mais riche de jeunesse et 
de talent, Piron, pour subsister, s'employa d'abord à des tra- 
vaux de copie chez MM. de Belle-Isle, jusqu'au moment où il 
rencontra Mademoiselle de Bar, fille de trente-cinq ans, fort 
laide, spirituelle toutefois et lettrée, ainsi qu'en témoignent 
ses lettres. Les femmes de qualité, alors, aimaient avoir dans 
leurs domestiques des personnes de plus de distinction que 
ne comporte cet état et, de même que comme on sait, Madame 
de Pompadour eut pour femme de chambre, une femme assez 
bien née, Madame du Hausset, de même la marquise de 
Mi meure avait auprès d'elle celte demoiselle de Bar. Celle-ci, 
dont l'emploi tenait en quelque sorte delà femme de chambre 
et de la dame de compagnie, vivait avec sa maîtresse 

4 



50 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

dans une intimité qu'il est difficile d'imaginer aujourd'hui 
que la vanité démocratique a séparé d'un abîme les maîtres 
et les serviteurs. Intéressée par la détresse, par la jeunesse de 
Pi mn, et aussi par la bonne mine d'un gaillard que seule une 
chute fit mourir à plus de quatre vingts ans, celle-ci parvint 
à introduire son protégé jusque dans le salon de sa maîtresse 
où celui-ci suscita tout de suite la jalousie de Voltaire. Arouet, 
— car le grand méchant homme, alors, ne s'était pas encore 
anobli, — pour se débarrasser d'un rival gênant, tenta de 
le faire chasser en venant réciter à Madame de Mimeure 
YOde fameuse. La marquise, ici, eut le bon goût de se 
brouiller avec le dénonciateur. 

Entre temps, et à la suite d'aventures excellemment racon- 
tées par Edouard Fournier, lequel connaissait à fond la chro- 
nique des petits théâtres du xvm e siècle, Piron était parvenu 
à faire jouer son étincelant Arlequin- Deucalion, à la comédie 
Italienne, puis bientôt une foule d'autres parodies à ce même 
théâtre, et sur les autres scènes de la Foire. S'étant essayé 
dans des genres plus solennels, il vit représenter aux Français, 
ses tragédies de Callisthène, 1730, de Gustave Wasa, 1733, de 
Fernand Cortez, 1741, ses comédies de Y Ecole des Pères, 1728, et 
de la Métromanie, 1731, avec un succès croissant, jusqu'au jour 
où il fut désigné par le sentiment unanime du public et de 
l'Académie pour tenir dans cette compagnie la place laissée 
vacante par le décès de l'Archevêque de Sens. C'est alors 
que YOde encore un coup, revint à la mémoire des envieux 
que ses succès avaient naturellement faits à Piron. Excité 
par M. de Boulainvilliers, jeune ambitieux fort tracassier, le 
théatin Boyer, évêque de Mirepoix, fit représenter au Roi 
le scandale qu'il y aurait à voir académicien l'auteur de YOde 
à Priape. Le Maître eut assez bonne attitude, faisant mine 
d'ignorer ces vers, mais n'en appela pas moins Montesquieu, 
lequel dirigeait alors la compagnie, pour lui dicter c qu'ayant 
appris que l'Académie avait jeté les yeux sur M. Piron 
et sachant que M. Piron était l'auteur de plusieurs 
écrits licencieux, il souhaitait que l'Académie choisît un 



ALEXIS PIRON 51 

autre sujet. S. M. déclara en même temps qu'elle ne voulait 
pas de sujetde l'Ordre des Avocats ».(1) L'Académie murmura, 
M. le Maréchal, duc de Richelieu, qui goûtait Piron, vint 
même tout exprès honorer une séance pour tancer l'abbé 
d'Olivet, soupçonné de cabaler avec les dévotes, et finale- 
ment, tout le monde s'inclina Piron se consola d'une pen- 
sion de 2.000 livres sur le Mercure que le comte de Florentin, 
son protecteur, lui envoya avec le billet suivant, que rap- 
porte Grimm (octobre 1754) : « J'ai toujours ouï dire qu'un 
peu de mercure faisait beaucoup de bien ; je sais que vous en 
méritiez beaucoup, mon cher Piron ; mais pour cette fois-ci, 
vous vous contenterez d'une petite dose : c'est une pension de 
deux mille livres. » Déjà célèbre pour un mot sur l'Académie : 
« ils sont là-dedans quarante qui ont de l'esprit comme 
quatre », il se consola mieux encore avec l'épitaphe sou- 
riante que tout le monde connaît : 

Ci-gît Piron qui ne fut rien 
Pas même académicien, 

et de laquelle on pourrait tourner à l'aigre l'intention, si l'on 
en ignorait la circonstance. 

« Piron, écrit l'abbé Raynal, a été défini un feu d'artifice 
continuel et bien servi. Les saillies, les bons mots, les choses 
plaisantes et sentencieuses sortent de sa bouche avec une 
rapidité qu'on n'a peut-être jamais vue. Il vit retiré, il com- 
mence à avoir de l'humeur, il ne se soucie guère de per- 
sonne ' f il n'est ni bon, ni méchant \ il a des malices, mais des 
malices d'enfant ; il s'irrite et s'apaise avec une égale facilité, 
et parce qu'il est singulier, il se dit et se croit philosophe. » 
Tel paraît bien avoir été le vrai caractère d'Alexis Piron. 
On a fait un recueil de ses bons mots, qui peut-être est la 
meilleure chose que l'on ait en ce genre. Ce qui distingue 

(1) Grimm, Correspondance littéraire, juillet 1753. Piron, comme 
on a vu était aussi avocat. 



52 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

surtout l'esprit de Piron, c'est un grand fond de bienveillance. 
Chez lui, rien du mordant d'un Voltaire, ni de la brutalité 
d'un Rivarol. Lorsqu'il blesse l'amour propre, c'est avec tant 
de légèreté dans l'à-propos, ou tant d'art dans la conduite de 
l'ironie, que la victime ne tarde pas à se mettre du côté des 
rieurs. Au reste, Piron n'attaquait guère et la plupart des 
bons mots qui nous restent sont des ripostes. 

Si la bienveillance, malgré quelques usages passagers, était 
l'humeur habituelle de Piron dans la société, une très grande 
bonté était celle de sa vie intime. 

Après vingt ans de prévention, il épousa Mademoiselle de 
Bar, de laquelle il ne voulut jamais se séparer, lorsque 
devenue folle, la prudence aurait demandé qu'elle fût enfer- 
mée. Ce joyeux badin paraît aussi être au fond un grand 
sentimental. Quelque belle que fût une femme, aimait-il à 
dire, il ne pouvait l'aimer si elle n'était pas bonne : « C'est, 
ajoutait-il, que l'âme de cette personne se met toujours 
entre son visage et le mien. » Sa raillerie, son cynisme, 
étaient tout de surface, et personne ne fut surpris, devant 
une telle inconsistance, de le voir tourner à la dévotion 
dans sa vieillesse. « Aujourd'hui ce vieux fou, dit Diderot, 
dans un Salon de 1765, se frappe la poitrine et les fesses 
devant Dieu, de tous les bons mots qu'il a dit et de toutes les 
drôles sottises qu'il a faites. » — « Il s'est donné, ajoute Grimm 
(l ( r janvier 1766), le ridicule de faire imprimer dans le 
Mercure un De Profanais en vers français, en expiation de ses 
fautes de jeunesse. Depuis sa conversion, M. Piron fréquente 
donc les dévots et les prélats ; mais il paraît que ceux-ci ne 
s'en trouvent pas mieux. » Il était en effet resté fort caustique, 
et, jusqu'à sa mort, un des plus gais habitués du Caveau, où 
il ne cessa de hanter avec Collé, Crébillon fils et quelques 
autres... 



ALEXIS PIRON 53 



LA PUCE (1) 

Le hasard seul, sans l'aide du génie 
Est quelquefois père d'inventions. 
Tel est vanté pour ses productions 
Qui n'y pensa-peut-être de sa vie : 
C'est ce qu'on voit tous les jours en chimie. 
Nature tient tous ses trésors ouverts 
Aux ignorans aussi bien qu'aux experts ; 
Le tout dépend d'en faire la rencontre : 
Sans la chercher souvent elle se montre. 
Nous le voyons par l'exemple d'Agnès, 
Qui n'étoit fille à découverte aucune, 
Mais qui pourtant un matin en fit une 
Que cent nonnains vanteront à jamais. 
Voici le fait : Suivante d'une dame 
Était Agnès ; farouche elle avoit l'ame, 
Non par vertu, mais par tempérament, 
Ainsi qu'on sait qu'il arrive à la femme 
Lorsque le ciel la traite durement. 
La jeune Agnès passoit pour fille sage; 
Elle étoit belle et n'avoit que quinze ans. 
Auprès d'Agnès laquais du voisinage 
Ne rencontroit que griffes et dents ; 

(1) Les contes que nous publions ici sont extraits, sauf le dernier: 
La Vierge et le Chantre, des Poésies diverses d Alexis Piron, ou 
recueil de différentes pièces de cet auteur, pour servir de suite à 
toutes les éditions desquelles on a supprime les ouvrages libres de ce 
poète, à Londres de l'Imprimerie de William Jackson, 1784-1788 
(édition augmentée). Us ont été scrupuleusement collationnés 
sur les autres éditions de cet auteur, entr'autres celle donnée par 
Cazin, en 1782, tome III, ce qui nous a permis, croyons-nous d'éviter 
les errements de nos prédécesseurs, lesquels attribuèrent trop 
souvent à Piron des productions de Grécourt et d'autres conteurs. 



54 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Jeune marquis visitoit la maîtresse 

Pour voir Agnès, mais sans distinction, 

Agnès pour tous implacable tigresse, 

Égards n'avoit à la condition. 

Amour pour faire à son cœur quelque broche, 

Avoit contr'elle épuisé mainte flèche 

Sans nul effet ; elle portoit un cœur 

Bien cuirassé ; si, que dans sa fureur, 

Amour jura de venger cet outrage : 

Mais ce courroux tomba sur son auteur ; 

Agnès tourna tout à son avantage. 

Dans la saison de l'aimable printemps, 

Un jour, dit-on, de dimanche ou de fête, 

Du tendre émail dont Flore orne les champs. 

La jeune Agnès avoit paré sa tête. 

Entre deux monts de roses et de lis, 

Étoit placée une rose naissante, 

Qui relevoit leur blancheur ravissante 

Et recevoit un nouveau coloris. 

Dans un corset, sa taille prisonnière, 

Pouvoit tenir sans peine entre dix doigts ; 

Sous un jupon d'une étoffe légère, 

Un bas de iin, paraissoit quelquefois 

Tiré si bien, et si blanc à la vue, 

Qu'on auroit cru voir une jambe nue. 

Bref, dans l'enclos d'un soulier fait au tour, 

Son petit pied inspiroit de l'amour. 

L'enfant ailé, plus espiègle qu'un page, 

Gomme j'ai dit, lui gardoit une dent : 

Voici le temps, dit-il, ça, faisons rage, 

Et dérangeons tout ce vain étalage 

Chez cet objet qui m'est indifférent. 

Aussitôt dit, il change de nature, 

Puce devient ; d'abord lui saute au cou, 

Au front, au sein, à la main, fait le fou, 

Laisse partout une vive piqûre. 



ALEXIS PlfcON 55 

Notre beauté sensible à cet assaut 
Cherche la puce, en veut faire justice : 
Mais Cupidon s'esquive par un saut, 
Et doucement sous son corset se glisse, 
Y fait carnage et n'en veut déloger. 
Fillettes sont bons morceaux à gruger : 
L'Amour en fait souvent son ordinaire. 
Si comme lui je savois me venger, 
De par saint Jean, je ferois bonne chère. 
Agnès en feu déchire son corset, 
Le jette au loin, arrache sa chemise 
Et montre au jour deux montagnes de lait 
Où sur chacune une fraise est assise. 
Elle visite et regarde en tous lieux, 
Où s'est caché l'ennemi qui l'assiège ; 
Mais il étoit déjà loin de ses yeux 
Et lui mordoit une cuisse de neige. 
Ce dernier coup accroît ses déplaisirs , 
Elle déïait sa jupe toute émue : 
Au même instant, mille amoureux zéphirs 
Vont caresser ce qui s'offre à leur vue, 
Et combattant en foule à ses côtés 
Par une heureuse et douce préférence, 
Sauvent l'Amour d'une prompte vengeance. 
Qui l'attendoit au sein des voluptés. 
A la faveur d'un saut, d'une gambade, 
Le petit dieu soutient sa mascarade, 
Aux barres joue et sans cesse fend l'air. 
Il vient s'offrir de lui-même a la belle, 
Puis il échappe aussi prompt qu'un éclair, 
Et fait cent tours de vrai polichinelle. 
Pendant ce jeu, vers un jeune taillis, 
L'amour lorgnoit un portail de rubis, 
Fief en tous lieux relevant de Cythère, 
Mais que la belle, injuste et téméraire, 
Avec chaleur disputoit à Cypris. 



56 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Plus mille fois que la nature humaine, 

Les immortels sont jaloux de leurs droits. 

Puis il étoit question d'un domaine 

A faire seul l'ambition des rois. 

Dans cette enceinte aux alarmes fermée, 

Régnaient en paix les délices des sens ; 

Il y couloit une source enflammée 

De pâmoisons et de ravissemens. 

Contre tel fort besoin est de courage ; 

L'Amour en a bonne provision. 

Il fait l'attaque, il force le passage, 

Et prend d'assaut ce charmant apanage, 

Malgré l'effort de la rébellion. 

Calmez, Agnès, ce courroux qu'on voit naître ; 

Ne craignez rien pour ce charmant séjour ; 

Si le premier l'Amour s'en rend le maître, 

C'est un tribut qui n'est dû qu'à l'Amour. 

Vaines raisons ; on court à la vengeance. 

Un doigt de rose, à cet effet armé, 

Tient lui tout seul l'ennemi renfermé, 

Et, le pressant, l'attaque à toute outrance. 

Cupidon fuit par un étroit sentier ; 

On le poursuit ; l'attaque est redoublée ; 

Le doigt vengeur met l'alarme au quartier, 

Et la demeure en est toute troublée. 

Les citoyens de ce séjour heureux, 

Les doux plaisirs, les charmantes ivresses, 

Jusques alors oisifs et langoureux, 

Par ce combat sortent de leurs mollesses ; 

Chacun d'un vol badin et caressant 

S'empresse autour de son aimable mère, 

Répand sur elle un charme ravissant, 

Et lui fait tôt oublier sa colère. 

Ce doigt vengeur, au meurtre destiné, 

Fait sous ses coups naître mille délices : 

L'Amour lui-même en est tout étonné, 



ALEXIS PIRON 57 

Et se repend déjà de ses malices ; 

Il craint de voir son trône abandonné, 

Et ses autels privés de sacrifices. 

De son palais, enfin, la volupté, 

Sur l'œil d'Agnès pousse une sombre nue. 

Elle se pâme, elle tombe éperdue ; 

L'Amour s'échappe et court épouvanté 

Remplir Vénus d'une alarme imprévue. 

De son extase à peine revenue, 

L'aimable enfant recommença ce jeu ; 

Elle y prit goût, et par elle dans peu, 

Dans l'univers la science en fut sue ; 

Mais nuit et jour, chez le peuple nonnain, 

Il fut en vogue, et cette heureuse histoire 

Fut aussitôt écrite sur l'airain 

Pour en garder à jamais la mémoire. 



LE NEZ ET LES PINCETTES 

Les Saints et les Diables ensemble 

Eurent toujours maille à partir ; 

Mais ce qui doit nous avertir 

Qu'il faut que chacun de nous tremble, 

C'est que le Serviteur de Dieu 

N'a pas toujours avec le Diable 

Tiré son épingle hors du jeu, 

Ou la Légende est une fable. 

Jadis un vieux Saint existoit, 
Lequel Apoticaire étoit ; 
Car en quelque état que l'on vive, 
Est saint qui veut, noble, vilain, 



58 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Voire pis, témoins saint Crépin, 

Sainte Madelalne et saint Ives. 

Un jour que pour le bien public, 

Manipulant quelques recettes, 

Le Distillateur en lunettes, 

Dans un fourneau, sous l'alambic, 

Fourgonnoit avec des pincettes ; 

Voici venir le Tentateur, 

En intention de distraire 

Le vigilant Opérateur, 

Et d'être ainsi l'instigateur 

D'un qui-pro-quo d'Apoticaire. 

Devant le Saint Monsieur Satan 

Culbute, caracole et fringue : 

La fanatique Charlatan 

De mille façons se distingue ; 

Entr'autres le corps du lutin 

Se tourne en cylindre d'étain, 

Réprésentant une seringue, 

Il fait de son nez le canon, 

Soupirail exhalant la peste, 

De sa gueule un mortier bouffon, 

Et de sa langue un gros pilon, 

Dont le mouvement circulaire 

Faisoit un petit carillon, 

Tel qu'au Sabat on peut le faire. 

Des ténèbres le Roi Falot 
Epuisa là tout son calot ; 
Mais ce qu'il y gagna fut mince ; 
Car le bon Saint, ne disant mot, 
Fait cependant rougir sa pince, 
Puis l'addressant au nez du Prince, 
Vous le lui serre comme il faut. 
Le Diable fait un soubre-saut, 
Montre de longues dents qu'ii grince, 



ALEXIS P1R0N 

Veut avancer, veut reculer, 
Tend les griffes, serre la queue, 
Rue et beugle à faire trembler 
Toute la terre et sa banlieue. 
Cependant en malin sournois, 
L'autre jouit de sa victoire, 
Et fait faire au Diable vingt fois 
Le tour de son laboratoire, 
Jusqu'à ce que, las de ce jeu, 
Il renvoya la bête au gîte ; 
Et pour l'y faire aller plus Vite, 
Il lui seringua pour adieu 
Quelques petits jets d'eau bénite. 

C'est s'en tirer avec honneur : 
Heureux le saint Pharmacopole, 
S'il eût d'une telle faveur 
Rapporté la gloire au Seigneur. 
Par malheur, en tournant l'épaule, 
Le Diable avoit trouvé moyen 
Pour se dépiquer de son rôle, 
De jeter au cœur du Chrétien 
Un grain de sa vanité foie, 
Dont à son tour le Tout-Puissant, 
Très mécontent avec justice, 
Châtia le Saint, en laissant 
Triompher un tems la malice 
Du maudit lion rugissant, 
Dont voici quel fut l'artifice 

Il s'enveloppa d'une peau 
De ces gens chargés de cuisine. 
Masse de chair faite en tonneau, 
Pesante, espèce de pourceau, 
Qui roule ici-bas sa manche, 



CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Et qui, pliant sous le fardeau, 

Sur deux pieds quelquefois chemine 

A la Ville et dans le quartier, 

Où le Saint faisoit son métier. 

Le masque à figure massive, 

En Moine de Citeaux arrive, 

Va descendre chez le Baigneur, 

Se met au lit, fait le malade, 

Et mande le premier Docteur 

Qui vient lui débiter par cœur 

Cent mille et une coïonade, 

Et termine le sot narré 

Par la formule régulière 

Du clisterium donare 

De la faculté de Molière. 

Là paroît l'humble Apoticaire, 

Tout prêt à donner de sa main 

Avec sa mine débonnaire 

Le remède chaud et bénin. 

Dieu des Vers et de la Peinture, 
Aidez-moi dans cette avanture. 
Voilà tout bien appareillé, 
Le Mousquetaire agenouillé, 
Et le malin corps en posture ; 
Mais, quoique longue outre mesure, 
La canule n'arrivoit point 
A mi-chemin de l'embouchure ; 
Pour que tout donc aille à son point, 
De deux valets l'effort s'y joint, 
Chacun d'eux du fessier difforme 
Prend une part, la tire à soi, 
Et de l'Ennemi de la Foi 
Présente le podex énorme. 

Le Collateur un peu butor, 
Qui malgré cela craint encor. 



ALEXIS PIRON 

De s'égarer dans la bruyère, 
Et qui, pour ses péchés, de plus 
Etoit un peu court de visière, 
Met le nez si près du derrière, 
Qu'il est à deux doigts de l'anus. 

C'est où mon drôle attend son homme ; 
On ne peut trop admirer comme 
Droit au-devant la bague alla, 
Et d'elle-même s'enfila. 
Alors sur chaque joue on laisse 
Retomber l'une et l'autre fesse : 
L'impitoyable Lucifer 
A cris, ni pleurs ne veut entendre, 
Et change en tenailles d'enfer 
L'endroit où le nez s'est fait prendre. 
Ah 1 vous avez beau trépigner, 
Vous voilà pris, l'homme aux pincettes, 
C'est à vous de vous résigner ; 
Car de la façon dont vous êtes, 
Vous ne pouvez pas vous signer 
Il dit, et plus fier de sa proie 
Que ne le fut le beau Paris 
Rapportant la sienne de Troie, 
L'infâme ravisseur déploie 
Ses ailes de chauve-souris, 
Et s'élève en l'air avec joie. 

Spectacle horrible et scandaleux 
Au cul du Démon cauteleux, 
Et de qui triomphe la fraude ; 
L'un d'entre les Prédestinés, 
Un Saint en l'air et par le nez 
Pendu comme une gringuenaude. 

Ainsi sur le saint homme Job 
Le Dieu d'Isaac et de Jacob, 



62 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Jadis de la même puissance, 
Toléra l'affreuse licence, 
Et bientôt sut y mettre fin, 
Aussi mit-il ici lu main. 

Le Saint reconnut son offense ; 

Dieu tonna ; le malin esprit 

Ouvrit la pincette maudite ; 

Et de la foire qui lui prit, 

Aspergeant le nez du contrit : 

— « Adieu, lui dit-il, quitte à quitte. » 



LES DEUX RATS 

Au bon vieux tems, lorsque Berthe filoit, 

Et que mainte Bête parloit, 

Mieux que font nos Docteurs de Sorbonne, 

On dit que certaine Mitronne, 

Un soir comme elle pétrissoit, 

Se sentit vivement mordre par une puce. 

Sur le bord d'un certain endroit, 

Par où FHermite Frère Luce 

Fit croire que d'Agnès un Pape sortiroit. 

Sur le champ la Mitronne adroite 

Surprit cette puce indiscrette, 

La pressant, le col lui tordit, 

Puis après sa besogne faite, 

Auprès de son Mitron elle se mit au lit. 

Or, quand la puce elle avoit dénichée, 

La pâte de ses doigts qui s'étoit attachée 

Aux plumes de l'oiseau que je nomme pas, 

Attira dans le lit deux Rats, 

Dont le nez fin l'avoit flairée; 

En tapinois venus pour en tâter, 

Ils commençoieot à grignoter, 



ALEXIS PIRON 63 

Quand le Mitron sentant sa pâte bien levée, 

Se mit en devoir d'enfourner ; 

Les Rats le voyant se tourner, 
L'un étourdi de peur, tremblant, tête baissée, 
Dans le plus prochain trou brusquement se jetta, 

Et l'autre auprès tapis resta. 

Le Mitron, besogne achevée, 

Se recoucha sur le côté ; 

Les prisonniers en liberté 
S'enfuirent au grenier à leur gîte ordinaire 

Les voilà se questionnant, 

L'un et l'autre se demandant 
Comme ils s'étoient tirés d'affaire ; 
— « Moi, dit l'un, j'ai donné dedans le pot au noir, 

Je ne crois pas qu'on puisse avoir 

Une plus risible avanture ; 

Je me suis fourré dans un trou 

Où j'ai crû ma retraite sûre ; 
Mais le maudit Mitron m'a bourré tout son saoul 
Avec je ne sais quoi qu'il poussoit à mesure 

Que pour sortir je voulois avancer, 
Il m'a coigné le nez, et m'a fait le tapage, 

Tant que lassé du badinage, 

Ce gros et long je ne sais quoi, 

Prenant enfin congé de moi, 
M'a craché par mépris au milieu du visage, 

Le vilain m'a presque aveuglé. * 

— « Et moi, dit l'autre, tout troublé, 

Dans l'encoignure d'une cuisse, 

Sans grouiller, m'étant cantonné, 
Témoin impatient d'un si fort exercice, 

Pendant qu'il te coignoit le nez 

Avec sa cheville ouvrière, 

Qui te causoit tant de souci 
Deux boules qui pendaient ù son chien de derrière, 
Sans cesse allant, venant, coignoient mon nez aussi. » 



64 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 



LA PERRUQUE DU CURÉ (1) 

La nuit, un coche ayant versé, 

On tomba les uns sur les autres; 

Chacun se crut le cou cassé, 

Et dépêchoit ses patenôtres. 

Dans l'entre-deux d'un gros fessier, 

Un curé fut pris par la nuque; 

Il retira son chef entier, 

Mais il y laissa sa perruque; 

Il la cherche en l'obscurité. 

Une dame, fort étonnée, 

Se plaint de sa témérité : 

— « Monsieur, suis-je assez tâtonnée? » 

Le curé s'excusa beaucoup, 

Et pour apaiser son murmure, 

Lui dit : — « Je la tiens, pour le coup, 

Car j'ai le doigt dans la tonsure. » 



LES BELLES JAMBES (2) 

Colin, poussé d'amour folâtre, 
Regardoit à son aise, un jour, 
Les jambes plus blanches qu'albâtre 
De Rose, objet de son amour. 

(1) Ce conte a été parfois attribué à Grécourt. Il se trouve dans 
les dernières éditions de cet auteur parmi une quantité de pièces 
d'origine douteuse. 

(2) Ce conte se trouve reproduit, non sans variantes, dans les 
Etrennes gaillardes (voir ce recueil à l'appendice). A Lampsaque, 
De l'imprim. du Dieu des Jardins, 1782, p. 21. 




F*«udkbei»g : LA VISITE INATTENDUE 



ALEXIS PIRON 65 

Tantôt il s'adresse à la gauche, 

Tantôt la droite le débauche. 
— <v Je ne sais plus, dit-il, laquelle regarder, 
Un égale beauté fait un combat entr'elles. » 

— « Ah! lui dit Rose, ami, sans plus tarder, 
Mettez-vous entre deux pour finir leurs querelles. » 



LES CANTARIDES 

Comme souvent tout s'enfile ici-bas! 
Des bernardins pâturoient en lieu gras ; 
Près de leur clos vivoient des bernardines. 
Peignez-vous bien chaque chose à son rang 
Un bel étang nourrissoit les béguines; 
Certaine haie entouroit cet étang : 
Sur cette haie étoient des cantarides; 
Un vent survint qui les jeta dans l'eau. 
Dans l'eau nageoient des grenouilles avides, 
Par qui l'essaim fut croqué bien et beau : 
Grenouille après servie au réfectoire, 
De sa substance enflamma la nonnain ; 
D'où s'ensuivit l'esclandre qu'on peut croire 
Un feu subtil et rien moins que divin ; 
Grand carillon, si qu'au bruit du tocsin 
Vinrent, non pas les pompes de la ville, 
Mais celles-là du benoît Bernardin. 
Comme souvent ici-bas tout s'enfile! 



CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 



LA VIERGE ET LE CHANTRE (1) 

Un peintre fit en s'amusant 

Le portrait de la Chanterie 

Et le vendit dans un couvent 

Pour orner l'autel de Marie. 

Un jour après l'alleluia 

Le chantre, en passant, s'écria : 

— « Je veux que le ciel me punisse 

Si ce n'est cette Vierge-là 

Qui m'a donné la chaude-p ...» 



(1) Ce conte que nous ne trouvons pas dans les Œuvre* diverses 
est extrait des Contes Théologiqua suivis des litanies des catholiques 
du XVIII e siècle et de poésies er ... philosophiques. A Paris, de l'Im- 
primerie de la Sorbonne, 1783, in-8° (Voir notre appendice). 



DES BIEFS 



On n'ose pas affirmer que c'est la méchante rapsodie de 
Sandras de Courtilz, connue sous le nom de Mémoires de 
M. d'Artagnan, qui a fait aux mousquetaires — ■ rouges, gris, 
noirs, ou de la Reine, cette réputation de vaillantise, qui se 
maintient encore avec tant d'éclat. Quoi qu'il en soit, dès 
1709, le chevalier de Saint-Gilles, un des précurseurs dans le 
genre du Conte en vers, avec Saint-Glas, Lantin et Vergier, 
mettait son recueil sous l'invocation de la Muse Mousquetaire. 
Et en 1755, un Monsieur D. B***, a intitulé son ouvrage 
(paru à Berg-op-Zooni, en un volume in-12), le Passe-tems des 
Mousquetaires, parce que, dit-il dans une Préface désinvolte, 
« quelques-uns de ces Messieurs ont eu de l'indulgence pour 
ce Recueil, et que leur bon goût paroit me flatter de quelque 
succès. Le Tems perdu (c'est le sous-titre) est un titre qui lui 
convient encore mieux. J'ai perdu mon tems à le faire; 
ajoute-t-il, d'autres perdront le leur à le lire, et je souhaite 
que tous les Français soient de ce nombre. L'auteur, quoique 
critiqué, n'en seroit pas plus à plaindre. Adieu, Lecteur. 
Les Préfaces courtes sont les meilleures, la mienne doit te 
plaire. » 

Ce Monsieur D. B*** était un certain Louis des Biefs, né à 
Dole, le 22 octobre 1727 (1), et qui, dit-on, reçu avocat, aban- 

(1) Et non en 1733, ainsi que l'ont écrit jusqu'ici les divers biogra- 
phes qui daignèrent s'occuper de notre personnage. Voici, à titre 
justificatif", un extrait de naissance et de baptême, tiré des registres 
paroissiaux de la ville, et dont nous avons eu récemment coin mu - 



68 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

donna la chicane et la manutention du Digeste pour s'adonner 
tout à la passion des Lettres. Une épître à sa sœur, insérée 
dans le Passe-tems des Mousquetaires, fait voir que, naturel- 
lement, cette démarche valut d'abord au poète quelques 
jours malheureux . 

Mes bas jadis noirs, qui, dit-on, 

Furent des noces de mon Père, 

Ne vont que jusqu'à mon talon; 

Et dans cette saison mortelle, 

Mon pied tout nud loge dans un soulier, 

Qui fut contraint, le mois dernier, 

De laisser sa vieille semelle 

A la porte d'un savetier. 

On n'a lavé mon unique chemise 

Rien qu'une fois depuis l'été; 

Et par les trous de ma culotte grise 

On voit passer ma pauvre humanité. 

Il est à croire que le Passe-tems des Mousquetaires n'eut 
pas la fortune que l'auteur en attendait. Grimm, dans sa cor- 
respondance littéraire de février 1755, l'exécute en ces mots: 
« Contes en vers fort libres, et, par-dessus le marché, fort 
mauvais ». Deux romans, publiés à Amsterdam (Paris, 1756), 

nication, grâce à l'obligeance de notre confrère et ami, M. Sébastien- 
Charles Leconte : 

Charle[s]- Antoine, fils du S r Claude-François Desbiefs, procureur 

du Roy et de D nt Claudine Millière, son épouse, est né et baptisé le 

22* octobre 1721. Ses parrain et marraine sont le S r Charles Millière 

et D ]]e Jeanne-Antoine Robbé. Signé : Millière, Robbé. 

Febûre, ptre chan. 
(Archives de Dôle. Reg. par.). 

Le nom de Robbé dans cette pièce est curieux à retenir. On sait 
qu'il y eut, à la fin du xvm e siècle, un conteur de ce nom (voir dans 
le présent ouvrage, la notice consacrée à Robbé de Beauveset). 



DES BIEFS 69 

Sophie et Nine, furent également trouvés par Grimm « fort 
mauvais et fort plats. » Ces deux ouvrages, toutefois, parais- 
sent avoir obtenu au moins un succès de scandale. Outre 
des situations assez vives, ils contenaient en effet nombre 
d'allusions à des personnes en vogue. Et il faut bien que le 
libertinage et la causticité de son esprit aient trouvé grâce 
devant quelques-uns, puisque des protecteurs l'instituèrent 
secrétaire du grand-maître des Eaux et Forêts à Dijon, d'où 
il revint, croit-on, mourir à Paris, en 1760, âgé de trente- 
trois ans à peine (1). 

Quand la mort le surprit, des Biefs venait d'annoncer deux 
ouvrages qui n'ont jamais été imprimés, ni peut-être même 
composés : les Mémoires de la marquise de Fcruille et le 
Faux marquis, ou Clorinde confondue, comédie en un acte 
« pleine de galanterie ». Il y a dans les contes de des Biefs 
des maladresses de métier bien excusables chez un aussi 
jeune homme, mais une invention, une vigueur, un tour 
d'esprit original et hardi qui méritent d'être connus, et ne 
sont pas indignes du poète qu'il semble s'être choisi pour 
modèle : Jean-Baptiste Rousseau. Outre l'édition originale du 
Passe-Tems des mousquetaires, ou le Tems perdu, on connaît 
une seconde édition, Passe tems des mousquetaires, ou les 
Loisirs bien employés, choix de petits contes modernes de 
M. D. B. et d'un recueil d'épigrammes tirées des meilleurs au- 
teurs françois. Au quartier général de l'imprimerie du Tam- 
bour-Major, en tout temps, in 8° (2). Cette réimpression, 



(1) Rien n'est plus incertain que cette date. On verra plus loin 
(note 2 ci-dessous, relative à son portrait) que des curieux de célé- 
brités locales l'ont fait vivre jusqu'en 1792. 

(2) La Bibliothèque de la ville de Dole possède un exemplaire de 
cet ouvrage, avec un autographe de l'auteur. Voici pour les biblio- 
philes une copie de cette pièce peu curieuse, simple billet adressé à 
un destinataire resté jusqu'ici inconnu : « Monsieur, je vous prie bien 
humblement de me laisser entrer deux muids de vin pour mon usage, 
qui doivent entrer par la porte du pont. Et vous obligerez. Monsieur, 



70 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

faite vers 1760, contient, outre le texte de l'édition origi- 
nale, deux cent vingt-quatre épigrammes choisies parmi 
les meilleures et les plus connues du xviif siècle. 



LES DEUX COMMERES 

Un jour Madame la Ramée, 

S'étant mise sur son plus beau, 

Visitoit neuve Mariée 
Qui sa parente étoit, ou du moins peu s'en faut. 

— « Cela va-t-il bien, ma Commère, 
Dit-elle, en la voyant, d'un air tout empressé, 

Comment cela s'est-il passé ? 
Et d'un bon train Jacob mène-t-il le mystère ? » 
— « Ah ! répond l'Epousée, avec un gros soupir, 

Escorté d'un niais sourire : 

Tenez, ce n'est rien de le dire ; 

Ma Commère, il faut le sentir. » 



votre très humble et très obéissant serviteur. Du 6 août 1752. Desbiefs. » 
La même bibliothèque conserve encore un portrait du poète. C'est 
un médaillon en cire, d'auteur inconnu, dans un cadre rond, en 
cuivre, sans ornement. 11 représente, nous dit-on, un homme d'âge 
mûr, en perruque poudrée à blanc, dont l'édifice descend entre les 
épaules. Profil rasé, empâté et mélancolique. Habit de cour rose 
et or, jabot de dentelles, mode de la fin du xviii» siècle. Ce portrait 
est-il authentique ? Rien ne l'indique, sinon une pancarte accrochée 
au-dessus où on peut lire : « Desbiefs (Charles- Antoine), né à Dole, 
le 22 oct. 1727, mort en 1792 (tic). Médaillon en cire et en relief. 
[Don de M. Crestin, ex-substitut du P r du roi.) » 



DES BIEFS 71 



LE CARME 

Avec la Sœur Saint Anaclet, 
Dix fois sans débrider, un Carme l'avoit fait : 
Il alloit commencer l'onzième, 
Quand la Nonnain lui dit tout net : 
« Je suis lasse, mon fils ! Ne l'es-tu pas toi-même? » 
« Non, répondit le Père à ce discours bénin, 
Quinze me fatiguent à peine, 
Allons, recommençons, ma Reine ! » 
— « Glouton ! s'écria la Nonnaine, 
Il te faudroit dix Monastères. » 
« Moi ! Glouton ! reprit-il : eh Mignonne ! comment, 
Nommeriez-vous donc mes Confrères? 
Je suis le moindre du Couvent. » 



LE JOUEUR A COUP SUR 

Un Prêtre des faux dieux (et chacun verra bien 
Qu'un pareil tour ne peut être Chrétien), 
Ce Prêtre donc, un certain jour de Fête, 

Voulut avec son Dieu jouera pile ou tête 
A qui pairoit fille, pinte et fagot. 

Mon offrande du jour est, dit-il, fort honnête, 
Si le Dieu perd, elle paiera l'écot. 
Tête pour moi : la médaille aussi-tôt 
Vole, revient ; mais tête qu'il demande 
Ne paroit point, et le Dieu ne perd pas. 
Que fait le Prêtre? Un bon et grand repas, 
Avec Fillette experte aux doux ébats, 
Boit du meilleur, et paye avec l'offrande. 



72 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 



LA FAMILLE A TALENTS 

Certain Blondin, d'esprit assez épais, 

Vantoit par-tout les présens à lui faits 

Sur certain point par la bonne Nature, 

Et fier d'iceux exaltoit leur mesure. 

Pour leur prouver qu'il ne mentoit en rien, 

Il se montroit : « Voyez, regardez bien : 

Quelqu'un de vous a-t-il, meilleur partage ? » 

Tous, d'une voix, lui cédoient l'avantage. 

— « Ceci n'est rien près d'un mien Oncle Abbé, 

Dit-il, le Drôle est bien mieux partagé, 

Mais d'en parler à présent, il n'a cure, 

Car le Paillard vise à la Prélature : 

Pour mon Papa c'étoit encor bien mieux. 

Homme ne fut onc si prodigieux ; 

Jamais ne sçut, quelque eftort qu'il pût faire, 

En son vivant, entamer feue ma Mère. » 

(Le Passe-temps des Mousquetaires, etc., à Berg-op-Zoom,1755.) 



PAJON 



Les biographes d'encyclopédie qui, comme on le sait, se 
démarquent d âge en âge, les uns les autres, nous disent 
tous qu'Henri Pajon, avocat au Parlement de Paris, naquit 
dans cette ville, mais se taisent sur la date de sa naissance 
avec un bel ensemble. La première signature Pajon que l'on 
trouve au xvme siècle, est dans le Mercure de France de 
juillet 1725, au bas d'une Epître envoyée à M. le..., par 
M. Pajon, pour lui demander la permission d'entrer à son 
Conseil. On peut supposer que c'est là l'époque où le jeune 
homme se fit inscrire au barreau. Pajon, en effet, a consacré 
à sa profession un zèle honorable, au moins dans sa vieil- 
lesse, laquelle se termina en 1776. On a de lui des Observa- 
tions sur les donations, 1761, in-12; des Dissertations sur les 
articles 15 et 16 de Vordonnnance de 1731, concernant les dona- 
tions, 1765, in-12, et encore d'autres ouvrages juridiques. 

L'avocat Pajon serait à jamais oublié cependant, s'il n'a- 
vait eu le goût, pendant ses loisirs, de composer quelques 
romans : Histoire de Soli, 1740, 2 vol. in-12 ; Histoire des fils 
d'Hady-Bassa, 1746, in-12 ; un Essai d'un poème sur l'esprit ; 
1757, in-8°, et surtout des Contes et Nouvelles nouvelles en 
vers, publiés sous la rubrique d'Anvers, en 1753, et dont 
le succès fut assez vif pour qu'on lançât, la même année, 
une nouvelle édition, point datée, celle-là. Ces contes, dont 
les sujets sont généralement nouveaux, qui sont toujours 
écrits avec art, et traités avec autant de clarté que de sou- 
plesse, semblent avoir gagné à leur auteur, l'estime litté- 
raire de ses contemporains. On voit par une lettre contenue 
dans le manuscrit 3.300 de la Bibliothèque de l'Arsenal, datée 



74 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

du 21 juillet 1750, et adressé à M. d'Argenson, que Pajon 
envoyait régulièrement au ministre ses productions poéti- 
ques. Il lui annonce dans cette lettre « des vers sur un évé- 
nement de son ministère » (et la pièce qui suit est une Ode 
sur la prise de Port-Mahon) et rappelle que jusqu'ici, il lui 
a fait « tenir tous ses ouvrages, y compris le Prince Joly». 
Toutefois, il est probable que cette fois, le poète fut assez 
mal inspiré : en marge de sa lettre se lisent ces mots auto- 
graphes de d'Argenson : « Répondu le 22 juillet. — Très 
médiocre. » 

Les contes de Pajon ont été réimprimés en 1798, sous le 
titre d'Œuvres posthumes et Facéties de Mirabeau le jeune, 
2 ( édition, à Paris, chez Vincent, an VIII. [Figure gravée.] On 
ignore si le libraire Vincent attribuait réellement dans sa 
pensée, ce recueil au vicomte de Mirabeau, lequel avait pu- 
blié un volume de Facéties (Côte- Rôtie, imprimerie de Boi- 
vin, 1790), ou bien, comme on l'a fait remarquer, s'il trouva 
piquant et avantageux de le mettre au compte du fameux 
Mirabeau-Tonneau. Cette édition ne contient que 36 contes 
pour les 38 de l'édition originale, mais a, comme celle-ci, le 
mérite alors bien rare de ne rien emprunter aux recueils 
contemporains. Une autre réimpression « Sur le texte de 
l'édition originale » des Contes et Nouvelles nouvelles en vers, 
a été faite en 1866, sous la rubrique « Luxembourg, impri- 
merie particulière. » 



LE DEMENAGEMENT 

Une nymphe, jeune et gentille, 
Par un matin déménageoit. 
Pour son petit meuble de liile, 
Grande voiture il ne ialloit, 
Un seul crocheteur suffisoit. 



PAJON 75 



Dans le cariour, elle prit Biaise, 
Garçon robuste et des mieux faits ; 
Il mit le lit sur ses crochets, 
Puis à chaque corne une chaise ; 
Prit la bergame sous un bras, 
Sous l'autre, la nappe el les draps ; 
Et se sentant encore à l'aise 
De la main droite il prit le seau, 
De la gauche le pot à l'eau ; 
Lui allongeant, ne vous déplaise, 
Ce qu'on ne dira pas ici, 
— « Parbleu, dit-il, prenez ceci, 
Mademoiselle, et grimpez-y, 
Aussi bien je n'ai point de voiture, 
Et sans crotter votre chaussure, 
Je vais vous emporter aussi. (1) » 



LES MAUVAIS DISCOURS 

Père Cordon consulté par un frère, 

Le Jouvenceau lui dit : — « Hier, sur le soir 

Je rencontrai Nanon sur la fougère ; 

Je fus tenté ; j'entamai la matière : 

Bref, je lui tins propos que l'ange noir 

Me suggéra. » — « Comment donc, dit le père, 

Hier, sur le soir! n'étoit-ce pas au coin?... 

Là... tout joignant à notre monaslère? * 

— « Oui, dit le gars; mais sans pousser plus loin, 
Je m'arrêtai dans le préliminaire, 

Et me sauvai, criant : Satan arrière. » 

— Oh! malheureux, dil le moine en colère, » 

(1) Ce sujet a été repris par Robbé do Beauveset (Cf. : Œuvres 
badines, Londres, 1801, II, p. 47), 



76 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

De ces propos ayez un grand remords : 
Par vos discours, tant vous aviez su faire, 
Que passant là, malgré tous mes efforts, 
Il me fallut achever son affaire. » 



IL N'EST RIEN DE TEL QUE DE TENIR 

Au dessert, après bonne chère, 
Des dames disputaient sur la bonté des fruits, 

— « J'aime lort, disait la première, 
Ceux qui sont gros et bien nourris. » 

— « Peu m'importe, dit la seconde, 
Qu'ils soient gros ou qu'ils soient petits ; 
J'aime ceux où le jus abonde. » 

Une autre dit: — « J'ai lu qu'en un certain pays, 
Dans l'Amérique, on en voit nombre 
De forts gros ensemble et fort longs. » 

— « Oui, dit une autre, en forme de concombre ; 
Ceux-là ne croissent point à l'ombre ; 
Et c'est ce qui les rend si bons. » 

— « En bonne foi, dit une chambrière, 
Sur tout cela c'est bien parler en vain ; 
J'ai toujours vu que dans cette matière 

Le meilleur est celui que l'on tient dans sa main. 



L'ŒIL ET LE PUCELAGE 

Certain borgne ayant épousé 
Lise qu'il croyoit toute neuve, 
La nuit, dès la première épreuve, 
Fut sûr qu'il s'étoit abusé. 
Dieu sait comment il fit tapage : 
— « Eh, quoi ! dit Lise, en mariage 



PAJON 77 

Ne faut-il pas l'égalité ? 

Un œil vous manque ; et tout compté, 

Un œil vaut mieux qu'un pucelage. » 

— « Ah! dit l'époux, outré de rage. 
Si d'un œil je me vois privé 
Avec gloire il fut enlevé, 

Les ennemis en sont la cause... » 

— « Quoi ! dit Lise, les ennemis? 

Eh ! mais, monsieur, c'est encor pis : 

Moi, si j'ai perdu quelque chose 

Du moins, c'est avec mes amis (1). » 



LE REGRET 



Certaine fille de renom 
Aimable et dans la fleur de l'âge, 
Avait un jeune époux riche et de haut partage, 
Et, pour homme de cœur, assez bon compagnon. 

L'époux brûlait d'avoir un rejeton, 

A qui, d'une illustre maison, 

Il pût laisser le brillant héritage : 

Enfin, qui pût éterniser son nom. 

Près de la dame il eut beau faire, 

Quoique jeune, ardent, amoureux, 

Aucun fruit ne combla ses vœux. 

La jeune dame pour lui plaire 
En cachette, emprunta le secours des blondins : 

Elle suivait les conseils de sa mère, 

Qui lui disait : — « Votre père 

Vous doit lui-même à ses voisins. . . » 

Mais les blondins eurent beau faire, 

Tous leurs efTorts furent vains. 

(1) Ce conte est une imitation un peu négligée d'une épigramme 
fort répandue à la fin du xvr siècle. 



78 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

On eut recours aux neuvaines, 
Même aux pères qui les faisaient ; 
Nuit et jour ils y travaillaient : 
Elle y perdit encor son argent, eux leur peine. 

Après avoir tout tenté, 

On consulta la Faculté. 
Tous les docteurs examinèrent 
Le cas qui leur fut présenté, 
A la mère, aux parens, enfin ils déclarèrent 
Qu'elle n'aurait, ni tôt, ni tard, 

Fruit légitime ni bâtard : 
- « Toute recette est inutile, 
Dirent ils, madame est stérile ; 
Elle est bréhaigne, c'est le nom. » 

Cette triste décision, 
A tous les païens de la dame, 
Comme on peut croire perça l'âme. 

Mais elle, entendant ce décret, 

Dit simplement à sa famille : 
— « Ah ! grands dieux I que j'ai de regret 
De n'en avoir rien su tandis que j'étais fille. » 



LE BON LATIN 



Ayant pris leurs joyeux ébats 
Deux écoliers contaient leur cas 
A certain directeur puriste, 
Délicat et grand latiniste. 

— « Pater, puellam cognovi. » 

Dit l'un. Le directeur dit : — « Fi ! 
Allons, un mois de pénitence.» 

— « Moi, dit l'autre, voici ma chance, 
Rem habui cum puella. » 

— « Ah I dit le père, bon cela ; 
L'expression est de Térence. » 



ROBBE DE BEAUVESET 



Qui croirait, aujourd'hui que seuls les curieux de lettres le 
connaissent, que Robbé fut en son siècle une manière de 
grand homme ! « Comment, s'écrie dans ses Remarques sur 
la Harpe, le spirituel prince de Ligne, comment M. de la 
Harpe ne peut-il pas accorder aux épigrammes de Robbé la 
supériorité sur toutes celles de Rousseau, Boileau, etc., en 
convenant que ses vers, quoique durs, sont faits à merveille 
et forts de choses?» 

— « M. Robbé, dit Raynal (1), célèbre dans ce pays-ci par 
les Contes obscènes qu'il va réciter dans les soupers vient 
de publier trois Odes. Il y a du feu, de la force, de la pensée, 
et par conséquent du génie, et même un génie original ; 
mais la versification en est dure et forcée, remplie de mots 
prosaïques, quoique assez poétique par les tours. La prin- 
cipale cause de cette dureté est peut-être l'affectation de 
l'auteur à rimer richement ; on dirait des bouts rimes. Comme 
ils ne ressemblent en rien aux vers de nos meilleurs poètes, la 
première impression est de les trouver détestables. L'esprit 
qu'on y trouve affaiblit ensuite cette impression, et si l'on ne 
peut estimer l'ouvrage, l'on ne peut s'empêcher d'estimer 
l'auteur. C'est Chapelain avec de l'esprit et du génie.» Grimm, 
et Bachaumont, de leur côté, en dépit que Robbé se 
fût déclaré contre les philosophes, reconnaissent la force et 
l'originalité de son talent. « Le vieux Robbé, dit avec dédain 
Grimm (qui ne manque jamais à citer ses épigrammes), si 
honteusement fameux par les dérèglements d'une imagina- 
tion vraiment cynique, mais souvent originale et forte. » 
«M. Robbé, écrit, Bachaumont, est vraiment original, il aune 

(1) Nouvelles littéraires, 1746-1755, § 45. 



80 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

manière à lui : sans doute elle n'est pas la meilleure ; il affecte 
trop de chercher la richesse de la rime. Pour former des 
images, il en emprunte de toutes parts ; elles ne sont pas 
toujours nobles et bien choisies ; son érudition les lui fait 
revêtir des formes techniques des arts, ce qui jette de l'obs- 
curité, de la dureté dans sa poésie, toujours forte et éner- 
gique. » 

Mais ce qui paraît, davantage encore que ses contes et 
poèmes, avoir assuré le succès de Robbé, c'est la causticité 
de ses propos, répandue en mille épigrammes de circons- 
tance dont on nous a conservé quelques-unes (1). Il est vrai 
que selon cette méchante langue de Collé (Journal, janvier 
1751), Robbé, qui aurait vécu à Paris « de façon assez basse» 
n'aurait eu i nul esprit et nul agrément en société, mais au 
contraire > y aurait été « fort ennuyeux ». Or, ce personnage 
crapuleux et si peu amusant parvint à vivre jusqu'à l'âge 
de quatre-vingts ans, en parasite des meilleures sociétés, où 
il ne paya jamais son écot qu'en petits vers et en bons mots. 

Né à Vendôme vers 1714, d'un marchand de gants, Pierre- 

(1) Correspondance littéraire, Septembre 1775. 

EPIGRAMME DE ROBBÉ 

Contre le contrôleur général Terray qui a supprimé sa pension. 
Sous les mains de Midas tout se changeait en or, 
Si notre Contrôleur opérait ces merveilles 
Pour la France épuisée il serait un trésor ; 
Mais de Midas, il n'a que les oreilles. 

Ibid. Juillet 1776 : M. de Sainte Foix, connu pour son humeur 
brusque et par son goût pour les duels, avait fait représenter le 
même jour trois de ses petites comédies en un acte. Les deux pre- 
mières furent médiocrement applaudies. La dernière fut trouvée détes- 
table et tomba tout à plat. Robbé qui était au parterre, dit en sortant : 

Pour celle-ci, force est qu'on y renifle ; 
Il n'est poltron si connu qui n'y siffle. 

(On trouve de cette épigramme une variante dans les Œuvres 
badines de Robbé de Beauveset, Epigramme XXXVI;. 



ROBBÉ DE BEAUVESET 81 

Honoré Robbé de Beauveset avait fait chez les Oratoriens 
d'assez bonnes études, ainsi qu'en témoignent les poésies 
latines qu'il composa plus tard, lorsqu'il fut chassé de sa 
ville natale à coups de bâton pour avoir, dit Collé, fait des 
vers satiriques contre plusieurs de ses compatriotes, parmi 
lesquels, assure une tradition locale (1), le gouverneur même 
de la province, M. le Comte de Rochambeau. Il vint à Paris, 
et y publia son Débauché converti (1736, in-12), qui dans son 
succès, a été souvent attribué à Grécourt, à Voltaire, et enfin 
à Piron, lequel s'en défendit avec indignation dans la pré- 
face de la Métromanie. L'audace de ces vers ne tarda pas à 
ouvrir au poète l'accès des meilleures maisons, où on l'invi- 
tait pour débiter des contes licencieux (2). Il semble même 

(1) Pierre Dufay : Un poète Vendomois : Picrre-Honorc Robbé de 
Beauveset, 17U-Î7M, Vendôme, 1898, in-8°. (C'est une notice fort 
curieuse et qui ne le cède en rien, comme agrément, à ce nouvel 
ouvrage du même auteur : Un Chapitre inédit de l'Histoire du Costume. 
Le Pantalon féminin. Préf. d'Armand Silvestre. Carrington, 1906, 
in-18). 

(2) Le Parlement, la Cour et la Ville, pendant le procès de Robert- 
François Damiens, 1757. Lettres du poète Robbé de Beauveset au 
dessinateur Desfriches, publiées pour la première fois avec Notice, 
notes et documents inédits par Georges d'Heylli, Paris, Librairie géné- 
rale, 1875, in-12, p. XX (1757). « J'ai récité au dessert ma dernièrepoé- 
sie légère: La chàlc sur le gazon (ce conte ne figure pas dans les 
Œuvres badines) ; elle a eu un succès considérable, bien que les 
dames aient cru devoir l'écouter sous l'éventail. J'en avais, en effet, 
à peine récité dix vers qu'elles dérobèrent leur visage derrière ce 
léger et discret paravent, soi-disant pour ne pas écouter, mais par le 
fait, afin de pouvoir, sans trop de vergogne, le mieux entendre jus- 
qu'au bout. Ce n'est en somme rien d'aussi sale que cela ! Les mots 
sont peut-être un peu crus et la situation finale de la bergère, bien 
que conforme à la la nature, un peu piquante à l'excès ; mais tout 
cela peut s'entendre après un bon souper, et surtout lorsque 
]e récite moi même mes vers, car j'ai soin de glisser rapidement, 
sans appuyer, ni les faire ressortir, sur les endroits qui pourraient 
effaroucher des oreilles chastes, ou au moins qui, pour la forme, 
veulent qu'on les considère pour telles. 

6 



82 CONTES ET CONTI IHS (.AILLAROS 

qu'il y ait trouvé nombre de bonnes fortunes, s'il faut en 
croire les lettres qu'il adressait à son ami, le dessinateur 
Desfriches (1). C'est alors qu'il composa ce fameux poème 
sur la Vér..., au sujet duquel Piron lui dit : « Monsieur Robbé, 
vous avez l'air bien plein de votre sujet. » Et Palissotdans sa 
Dunciade l'interpella en ces termes : 

Est-ce donc vous que j'aperçois ici, 
Mon cher Robbé, chantre du mal immonde, 
Vous dont la Muse en dégoûtait le monde. 
Ah ! je conçois d'où vous vient cet honneur... 
Je vous le dis peut être un peu trop tard 
Mais je vous laisse en bonne compagnie. 

Cette poésie, qui en tout autre temps aurait valu quelque 
désagrément à son auteur fut alors ce qui fit sa fortune. Le 
scandale, en effet, retint l'attention de l'archevêque de Paris 
sur les autres vers du poète, lesquels étaient plus audacieux 
encore par le blasphème que par la licence. Plutôt que de 
l'envoyer devant des juges, et donner par là plus de célébrité 
à l'impie, le prélat préféra négocier, moyennant une pension 
de 1.200 livres, «l'incendie» de tous ces vers. Robbé, en hon- 
nête homme, les brûla religieusement, mais, comme il les 
savait par cœur, il les récitait à tout venant (2). 

(1) Ibidem p. XXI, « J'ai réduit par mon esprit un domino dont le 
masque devait recouvrir quelque illustre visage... J'ai mené jus- 
qu'aux dernières extrémités une aventure avec une duchesse dont 
l'honneur m'oblige à ne pas révéler le nom, etc., etc. » 

(2) «Je tiens ce fait, dit M mc du Hausset dans ses Mémoires, de M. de 
Marigny, à qui il les a récités un jour qu'il soupait avec lui, et quel- 
ques gens de la Cour, pour leur débiter son horrible poème (sur la 

V ). 11 fit sonner de l'or qui était dans sa poche : « C'est de mon 

bon archevêque, dit-il ; ie lui tiens parole, mon poème ne sera point 
imprimé pendant ma vie, mais je le dis... » puis il se mit à rire. 
«Que dirait ce bon prélat s'il savait que j'eusse partagé mon quartier 
avec une charmante petite danseuse des Italiens ? C'est donc l'ar- 



ROBBÉ DE BEAUVESET 83 

Robbé, toutefois, vers le milieu de sa vie, en 1759, fit mine 
de se ranger Dans ce dessein, il épousa W° Fradelle, nièce 
de son ami Desfriches, et fut avec elle s'établir à Montargis 
pendant quelques années. Pour s'achever, il se mit dans la 
dévotion, sur les instances du comte de Butré, personnage 
très dévot, mais qui cessa de l'être dès qu'il eut converti le 
poète, disant : « J'ai fait pour mon salut ce qu'on fait pour la 
milice ; j'ai mis un homme à ma place. » Bachaumont est 
plein de iraits piquants à l'endroit de ce nouvel état d'âme : 
— % juillet 1762 : M. Robbé donne à corps perdu dans le jan- 
sénisme. C'est un convulsionnaire intrépide etc'est un acteur 
zélé qui a besoin des secours les plus abondans. Il a passé 
par tous les états, il a été assommé, percé, crucifié, sa vocation 
est des plus décidées. . . — 22 novembre 1769 : M. Robbé a donné 
dans les convulsions comme le genre de secte la plus propre 
à alimenter son imagination exaltée jusqu'au fanatisme. Dans 
cette effervescence de zèle, il a voulu tourner au profit de la 
religion un talent trop profané jusque-là, et il a entrepris 
depuis plusieurs années, un poème en cinq chants sur cette 
matière auguste. Un caustique a fait en conséquence l'épi- 
gramme suivante : 

Tu croyais, ô divin Sauveur, 
Avoir bujusquesà la lie 
Le calice de la douleur ; 
11 manquoità ton infamie 
D'avoir Robbé pour défenseur. » 

Néanmoins, le poète n'avait pas tout changé de son ancien 
genre de vie. On voit dans une lettre de lui, adressée à Des- 
friches en 1768, qu'il avait alors pour ami « le plus intime » 
le comte du Barry, le Roué célèbre. Le prince de Ligne 

chevÊque qui m'entretient, m'a-t-elle dit; que cela est drôle ! » Le 
roi le sut et en fut scandalisé. « On est bien embarrassé pour faire 
le bien », dit-il.» 



84 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

d'autre part, raconte qu'il a « souvent soupe avec lui chez 
M™ du Barry avant la présentation de celle-ci. Elle s'amu- 
sait beaucoup de la folie qu'il avait de se croire le plus petit 
pied de France. Il était alors dans la dévotion, et avait brûlé 
tous ses vers libertins : — « Mais venez dans ce petit cabinet, 
me dit-il un jour ; je les sais par cœur, et je vous les réciterai 
tous. » Il semble bien que le crédit de M«» e du Barry ait 
valu à Robbé, en 1768, une pension du Roi « pour des con- 
sidérations particulières. » Ces considérations, ces condi- 
tions plutôt, étaient toujours « l'incendie » des poèmes. 
D'ailleurs la pension ne lui fut pas servie pendant long- 
temps. Dès Tannée suivante, M. Bertin la supprimait. 
Robbé se flatta un moment que l'abbé Terray allait la réta- 
blir (1). Ce fut précisément ce contrôleur qui la supprima 
de façon définitive, et Robbé fit là-dessus l'épigramme que 
nous avons citée. Mme du Barry, alors, le fit rentrer en jouis- 
sance de sa pension, mais celle-ci par suite, ayant refusé de 
le recevoir, il écrivit en 1772 : « Il n'y a plus rien à faire pour 
moi du côté de la comtesse ; la tête lui tourne au point de 
méconnaître tout l'univers. » 

Robbé passa les dernières années de sa vie à Saint-Germain 
d'abord dans une dépendance du château, où une haute pro- 
tection lui valut un logement, puis, après 1789, dans une 
petite maison de la rue de Pologne. La vieille duchesse 
d'Olonne, une des femmes les plus célèbres de la Régence 
qui l'avait longtemps hébergé, lui laissa, en 1777, 15.000 livres 
par testament. Ce petit pécule ne suffit pas à le sauver de la 
gêne, lorsque sa pension eut été définitivement supprimée 



(1) « Il est certain que par son moyen, dit-il, ma pension va être 
rétablie dans sa première forme. Je crois cependant que par le canal 
qu'on va prendre pour me faire réintégrer dans mes droits, ce ne 
sera plus M. Bertin qui me paiera, mais bien le grand aumônier de 
France. Ainsi je vais baisser d'un cran ; au lieu d'être pensionnaire 
du Roi, je deviendrai son pauvre, à peu près comme Scarron était 
le malade de la Reine. » Lettre de décembre 1769, loc. cit., p. LVII. 



ROBBÉ DE BEAUVESET 85 

par l'Assemblée Nationale. Le poète mourut à temps, au 
moment où « les Dieux, les Rois et aussi la poésie s'en 
allaient », le 8 novembre 1792. 

Les poésies erotiques de Robbé (contes, épigrammes, épî- 
tres, ne furent publiés, ainsi qu'il l'avait promis à l'archevê- 
que de Paris, qu'après sa mort, sous le titre d' Œuvres badines 
de Robbé de Beauveset, à Londres, 1801, 2 vol , petit in-12 
(réimprimées à Bruxelles, chez J. Gay, 1883, en un fort vo- 
lume in-8°, sous le même titre). Si cette édition contient des 
pièces qui jamais ne furent écrites par notre auteur, par 
contre, elle laisse inédites bon nombre de productions de 
Robbé. On n'y trouve notamment ni le le conte intitulé La 
Chute sur le gazon, ni la pièce qui commence par : 

Puissant médiateur entre l'homme et la femme, 

que le prince de Ligne déclarait « de toute beauté ». 



EXTASE QUIETISTE 

Un matin qu'à l'écart 
Le bon père Girard 
Stigmatisait la sœur Cadière, 
Survint une jeune tourière 
Qui resta quelque temps en admiration 
A l'aspect si nouveau de l'opération ; 

Car l'on dit qu'elle était pucelle, 
Très ignorante en bagatelle. 
Quoi qu'il en soit, voulant voir de plus près, 
D'un pas mal assuré, doucement elle avance ; 
Elle examine, et peu de temps après, 
Voici que nos dévots tombent en défaillance. 
L'innocente croyant qu'ils en allaient mourir, 
Regrettait surtout le bon père. 
Et tâchant de le secourir, 



CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Veut lui faire avaler uu peu d'pau vulnéaire. 
Le cafard enrageait qu'elle eût vu le mystère ; 

Mais se fiant sur sa simplicité, 

Il la regarde avec sévérité ; 

— « Passez, ma sœur, dit-il avec emphase; 

Passez, nous sommes en extase. » 



REPONSE A TOUT 

Un soir une fille raccroche 
Certain jeune homme et lui dit : - « Viens chez nous; 
Vrai ! j'ai du beau ; te mettras à genoux 
En le voyant. » — « N'ai le sou dans ma poche, » 
Reprend le sire, auquel on répondit : 
- « Ne t'inquiète, on te fera crédit. » 

— « Mais, dit le gars, faut que je te l'avoue, 
A contre-cœur à ce jeu-là je joue. 

Je hais le sexe, et mon défaut, 
C'est, mon enfant, du mâle qu'il me faut. » 

— « Bon 1 c'est cela ! mon roi. j'ai ton alfaire, 
Dit la catin ; j'ai le plus joli frère 

Qui se vit onc ; lp trouveras à poinf » 

— « Ce n'est le tout qu'une gentille croupe , 
Pour m'exciter, quand j'attaque une poupe 
Me faut au dos attacher le mineur. » 

— « Nous en viendrons, dit-elle, à notre honneur ; 
N'avons-nous pas aussi le souteneur ? » 



ROBBÉ DE BEAUVESET 87 



LA VIVE 



J'ai vu des gens caustiques à l'excès 

Des contes mieux critiquer l'énergie. 

Point je n'entends, selon eux, la magie 

Que le goût prête au narrateur français. 

Le beau mignon, dit-on, qui dans un conte 

Simple et naïf, va déployant l'orgueil 

Du style fort ! C'est la muse qui monte 

Le luth altier, qui doit vous faire accueil ; 

A son service employez votre veine. 

Mais pour la muse inspirant La Fontaine, 

Qui, près de lui, dans de simples atours, 

Va conduisant sa plume naturelle, 

Et des nonnains nous trace les bons tours, 

Point vous n'avez d'hypothèque sur elle 

Jen conviendrai ; mais, messieurs, après tout, 

Je soutiens, moi, que j'enrichis le goût 

D'un nouveau genre, et si de la Chaussée 

La maigre jambe avait été chaussée 

Du brodequin que le français surpris, 

Si fièrement, vit porter à Molière, 

Eut-il été pour original pris ? 

Il s'en fit un qu'il chausse à sa manière. 

Avons-nous tort, si nos genres courus, 

De compte fait, font deux muses de plus ? 

Eh bien, Titon (1), sur son Pinde de bronze, 

Au lieu de neuf en fera sculpter onze. 

Mais sans ici plus longtemps disculper 

Notre manie, essayons d'attraper 

Pour cette fois la naïve peinture 

Que maître Jean puise dans la nature, 

Je sais un mot, un que je vois encor, 

(1) Titon du Tillet, auteur du Parnasse françois. 



CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

D'un naturel qui lient de l'âge d'or. 
Bref cependant ce Cet Emoi si rare 
Qu'a raconté la reine de Navarre, 
Ne s'est jamais narré plus uniment. 

Dans un marché certain noble normand, 
Aussi vieux pour le moins que gourmand, 
A fille jeune et fringante et naïve, 
Pour s'amuser marchandait une vive, 
Dont la longueur effrayait l'œil surpris. 
Six francs d'abord furent le juste prix 
Qu'à son poisson fixa notre marchande. 

— « Deux écus ! dit mon railleur stupéfait, 
Vous moquez-vous ? Elle n'est pas si grande 
Que ce que Dieu pour le plaisir m'a fait. » 

— « Vous badinez, reprit dame Marie. » 

— « Non, de par Dieu, dit l'autre, et je parie 
De l'excéder. » — « Soit, monsieur le gascon, 
Contre six francs je gage mon poisson. » 

Et le galant de tirer son anguille 

Qui, profitant dans les mains de la fille, 

Par sa longueur eut bientôt effacé 

De deux grands doigts le poisson surpassé. 

Qui fut surprise, et qui fut bien penaude ? 

Ce fut, hélas ! notre pauvre ribaude. 

Si fallut-il subir l'arrêt du sort ; 

Bien que pourtant sa vive lui fit tort, 

Ce n'est pas là ce qui la déconcerte ; 

Elle était peu sensible à cette perte : 

Bien regrettait l'anguille, et pour l'avoir, 

Elle eût cédé tout le poisson du Loir. 

La belle alors tirant la roquelaure 

Du citadin, qui gagnait sa maison, 

Lui dit : — « Du moins que je la voie encore. 

Mon beau monsieur, pour mon pauvre poisson ? » 



ROBBE DE BEAUVESET 



L'AVE MARIA (1) 

Pour amuser leur loisir innocent, 
Deux jeunes sœurs dans la ferveur de l'âge 
Se demandaient quel plus parfait ouvrage 
Etait sorti des mains du Tout-Puissant. 
— « Ce sont les cieux, soutenait la sœur Thècle ; 
L'ordre, l'éclat et la solidité 
Sont leur partage, et chaque nouveau siècle 
Leur voit toujours la même majesté. » 
— « Ah ! chère sœur, que l'homme est bien une œuvre 
Supérieure à ce spectacle-là ! 
Vantez les cieux, exaltez leur manœuvre 
C'est pour nous seuls que Dieu fit tout cela. » 
Jeanne appuya cet argument plausible 
D'un beau passage expliqué par la Bible, 
Et fut conclu par nos tendrons pieux 
Que l'homme seul l'emporte sur les cieux. 
Les voilà donc à passer en revue 
Les attributs de nos êtres pensants ; 
Mais où surtout on arrêta la vue 
Ce fut sur l'ordre et la beauté des vues 
Du corps de l'homme, et de fil en aiguille, 
On le compare à celui de la fille. 
Jeanne donnait pour le plus beau des deux 
Celui du mâle, et sœur Thècle, au contraire, 
Le soutenait à faire peur, hideux, 
Auprès du corps féminin fait pour plaire. 

(1) Il existe dans l'œuvre de Hubbé de Beauveset, sous un même 
titre, deux versions de ce conte. Nous donnons ici le premier texte, 
le second, attribué à Piron dans l'édition des Poésies diverses de cet 
auteur, donnée à Londres en 1787, ayant paru déjà au tome I de 
notre édition des Conteurs Libertins, Paris. Sansot, 1904, in-18. 



90 CONTES ET CpNJM HS (AIL^ARDS 

— « Voyez le vôtre, est-il rien de mieux fait ? 
N'est homme saint qui beaucoup ne hasarde 

A jeter l'œi} sur ce globe parfait, 
Même au travers du mouchoir qui le garde. » 

— « Parlez de vous disait l'autre nonnain, 
Rien n'est plus beau dans la nature entière. 
Vos globes sont tournés d'une manière 

A désoler tout téton féminin. 
Je ne sais trop ; mais plus je les contemple, 
Et plus j'en vois le volume plus ample 
Que n'est le mien. Ma sœur, mesurons-les : 
De nos deux corps, cherchons la symétrie. » 

— « Soit, dit sœur Thècle. » On fait des chapelet; 
Les saints compas de leur géométrie ; 

Car point n'avaient d'autre outil pour s'aicjpr 
Et plus à l'aise à l'œuvre procéder. 
Tout fut mis bas, voile, chemise, guimpe ; 
Il n'était point là d'yeux pour regarder. 
Ce beau spectacle est digne de l'Olympe, 
Gorge à charmer, tétin blanc et friand 
Ventre par bas garni de noires franges, 
Cul poli, rond, et fémur attrayant 
Rien ne fut vu, fors que de leur bons anges. 
On comn^ença par mesurer primo 
Les deux tptqns, sujet de la querelle ; 
Ils semblaient fa4ts sur le même modèle, 
Et l'un de l'autre était frère jumeau. 
Le chapelet compassé aussi le ventre, 
Entre les deux, tout est encore égal. 
On porte après le compas à l'oval 
Où des plaisirs est la source et le centre : 
La jeune Jeanne, imaginant déjà 
Dans tous les points égalité parfaite, 
En triomphait, comblée et satisfaite, 
Quand, tout ù coup, sœur Thècle s'écria : 
— <* L'ai plus petit d'un Ave Maria. » 



R0BBÉ DE SEAUVESET 91 



LE QUIPROQUO 



Chez le dieu peint dans les écrits galants 

Du beau Nason ou du tendre Tibulle, 

Moine jamais n'exerça ses talents. 

Amour honnête, amour à sentiments. 

One n'endossa la grossière cucule. 

Mais pour le Dieu protecteur des troupeaux 

Qu'ont célébré sur leurs lascifs pipeaux 

Et Martial et le libre Catulle, 

Moines toujours esclaves fie leurs sens, 

L'ont régalé de leur brutal encens. 

On ne vit ° nc confrères plus fidèles 

Du cujte impur de ce grossier patrpn. 

^ussi sont-ils à bon droit le plastron 

|)e contes gais, d'épigrammes nouvelles. 

Mais La Fontaine, et Marot, et Rousseaii 

N'ont pas si fort épuisé leurs faisceaux 

De Jraits trempés aux forges de Boccace 

Que ne puissions, en marchant sur leur trape, 

Trpi^ver encor à leur en décocher. 

Bandons notre arc, et tachons d'en lâcher 

Un vigoureux, dont la pointe s'adresse 

Aux cordeliers du couvent de Lutèpe. 

Deux révérends, pressés de leurs désirs^ 

Vinrent gratter à certain monastère, 

Où la Lacroix, prêtresse de Çythère, 

Entretenait des autels aux plaisirs 

Pour le public Un couple mousquetaire 

De deux couleurs, un gris et l'autre noir, 

S'ébattait lors au lubrique manoir. 

Le cas était assez de conséquence 

Pour que la dame, abbesse de ce licu^ 



92 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Qui vint parler aux serviteurs de Dieu, 
Leur fît du siège attendre la vacance. 
Mais nos pénards, impatients du frein, 
Forcent la porte, et vont d'un front d'airain 
Se présenter à nos jeunes gendarmes, 
Qui, n'étant pas autrement endurants, 
Veulent d'abord, aux yeux des révérends, 
Faire briller la pointe de leurs armes. 
Mais père Anroux, encore moins peureux, 
Charma bientôt leur glaive redoutable 
En leur montrant certain cylindre creux 
Où reposait certain plomb respectable. 

— « Messieurs, dit-il, vivons de bon accord ; 
Le soleil luit ici pour tout le monde ; 

-Si vous voulez, je veux laisser encore 

A votre choix ou la brune ou la blonde. 

Mais, de par Dieu, les fils de saint François 

Ne sont pas faits pour souffler dans leurs doigts, 

Près d'un bon feu, quand se chauffent les autres.» 

Ce ton grivois plut à nos cavaliers, 

Qui, de concert, dirent aux cordeliers : 

— « Signons la paix, frères, soyez des nôtres ; 
Pas n'est besoin, même sur le commun, 

Que vous viviez comme au temps des apôtres. 
Dame Lacroix va fournir à chacun 
De quoi s'ébattre, et vous aurez les vôtres. » 
Ainsi fut fait, et l'Aga du sérail, 
Charmé de voir la paix dans le bercail, 
Leur fit monter deux nymphes protégées, 
Deux fleurs d'Hébé, vrais morceaux de prélats, 
Qu'on réservait aux rencontres d'éclats, 
Qui furent lors aux frocards partagées. 
Point ne dirai si, dans l'amoureux choc, 
Moine ou soudard sut bien donner son reste : 
Car c'est un point tout décidé qu'un froc 
En tel combat vaut bien la soubreveste. 



ROBBE DE BEAUVESET 

On fit grand chère, et largement on but 

D'un champenois, dont la vapeur légère, 

En s'exhalant, entreprit l'occiput 

Du cavalier et du révérend père. 

Le soleil, lors au tropique d'été, 

Depuis longtemps, avait déjà quitté 

Notre horizon, et la joyeuse troupe 

Se résolut d'attendre, en ce réduit, 

Que le pavot d'une tranquille nuit 

Eût dissipé les charmes de la coupe. 

Entre deux draps chacun en paix s'endort 

Sans se douter de la scène fatale, 

Du tour malin que le perfide sort 

Leur préparait dans ce lieu de scandale. 

De la Lacroix une vieille rivale, 

Qui jalousait son taudis renommé, 

Par ses agents servie à point nommé, 

Fit avertir la nocturne brigade 

Que la donzelle, au mépris des statuts, 

De nuit alors procurait l'accolade 

Dans son manoir à nos deux gris vêtus. 

Des piétons bleus la vaillante cahorte 

Du taudion vient assiéger la porte, 

Qui, gémissant sous leurs coups redoublés 

Eveille au bruit nos moines accouplés. 

D'autres auraient, en pareille aventure, 

Perdu la tête, et c'eût été fait d'eux; 

Mais Saint François, de ce pas hasardeux, 

Sut bien tirer sa chère géniture, 

Les deux dragons de la maison du roi, 

Sûrs de leur fait en tout état de cause, 

Quitant un somme exempt de tout effroi 

En avaient pris une si forte dose, 

Que le marteau sans relâche frappant, 

Semblait encore engourdir leur tympan. 

Bien en prit-il aux pénards téméraires 



CONTES ET CONTEURS GÀiLlàRDS 

Qui pour sortit* de ce maudit terrier, 
Laissent leur froc à nos deux mousquetaires. 
Puis endossant l'accoutrement guerrier, 
Flamberge en main, à la bruyante escorte, 
Tranquillement s'en vont ouvrir la porte. 
Leur fier abord, leur redoutable aspect, 
Aux alguazils inspirent le respect : 

— « Passez, passez, dit le chef de l'escouade ; 
On n'est pas fait, entre gens du métier, 
Pour se manger, ni se faire bravade; 

A VOUS, hiessieur, nous faisons bon quartier! 

Puis, ce n'est vous que notre ardeur regarde. » 

Les révérends, sans se faire prier, 

Disent bonsoir à messieurs de la garde, 

Qui, visitant la demeure paillarde, 

Trouvent au lit nos moines prétendus, 

Qui sur le dos, de leur long étendus, 

Ronflaient encore à Côte de leur belle. 

Bien fallût-il que leur sommeil rébelle 

Cédât enfin à là voix d'un archer, 

Qui, maniant assez mal l'ironie, 

De leur grabat s'en va les arracher, 

En leur faisant, Dieu sait quelle avanie. 

Bien étourdis furent nos jeunes gars, 

En s'entendant traiter de béats pères. 

Ils eurent beau jurer à nos soudards, 

Qu'ils se trompaient, qu'ils étaient mousquetaires, 

Bon gré, mal gré, fallut de saint François, 

Tout sur le champ, endossant le harnois, 

Aller plaider devant le commissaire, 

Qui se montant sur le ton goguenard, 

Dès en voyant sous la peau du renard 

Nos deux lions, éclaircit le mystère : 

— « Allez, messieurs, ne perdez rien au troc 
De vos habits, si la vertu du froc 

Peut vods rester avec cette tunique; i 



&OBBÉ DE éÈAUVESET 95 

Il disait vrai ; mais son pouvoir unique 
Aux gens du siècle onc ne se communiqué. 
Et pour avoir ce magnifique don, 
Il faut porter de bon jeu le cordon. 



LA GAGEURE PERDUE ET GAGNEE 

ou 

LE CARNAVAL DE VENISE 

Vive Venise au temps du carnaval! 
Mari resserre alors son fonds d'humeur jalouse 
Et Dieii sait si d'hymen l'entreprenant rival 
Perd là son temps près de gentille épouse 
Dans la cité que protège Sàint-Màrc, 
Dès que la liberté plénière, 
Par ordre du sénat a planté sa bannière, 
Le fier Amour, de son redoutable arc 
Tire à rompre et frappe à droite, à gauche : 
Il règne alors un rut universel, 
Et l'on y voit la lascive débauche 
Assaisonner les plaisirs au gros sel. 
Quand une fois la bachique énergie, 
Joyeux espoir de l'amoureuse orgie, 
Dans un repas a saisi les esprits, 
On parle alors la langue de Cypris ; 
Phrase gaillarde offre sa beauté nue ; 
L'Italien, ainsi que le Latin 
N'admet jamais française retenue. 

Or, il advint dans un de ces festins 
D'où l'on bannit la pudeur et la gène, 
Qui se donnait chez l'envoyé de Gène 
Qu'on agita si les destins 



96 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Traitaient le mieux les outils priapiques 

De France ou bien des pays italiques. 

Sur ce point-là, comme sur la valeur, 

Chacun prétend emporter l'avantage. 
Tout est gascon en fait d'amoureuse chaleur, 
Aussi bien qu'en fait de courage. 

Notre Génois soutenait hautement 

Qu'on ne voyait autre part d'instrument 

Si bien monté qu'en terre ultramontaine; 

Mais le Français, d'une fierté hautaine 

A sa patrie osait donner le prix. 
— « Eh! messieurs, à quoi bon cette dispute vaine, 
Dit lors une nonnain du couvent de Cypris : 
Pour décider cette querelle 

Et soutenir ses droits, que chaque nation 
Nomme à l'instant son champion; 

Aloïsia, judicieuse et belle, 

Adjugera la couronne au ribaud 
Qui le portera le plus beau, 
Et du bal de demain régalera nos dames. » 

Chacun sourit aux lois de ce cartel. 

L'Italien prend pour son prototype 

Le fier Génois ; Nangis ce beau mortel 

Que la Grèce eût régalé d'un autel, 
De nos chouarts français est créé l'archétype. 

Et l'intérêt des deux peuples rivaux 

Est mis ès-mains de ces braves ribauds. 
Tel l'antique Rome aux frères Horaces 

Commit ses droits contre les Curiaces. 

Et pour que nos deux prétendants 

Puissent tirer bon parti de leurs armes, 
Chaque Vénitienne aux yeux des contendants 

Déploie à son tour ce qu'elle a de charmes. 

Jamais au fameux mont Ida, 
Le beau Paris, qui décida 



ROBBÉ DE BEAUVESET 97 

La querelle des trois déesses, 
A la fois n'avait vu briller tant de beautés. 
Là, ce sont des tétons blancs, fermes, bien plantés ; 
Là, ce sont d'adorables fesses : 

L'œil erre ici sur des chutes de reins, 
A changer une verge en vrai serpent d'airain. 

Ici des colonnes d'albâtre 
Portant ce sanctuaire en tout temps ombragé 

Où Salomon le sage et l'idolâtre 
Offrait son encens partagé. 

Chaque beauté, variant sa posture, 
Semble multiplier les dons de la nature. 

Que l'on m'amène un saint... 
De l'empire des sens où nous soumît la pomme, 
Je cède à qui le veut mon tabouret aux cieux, 
S'il ne recouvre pas à l'instant son vieil homme. 
Eh ! qui pourrait tenir en voyant tant d'appas ? 
Aussi nos deux héros ne tardèrent-ils pas 

A se montrer en posture décente. 

Tous deux devant les experts féminins, 

Qui sur les lieux viennent faire descente, 
Etalent la fierté de leurs brillants engins. 

L'œil en suspens d'abord ne saurait mettre 

De différence entre leur diamètre, 
Nos deux superbes coqs montrent même grandeur, 
Et l'on éprouve au tact une égale raideur. 
Un pied va décider la dispute fatale. 
On l'applique à chacun; mais chaque prétendant, 

Remplissant la mesure égale 
Fait du juge coiffé l'âne de Buridan. 

Par la femelle président 

La cause allait être appointée, 
Quand l'envoyé Génois, maître de ce logis, 

Fixant la prunelle pointée 

Sur les appas du beau Nangis, 
D'une ligne à l'instant voit accroître sa lame. 

7 



98 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Elle triomphe alors, et le pauvre Français 

Avec dépends perd son procès. 
Mais le brave Génois, par une grandeur d'âme 

Peu commune en ce siècle-là ! 

Au Français présente la palme. 
Rome à son tour triomphe et rentre dans le calme ; 
Mais Albe veut savoir la raison de ceci. 
— « Vous l'emportez, Français, dit le brave vaincu ; 
Onze pouces de roi surmontés d'une ligne ! 
Voilà ce que jamais n'ai tiré de mon cru. 

Mais d'un César vos charmes dignes 
M'ont fait sortir encor ces deux lignes du eu. » 

Après ce prononcé, nul ne resta perplexe : 
L'ambassadeur génois du bal paye l'apprêt. 
Nangis fut couronné ; croyez que le beau sexe 
Ne fut pas le dernier à souscrire à l'arrêt. 
J'ai pourtant vu des gens de judiciaire sûre 
Critiquer du Génois le jugement flatteur : 

Suivant la loi, la plus riche mesure 
Devait avoir la pomme ; oui, mais qu'on se figure 
Que de tout l'excédent Nangis était l'auteur. 

Voudrait-on que la créature 

L'emportât sur le Créateur? 



LE DÉMÉNAGEMENT INUTILE 



Qui ne rirait en voyant les leçons 
Que sur l'hymen, en son austère école, 
Aux jeunes gens donne maître Nicole ? 
Si l'on l'en croit, mari sur les arçons 
Devrait gémir du désir dont il pâme. 
Le seul plaisir d'enfanter des élus 



ROBBÉ DE BEAUVESET 99 

Devrait porter à tâter d'une femme ; 

Motifs charnels en devraient être exclus, 

Chez des chrétiens en qui... bon, bon, à d'autres ! 

Etes-vous donc, Messieurs de Port-Royal, 

Plus grands docteurs qu'un des plus grands apôtres 

Qui, partisan du plaisir conjugal, 

A de l'hymen fait consister l'essence 

A soulager notre concupiscence? 

Aussi le sexe, en son système instruit, 

N'est d'ordinaire au mariage induit 

Que sous l'appât de l'exacte pitance 

Dont un mari promet la régaler. 

Si ne faut-il, s'il ne veut se brouiller, 

Que sur l'article il se donne quittance; 

Femme n'entend là-dessus de raison. 

Si vous aimez la paix à la maison 

Ne retranchez le picotin d'avoine 

A l'animal qui porte la toison. 

Jeûne pareil, d'hymen est l'antimoine, 

On comprendra mieux, je pense, ceci, 

Par certain trait que vais placer ici. 

D'un boulanger du faubourg Saint-Antoine 

Le compagnon, pour sa chère moitié, 

Avait fait choix d'une gente pucelle, 

Dont la beauté, dont la grâce était telle, 

Qu'un Desfontaine aurait pour l'amour d'elle 

De ses gitons abjuré la moitié. 

De son œil vif les coins formaient un angle 

Tel que Vénus l'eût ouvert pour ses yeux. 

Son cuir blanc, ferme et veiné tout au mieux, 

D'un saint Henoist eût fait partir la sangle ; 

Etre de glace entrerait en chaleur 

D'un tétin blanc s'il voyait la rondeur 

Hors du corset s'élevant par secousse 

Parer un corps de hanches si menu 

Qu'il pourrait être aisément contenu 



100 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Dans le contour de l'index et du pouce, 

Vous eussiez cru qu'ayant un lit flanqué 

D'un tel morceau, le mitron n'eût manqué 

De l'enfourner la première soirée ; 

Mais point du tout, le galant voulut voir 

Si la belle, âpre à certaine curée, 

De s'en passer aurait bien le pouvoir. 

Sans donner donc aucun signe de vie 

Vous eussiez vu le mitron sans pitié 

Passer la nuit auprès de sa moitié 

Qui de mieux faire avait très grande envie. 

La belle, en vain, du coude et du talon, 

Sollicitait le tranquille étalon 

Et l'agaçant par des baisers de flamme 

Le conjurait de la faire enfin femme. 

Le gars est sourd, et la jeune beauté 

Ne fut jamais qu'un marbre à son côté. 

Quadruple nuit dans ce goût-là se passe, 

Si que, d'attendre enfin la femme lasse 

S'imagina que l'époux impotent 

Apparemment manquait de ce comptant 

Propre à payer la rente qu'on contracte 

Lorsque d'hymen on a paraphé l'acte. 

De son malheur la donzelle fait part 

A sa maman, qui là-dessus au gendre 

Dit qu'il fallait sans bruit et sans esclandre 

Se séparer, et qu'on allait lui rendre 

Ce qu'il avait apporté pour sa part. 

Car le moyen que sa fille à son âge. 

Auprès de lui pût faire son salut 

Sans ce point-là ? L'épouse résolut 

De le quitter, par quoi l'on déménage 

Chaises et table au sire appartenant ; 

Mais quand on vint pour emporter la couche, 

A bras-le-corps le ribaud s'emparant 

De la plaignante, aussitôt vous la couche 



ROBBÉ DE BEA.UVESET 101 

Devant sa mère, et sur l'heure tirant 

De son étrier le plus beau des immeubles 

Qu'hymen apporte à la communauté, 

En fait festin à la jeune beauté, 

Qui dans l'extase où met la volupté, 

S'écrie : — « Ah! ra... ah ! rapportez les meubles... » 



L'HEUREUSE FRAUDE 

Un certain chef de notre loi nouvelle 

S'était si bien fourré dans la cervelle 

Jeune Romaine à visage vermeil, 

Qu'il en perdait appétit et sommeil. 

L'Italienne avait un jeune frère, 

Qui de sa sœur rassemblait tous les traits. 

On le déguise ; on l'amène au Saint-Père, 

Brillant, paré, beau, charmant, plein d'attraits ; 

Le voilà mis dans la couche papale 

Où le pontife apprêtait son essieu. 

Mais ne trouvant la porte principale, 

Par la ruelle entre le vice-Dieu. 

— « Eh bien 1 eh bien ! dit au prélat de Rome 
Un cardinal, Saint-Père, êtes- vous pris ? » 

— « Ah ! plût à Dieu, répliqua le saint homme, 
Qu'on me trompât toujours à pareil prix ! » 

(Œuvres badines de Robbé de Beauveset. 
Londres, 1801, 2 vol. petit in-12). 



JOSEPH VASSELIER 



N'eût-il pas écrit de Contes en vers, — et des Contes qui par 
la hardiesse, la verdeur et la cambrure nerveuse, mettent 
leur auteur au tout premier rang, — que Vasselier serait passé 
quand même à la postérité; il était correspondant de M. de 
Voltaire. Non pas que le vieux de Ferney ait jamais éprouvé 
de sympathie réelle pour ce lettré d'occasion, doublé d'un 
fonctionnaire modeste, et l'ait jamais flatté du nom de « cher 
ami» autrement que pour en obtenir maints services. Vasse- 
lier, en effet, né à Rocroy, en 1735, et devenu en 1762, après 
sept années passées à l'armée, premier commis des postes à 
Lyon, emploi qui alors était pour ainsi dire une dépendance 
de la police générale, se trouvait à même d'obliger Voltaire, 
tant dans l'expédition des lettres de Fcrncy, que dans celle 
des montres fabriquées sous les auspices du grand homme. 
Voltaire, toutefois il faut le reconnaître, savait accorder une 
familiarité plaisante aux gens du commun qu'il sollicitait. 
Quoique toutes les lettres adressées au début par lui à Vas- 
selier et à M. Tabareau, chef de celui-ci, aient pour objet 
quelque recommandation, il prend soin de composer tou- 
jours avec les manies de leurs destinataires. A Vasselier qui, 
d'après cette correspondance, paraît avoir eu le goût des 
faits divers et des petites nouvelles, il parle de la mort du 
pape (20 février 1769) ; du suicide des deux amants de Lyon 
(6 juin 1770); du réquisitoire du Parlement contre le Système 
de la Nature, du baron d'Holbach (10 novembre 1770); des 
483 coquins qui ont été pendus à Lyon en 130 années. » J'en 



JOSEPH VASSELIER 103 

fais mon compliment à la ville, dit-il (16 Auguste 1771). Il y a 
eu en effet plus d'exécutions que de vrais crimes. Si on avait 
fait travailler à la terre tous ceux qu'on a pendus, elle serait 
beaucoup plus fertile ». Puis, comme Vassclier — dont le 
portrait gravé en frontispice de l'édition de ses œuvres en 
1800, montre la physionomie brutale — paraît se plaire aux 
anecdotes sanguinaires, l'autre reprend à point le ton d'a- 
pôtre du genre humain, et lui manifeste dans plusieurs lettres 
son indignation de ce que le peuple « ne veut plus que des 
roues et des bûchers. La pendaison lui est insipide : cela 
justifie les tragédies à l'anglaise» (13 septembre 1771). Et 
l'admirable au bout de toutes ces politesses est que Vasse- 
lier, homme spirituel, mais d'un caractère simple et droit, 
finit par se considérer comme l'obligé du grand homme. On 
le voit envoyer à Ferney des melons (13 septembre 1771), des 
petits pois, des artichauts (28 avril 1773), en même temps que 
« de jolis vers», une épitaphe sur les deux amants de Lyon, 
que Voltaire lui fait l'honneur d'insérer dans le Dictionnaire 
philosophique (1), et enfin, lorsque M. le marquis de Villette 

(1) De Caton et du suicide : « Voici le plus fort de tous les suicides. 
Il vient de se produire à Lyon, au mois de juin 1770. 

Un jeune homme très connu, beau, bien fait, aimable, plein de 
talens est amoureux d'une jeune fille que les parens ne veulent pas 
lui donner. Jusqu'ici, ce n'est que la première scène dune comédie, 
mais l'étonnante tragédie va suivre : 

L'amant se rompt une veine par un effort. Les chirurgiens lui 
disent qu'il n'y a point de remède ; sa maîtresse lui donne un ren- 
dez-vous avec deux pistolets et deux poignards, afin que les pistolets 
manquant leur coup les deux poignards servent à leur percer le 
cœur en même temps. Ils s'embrassent pour la dernière fois ; les 
détentes des pistolets étaient attachées à des rubans couleur de 
rose ; l'amant tient le ruban du pistolet de sa maîtresse, elle tient 
le ruban du pistolet de son amant. Tous deux tirent à un signal 
donné, tous deux tombent au même instant. 

La ville entière de Lyon en est témoin. Arrie et Pœtus, vous en 
aviez donné l'exemple; mais vous étiez condamnés par un tyran, et 



104 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

se marie «une pièce de poésie qui marque du talent», nous 
disent les Mémoires secrets, à la date du 15 janvier 1778. 

Soit que tant d'obligeance et tant de démonstrations, eus- 
sent gagné la confiance de Voltaire, soit que celui-ci, dans 
certaines circonstances, préférât employer des indifférents, 
c'est Vasselier que l'écrivain chargea de publier Les lois 
de Minos, à peu près dans le même temps qu'il donnait pour 
le Taureau blanc la même commission au chevalier de Flsle : 
il craignait toujours, disait-il, « d'être compromis avec les 
gens de lettres. » Pour les Lois de Minos, il s'agissait de les 
faire imprimer par le libraire Rosset, sous le nom de M. du 
Roncel, avocat, dans le plus grand secret : « il n'en faut par- 
ler, dit Voltaire à Vasselier, dans une lettre du 2 mars 1772, 
ni à votre père, ni à votre maîtresse : je suis sûr de votre 
confesseur. » Voltaire, tout d'abord, demandait « quelque 
petite rétribution au libraire » et offrait à celui-ci les droits 
de plusieurs représentations, s'il voulait aller à Paris solli- 
citer les gentilshommes de la Chambre de faire jouer la 
pièce. (Lettre du 23 mars 1772). Mais dans l'intervalle, 
M. d'Argental ayant fait recevoir la pièce par acclamation 
aux comédiens, M. du Roncel le prit de très haut avec le 
libraire : « C'est un présent qu'on lui fait, dit-il (28 mars), et 
il doit se conformer aux intentions de ceux qui le lui font. 
A cheval donné, on ne regarde pas la bride, dit Cicéron. » 
Finalement, Rosset imprimait la pièce, lorsque le procureur 
général à Lyon, qui avait la librairie dans son département, 
s'imagina que les Lois étaient une satire des nouveaux par- 
lements. Il envoya la pièce au chancelier auprès de qui Vol- 

l'amour seul a immolé ces deux victimes. On leur a fait cette épi- 
taphe : 

A votre sang mêlons nos pleurs : 
Attendrissons-nous d'âge en âge, 
Sur vos amours et vos malheurs; 
Mais admirons votre courage. 



JOSEPH VASSELIER 105 

taire dut faire agir des personnes plus puissantes cette fois, 
que le contrôleur des postes à Lyon. 

La complaisance de Vasselier valait bien que Voltaire 
redoublât ses cajoleries. Le « cher correspondant » est 
honoré des confidences politiques du grand homme. « Je 
vois enfin, lui dit-il le 11 novembre 1771, que la révolution 
des Parlements se fera aussi doucement que celle des 
Jésuites. Cela est consolant. » Puis, Maurepas ayant rap- 
pelé le Parlement : « Il est bien étonnant, dit Voltaire, en 
décembre 1774, que le Parlement de Paris commence par 
faire des remontrances au roi, qui l'a ressuscité. C'est 
comme si Lazare avait fait des reproches à Jésus-Christ. » 

— « Je suis enchanté, écrit-il encore le 15 mars 1776, des 
édits sur les corvées et les maîtrises. On a eu bien raison de 
nommer le lit de justice, le lit de bienfaisance ; il faut encore 
le nommer le lit de l'éloquence digne d'un bon roi. Le siècle 
d'or vient après un siècle de fer. » Dans cette dernière lettre, 
Voltaire, par exception, ne demande aucun service à Vasse- 
lier. Encore faut-il observer qu'elle a été publiée dans l'édi- 
tion de Kehl, dont Beaumarchais, apparemment à cause du 
sieur Caron, son père, à écarté tout ce qui se rapportait à 
l'industrie horlogère. Voltaire, en effet, s'était peu à peu mis 
sur le pied de commettre Vasselier aux offices les plus déli- 
cats. On sait que, comme petit potentat, le seigneur de 
Ferney aimait à se renseigner sur les affaires de l'Europe en 
général et sur celles de ses ennemis en particulier. Les 
employés des postes étaient bien placés pour le fournir. On 
le voit, le 10 novembre 1770, demander à Tabareau « quel 
est l'homme de Toulouse qui protège la Beaumelle ». Le 
13 novembre 1775, il prie Vasselier de s'informer « auprès de 
Tex- jésuite Fessi (dont le père s'appelait originairement 
M. Fesse, banquier dans votre ville), s'il est vrai qu'il ait été 
autrefois camarade de M. de St-Germain, ministre de la 
guerre... Père Adam soutient en effet, que M. de St-Germain, 
dans sa grande jeunesse, se fit Jésuite, il régenta les basses 
classes avec père Fessi, à Dole, en Franche-Comté... Je vous 



106 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

demande en grâce d'employer le vert et le sec et toute 
sorte d'industrie. » Quelques mois après, il s'informa 
d'une dame Lobreau, directrice de théâtre à Lyon, laquelle 
sollicite sa protection (1). Il est vrai qu'en récompense, Vol- 
taire invitait chaque année son correspondant à venir faire 
un séjour à Ferney. C'est du moins ce qu'assure un commen- 
tateur de Vasselier, qu'il faut en croire, les lettres de Vol- 
taire, publiées jusqu'ici étant muettes sur ce point. Le sei- 
gneur de Ferney aurait même offert à maintes reprises une 
retraite à son « cher ami », dans une maison indépendante 
du château. Vasselier, homme prudent, refusa, sous prétexte 
de continuer dans son poste à servir son illustre ami, en 
réalité parce que l'humeur capricieuse du philosophe élait 
assez notoire pour qu'il ait à s'en défier. 

(1) Ferney, 15 avril 1776. 

« Mon cher ami, dites-moi, je vous prie, au juste ce que c'est 
que l'affaire de Mme Lobreau. Pourquoi la dépouille-t-on de son 
privilège, deux ans avant qu'il soit expiré ? Est-on mécontent 
d'elle? A-t-elle à Lyon des ennemis puissans? Pourquoi n'a-t-on 
pas accepté la proposition qu'elle a faite à la ville de lui donner par 
an les 30.000 francs que son adverse partie a promis? Quelle est 
cette adverse partie ? 

On dit que cette compagnie nouvelle est composée d'un épicier et 
d'un manufacturier. 11 semble que ces deux professions jurent un 
peu avec Cinna et Andromaque. Vous pourriez bien vous trouver 
sans spectacle avec des magasins de poivre et de gingembre. 

Mettez-moi au fait, mon cher ami, de cette étrange aventure. 
M œ ' Lobreau veut absolument que j'écrive en sa faveur à Monsieur 
le Contrôleur général. Vous savez que je ne puis prendre cette 
liberté sans être sûr que je défends une bonne cause. Je vous prie 
instamment de me dire la vérité. Il faut pardonner à un vieux soldat 
invalide de quatre-vingt-trois ans, de s'intéresser aux affaires de 
son régiment. Je vous embrasse de tout mon cœur, mon cher ami. 
Tâchez de me donner une instruction un peu détaillée, si vous en 
avez le temps. Je recommande à vos bontés une boîte de ma colo- 
nie pour Dijon et une pour Marseille » 



JOSEPH VASSELIER 107 

Plus que la familiarité dédaigneuse de Voltaire, et davan- 
tage aussi que le titre un peu vain de membre de l'Académie 
royale des Sciences, Belles Lettres et Arts de Lyon, dont il 
fut affublé en 1782, ses Contes sont pour Vasselier un titre 
constant à l'estime des lettrés. L'expression sans doute en 
est crue, et le ton parfois brutal, mais rien de cela n'est pour 
déplaire dans un temps où les Dorât, les Pezai et autres 
poétereaux, accommodaient les lauriers flétris et desséchés du 
Parnasse à des sauces si allongées et si fades. Publiées deux 
ans après sa mort, laquelle survint à Lyon, en novembre 
1800, les Poésies de Vasselier (1) eurent un succès suffisant 
pour être réimprimées la même année sous le titre : 
Poésies et Contes de Vasselier, Paris et Londres, 1800, 2 vol. 
in-12 (Portrait de Vasselier en frontispice) (2), et en 1883 : 
Contes de Vasselier {XVIIIe siècle), sur V édition originale 
{Londres, 1800), Paris, Isidore Liseux, petit in-12 de XI-152 
pages, tiré à 150 exemplaires. 

(1) Poésies de Vasselier, membre de l'Académie de Lyon, de l'im- 
primerie d'Egron, à Paris, chez Louis, 1800, trois parties en un 
volume in-12, de XII-276 pages. (Portrait de Vasselier en frontispice). 

(2) Edition beaucoup plus complète que la précédente et renfer- 
mant 90 Contes au lieu de 3f>. C'est celle qui servit à la réimpression 
Liseux, en 1883. 

J. -B.Dumas Histoire de l'Académie royale des Sciences, etc., de 
Lyon, Lyon, Giberton et Brun, 1839, I, p. 334), cite une édition de 
1799 (Paris, Louis, 3 vol. in-12). C'est, sans nul doute, une erreur de 
transcription, l'énoncé de cette édition correspondant exactement à 
la première édition de 1800, laquelle est non pas en 3 vol., mais en 
trois parties réunies en un seul volume. 



108 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 



LA REVANCHE 

Dans notre fortuné séjour, 
On s'aime pour s'aimer : ni l'or, ni l'artifice 

Ne séduisent un cœur novice. 

C'est à Paris, c'est à la cour, 
Où, malgré sa laideur, la sordide avarice 

Se mêle aux plaisirs de l'amour, 

Quoique souvent ce dieu punisse 

Nos Laïs, qu'on trompe à leur tour, 
Comme vous allez voir par l'histoire d'un Suisse. 
C'était un gros baillif, pesant quatre quintaux, 

Jeune encore, et propre aux travaux 

De Mars, et du galant empire. 

Telle la fable, dans ses tableaux, 

Nous peint l'époux de Déjanire. 
Il habitait Paris depuis deux ou trois ans, 

Et connaissait, à ses dépens, 

Les hôtels du libertinage. 
Son or diminuait sans qu'il devînt plus sage : 
Enfin, il réfléchit sur ses égaremens. 
S'il est bon de payer pour son apprentissage, 
Dit-il, on est bien sot d'être dupe long-temps. 
Prenons notre revanche : essayons, il est temps. 
Plein de cette pensée, il vole chez Lucile, 
Avec le train d'un financier, 
Et trouve à l'entre-sol une duègne habile 
Qui lui dit : — « Monseigneur, Madame est au premier; 
Mais il faut dix louis. » — « Hé bien ! Mademoiselle, 

Les voilà, montons chez la belle. » 
Comme un lord généreux, le gros Suisse est vanté ; 

Bientôt on l'introduit chez la divinité. 
Laissons les vains discours, les pointes, les sornettes, 

Les fadaises, les calembours ; 
Qu'on lâche en visitant la ville et les faubourgs : 



JOSEPH VASSELIER 109 

Toutes ces sottises sont faites 

Pour effaroucher les amours. 
Disons qu'en peu d'instans, ce lieu d'irrévérence 

Devint le palais du silence ; 

Quelques baisers, quelques soupirs 
Annonçaient seulement et la fin des désirs 

Et l'instant de la jouissance. 
Las I sans le sentiment, qu'est-ce que ces plaisirs ? 

— « C'est fini, dit Lucile, ôte-toi, mon cher ange. » 

— « Quoi ! tu veux que je me dérange ? 
Non, ma foi, je suis bien, je prétends y rester. » 

— « Tu m'étouffes, gros bœuf, je ne puis résister ; 

J'entends quelqu'un. » — « Tant mieux! sur toi je veux l'attendre, 
Reprend le lourd baillif, sans se déconcerter ; 
J'ai déboursé là-bas dix louis pour monter ; 
Il m'en faut trente pour descendre. » 



LA LEÇON 

« Je voudrais, disait Amarante, 

Savoir jurer comme Ninon ; 

Cette gentillesse, dit-on, 

La rend encor plus agaçante. 

Nous sommes seuls, mon cher Dorante, 

Vite, apprenez-moi ce jargon. » 

— « Volontiers, c'est chose facile, 

Reprend le nouveau précepteur ; 

En cet art, j'ai passé docteur, 

Et pour l'enseigner, j'en vaux mille. 

Nous avons divers juremens ; 

En /eux, en acre, en ougre, en outre ; 

Mais, pour suivre ces élémens, 

Croyez-moi, commençons par f... ! » 



Mi CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 



L'HONNÊTETÉ (1) 

Deux badauds à tête légère, 
L'un abbé, l'autre mousquetaire, 
Rencontrèrent dans leur chemin 
Le fameux docteur Dumoulin. 

— « Pardonnez si l'on vous arrête, 
Monsieur, dit le petit collet, 

En bref, voici notre requête : 
Peut-on baiser à v... mollet? » 
Lors le docteur, branlant la tête, 
Leur répondit d'un air moqueur : 

— « Gela se peut, à la rigueur ; 
Mais bien band... est plus honnête. 



LA DIETE 



La jeune et fringante Sylvie 
Dans Paris menait bonne vie 
Du revenu de ses appas. 
Grillon, au sortir d'un repas, 
De l'essayer eut grande envie. 

— « Quel est votre prix ?» — « Six ducats I » 

— « Faites-moi le plaisir, poulette, 
De pisser dans cette cuvette. » 
Sylvie obéit, et Grillon, 

Au lieu de conclure l'affaire, 
Y baigne son pauvre aiguillon. 
« Tiens, contente-toi du bouillon, 
Dit-il, car la viande est trop chère. » 

(1) Ce conte fut réimprimé dans VAretin français. 



JOSEPH VASSELIER 111 



LA BAGARRE (1) 

Dans les embarras de Paris 
Un crocheteur se trouva pris : 
Des deux côtés, devant, derrière, 

Il courait le même danger. 

Un robin, sémillant, léger, 

Mettant la tête à la portière, 
Cria : — « L'homme ! il faut décharger. 
Le rustre, courbé sous sa charge, 

Sans avancer ni reculer, 
Répond : — « Je ne peux me branler, 
Comment veux-tu que je décharge ! » 



L'INCORRIGIBLE (2) 

Un hérétique, en fait d'amour, 

Petit et rusé personnage, 
Prit femme, et pour le premier jour, 

Se soumit à l'antique usage. 
Mais l'œuvre faite, le ragotin, 
De la main flattant un derrière 

Digne du culte florentin, 
Reprit bientôt son caractère, 
Et lui dit : — « Sans adieu, voisin. » 

(1) Traite par Théis dans Le Singe de la Fontaine. Voir le conte 
intitulé : Le Crocheteur. 

(2) \A sujet de ce conte a été repris par Rcaufort dans ses Contes 
Erotlco-phllosophiques, Paris, 1818. Voir la pièce intitulée L'arrière- 
pentie. 



112 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 



LE BIDET (1) 

Avec Ducros, son cuisinier 
Comptait Arpin de la Montagne. 

— « Comment, disait le financier, 
Tu passes pour ce seul quartier 
Deux cents bouteilles de Champagne? 
Nous n'en avons jamais bu tant. » 

— « Oh I non, Monsieur ; mais le restant 
Est pour le bidet de Madame. » 

— « Ah ! s'écrie Arpin, quelle femme ! 
Il ne faut pas s'en étonner, 

Si son bijou, quoi que je dise, 
Fait tous les jours quelque sottise, 
Puisqu'on l'enivre avant dîner. » 



LES DEMI-DUPES (2) 

Près d'une danseuse nouvelle 
Un gros suisse amoureux lui disait d'un ton doux : 

— « Moi fouirais bien mademoiselle, 

Dormir un' p'tit nuit avec fous. » 
— « Moi, foutrais bien aussi, répartit l'effrontée. » 
Compien ? » — Deux louis d'or ; demandez ? C'est le prix 
Pour coucher, le souper compris. 

(1) Traité par Guichard dans ses Contes et Poésies, Paris, 1800. 
Voir : La Toilette au vin de Champagne. 

(2) Ce conte offre une variante hardie autant qu'ingénieuse au 
conte de Mérard de Saint-Just, publié dans le présent ouvrage, 
sous ce titre : La Mesure de saint Denis. 



JOSEPH VASSELIER 113 

La proposition est bientôt acceptée. 

On gagne les appartenons 
De l'adroite Marthon, qui commande une fètc. 

Bientôt on soupe tête à tète. 
Propos lestes, baisers, avant-coureurs cliarmans, 
Ne sont poinl épargnés pour enivrer les sens 

De notre homme qui fait la bête. 
Et tâche d'affirmer, par cent jurons plaisans, 

Que Marthon a fait sa conquête. 

Il mange, il boit, jargonne et rit; 

L'heure vient de se mettre au lit. 

Là, sans façon et sans grimace, 

Chacun court occuper sa place. 
On tire les rideaux ; on les ferme si bien 

Que personne ne vit plus rien. 

Mon héros jouit sans prudence, 
Kl le dégoût, qui suit pareille jouissance, 
Le fait sortir du lit, accablé de vapeurs. 
Marthon vint recevoir le prix de ses faveurs. 
Le lever n'était pas son moment favorable, 
Qui vit de ses attraits les a bientôt perdus ; 
L'art qu'on veut égaler au ceste de Vénus 

N'est qu'une imposture agréable : 
Marthon sous sa toilette avait vingt ans de plus. 
Le gros suisse lui jette un louis sur la table. 

— « Il en faut un encor, tu le sais, mon mignon ? » 

— « Pour toi. cherche l'autre, car mon compte il est poix. » 

— « Mais, monsieur l'étranger, soyez donc raisonnable; 
C'est le double louis, pour les moins généreux. » 

— « Va-t'en demander l'autre au diable ! 

Moi paye que pour un, l'y être plac 1 pour deux. » 



114 CONTES ET CONTEUKS GAILLARDS 



GASCONNADE 

Pressée au milieu du parterre, 
De fous une troupe éphémère 
Voyant danser la jeune Allard (1), 
Détaillait sans aucun égard, 
Tous les charmes de la bergère : 
Tétons naissans, croupe légère, 
Bras de Vénus, appas secrets (2), 
Rien n'échappe à ces indiscrets. 
— « Il faut, dit l'un, être de glace 
Pour résister à tant d'attraits. » 
L'autre : — « Six fois je lui ferais... » 
Moi huit... » — « Moi dix... » — « Moi je le fais... » 
« Ah ! s'écria mon Cocarasse, 
Vif et pétulant bordelais, 

Messieurs, comme je band 

Si vous me laissiez de la place ! » 



LE RÊVE 



Un boucher s'en allant en fête, 
Avec sa femme et leur enfant, 
N'avait pour train qu'une jument 
Alerte, vigoureuse bête, 
Franche, et portant le nez au vent. 
Vous auriez vu Benoite en selle, 
Et l'adolescent derrière elle ; 



(1) Danseuse de l'Opéra. 

(2) A l'époque où ce conte fut écrit, les danseuses ne portaient 
pas de caleçon. (Cf. Pierre Dufay, Le Pantalon féminin. Paris, 
Carrington, 1906, in-18.) 



JOSEPH VASSELIER 115 

Mon homme à pied, le fouet en main, 
Passer à gauche, puis à droite, 
Parler et répondre au bambin ; 
Rire, chanter avec Benoîte, 
Pour sauver l'ennui du chemin. 
Tout allait bien. La haquenée, 
A son ardeur abandonnée, 
Avançait d'un jarret nerveux ; 
Quand, vers la lin de la journée, 
La route, à moitié ruinée, 
Offrit un endroit dangereux 
A la caravane étonnée. 

— « Femme, cria son écuyer, 
Prends garde, empoigne la crinière, 
Car, en traversant ce bourbier, 

Si Margot lève le derrière, 

Elle vous flanque dans l'ornière. » 

— « Allons ! hu ! ferme ! encore un pas ! » 
Enfin, ils sont hors d'embarras, 

Et le trio reprend courage. 
Mais on entend gronder l'orage ; 
Il vient sur l'aile des autans. 
L'éclair sillonne le nuage, 
Et les troupeaux quittent les champs. 
Avec les bergères, nos gens 
Arrivent au prochain village. 
Il pleut; on gîte. Un méchant lit 
Est ce qu'on offre à la famille, 
Qui soupe mal, se déshabille, 
Et sur le grabat s'endormit. 
Ne pleurons pas sur cette nuit. 
Auprès d'une épouse gentille 
Le désir naît, le plaisir suit. 
Où le flambeau de l'Amour brille 
Il n'est point de fâcheux réduit. 
D'Hymen la grâce suffisante 



116 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Se signale chez le boucher ; 

Et sa moitié sent approcher 

De cette vertu consolante 

Les doux élans, sans les chercher. 

Qu'ainsi vous avienne au coucher ! 

A ce qui s'est passé la veille 

Cependant le marmot rêvait. 

Certain bruit à demi l'éveille, 

Et l'enfant, entre somme et veille, 

Crut que son papa chevauchait, 

Et que lui-même voyageait. 

Zeste, sur son dos, il se place, 

Autour de son col, il s'enlace, 

Criant : — « Ferme, Margot, dia ! hu ! 

Tenez-vous bien aux crins, mon père ! 

Car nous serions bientôt par terre 

Si la bête levait le eu ! * 

Poésies Vasselier (contes). Londres, 1800. 



GUICHARD 



Jean-François Guichard, né en 1731, était fils d'un homme 
d'esprit, et Bachaumont, le 29 avril 1768, a publié une lettre 
bien amusante de ce père, en réponse à une plainte de Poin- 
sinet sur cette épigramme de Jean-François : 

De lui seul toujours satisfait, 
Il se croit le héros du Pinde, 
Il vante tout ce qu'il a fait, 
Tout, jusqu'à sa froide Ernelinde. 
« Messieurs, et mon Cercle aux Français ? » 
De son cercle il ne sort jamais ; 
Catin sont ses douces liesses (1); 
Il est sans goût, sans mœurs, sans lois ; 
Enfin, il ressemble à ses pièces : 
On ne peut le voir qu'une fois (2). 

(1) M. Poinsinet, dans mie lettre à Mlle Le Clerc, imprimée dans 
le Gazetin de Bruxelles, n° 10, se vante d'avoir eu 486 maîtresses. 
(Notes de Bachaumont.) 

(2) « J'ai bien l'honneur de vous connoître, Monsieur ; votre répu- 
tation en tout genre est établie, et je suis étonné que mon fils ose 
l'attaquer ; je lui en dirai deux mots très vertement. Je n'ai point vu 
son épigramme ou ses épigrammes contre vous. Mais si, de votre 
aveu, il n'a que de petits talcns (on n'a pu avoir la lettre envoyée 
par M. Poinsinet à M. Guichard, mais les mots soulignés sont de 
cette lettre), quel tort peut-il faire à ces grands talens que Paris et 
la Cour admirent dans M. Poinsinet? Ernelinde sera-t-elle moins 
Ernelinde ? ainsi du reste... Vous ttes trop sensible ; M. de Voltaire 



118 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Quant au fils, il paraît, en cela, avoir hérité quelque peu 
de son père. Grimm, il est vrai, qui ne le jugea que sur des 
pièces faites en collaboration, en parle toujours avec dédain. 
Voici ce qu'il dit, par exemple de la Lettre de M. Gobemouche 
à tous ceux qui savent entendre. (Amsterdam, 1765, in-8°, par 
Graville et Guichard) : 

« M. Gobemouche est un personnage de la Soirée des Bou- 
levarts, dont le caractère est plaisamment imaginé. C'est un 
homme qui a toujours un avis à dire, des observations à 
faire et qui ne dit jamais rien. Messieurs, messieurs, 
entendons-nous, il y a bien des choses à dire, il faut consi- 
dérer le pour et le contre ». Voilà l'avis de M. Gobemouche. 
Vous ne devinerez sûrement pas que la lettre de M. Gobe- 
mouche traite de l'éducation, et surtout de l'éducation 
publique après l'expulsion des jésuites. L'auteur ioue le rôle 



est, dit-on, de même ; le moindre trait qu'on lui décoche, le rend 
malade : c'est apparemment le faible des âmes sublimes. 

Votre délicatesse sur le chapitre des mœurs est, par exemple, on 
ne peut mieux placée. J'ai en main une lettre anonyme de votre 
fabrique à Hérissant contre mon fils, laquelle, jointe à d'autres faits 
de cette nature, prouve merveilleusement que vos mœurs sont 
irréprochables et combien ce malheureux fils aurait dû les respecter. 
Les siennes ne sont pas si pures, si j'en crois ces chansons obscènes 
que vous marquez lui avoir entendu chanter à votre table. Je puis 
vous assurer cependant, Monsieur, de sa réserve à cet égard devant 
moi et parmi mes sociétés ; ce qui me ferait conclure, avec votre 
permission, qu'il faut absolument que votre cercle ne soit pas bien 
composé. Comme l'accusation est grave, et qu'en matière de mœurs 
je suis au moins aussi rigide que vous, je vous prie de m'envoyer 
quelques-unes de ces chansons, pour voir un peu si cela est de la 
force de Gilles, garçon peintre (opéra-comique de Poinsinet) et de 
Cassandre, aubergiste (Parade jouée en société.) 

Je suis avec tous les sentiments que vous méritez, monsieur, etc. 

P. S. — Pardon si, dans la suscription de cette lettre, je ne fais 
point usage de votre qualité d'Académicien des Arcades de Rome ; j e 
craindrais de paraître faire une plaisanterie. » 



GUICHARD 119 

de Gobemouche bien mieux qu'il ne s'imagine. Il raisonne à 
perte de vue, sans avoir aucune idée. Il dit toujours : «enten- 
dons-nous » ; il a toujours des choses à proposer, et ne sait 
ce qu'il veut. C'est Gobemouche ennuyeux. » On n'en a pas 
moins quelques bonnes épigrammes de Guichard, rapportées 
par Pidansat, celle-ci, entre autres, du 27 août 1776, sur 
Clairval, « haute-contre dans le tripot de la Comédie ita- 
lienne », qui venait de faire refuser par le Comité des histrions 
un opéra-comique de Guichard : «Il en a été si piqué qu'ayant 
trouvé le portrait de cet acteur, il a écrit au bas ces deux 
vers relatifs à son jeu très maniéré, à son organe très faible, 
et à son ancienne profession de perruquier, qu'il a quittée 
pour se faire comédien : 

Cet acteur minaudier et ce chanteur sans voix 
Ecorche les auteurs qu'il rasoit autrefois. 

Celle-ci encore, sur Piis, du 3 mai 1782 : 

Ton Pégase, Piis, est tombé dans l'ornière ; 
Le Dieu du goût t'a fermé l'ostium ; 

Au bon Jésus je fais cette prière : 

Auge Piis ingenium. 

Guichard fut un bon viveur, dans un siècle dont Talley- 
rand disait qu'il fallait y avoir vécu pour connaître la dou- 
ceur de vivre. Avec La Lande, Sautreau de Marsy et quel- 
ques autres, il tenait l'emploi de coryphée dans une petite 
coterie littéraire, installée à l'imitation de celle de Fanny de 
Beauharnais, par une Madame Parmentier, femme d'un ancien 
receveur général des domaines et des bois. Il y venait régu- 
lièrement, tous les mercredis, qu'un bon dîner précédait la 
causerie. S'il faut en croire une note de Viollet le Duc dans 
sa Bibliothèque poétique, le poète aurait conservé ses habi- 
tudes jusque dans sa vieillesse: «J'ai vu à Paris, ce vieux 



120 CONTES ET CONTETRS GAILLARDS 

Guichard, vers 1810, dit-il. Malpropre dans ses vêtements, 
cynique dans ses propos, il avait alors quatre-vingts ans, et 
il inspirait un tout autre sentiment que le respect. » 

De son esprit et de ses mœurs, Guichard n'a laisse pour 
témoignage qu'un recueil publié en 1802, en un volume 
in-12 : Contes et autres poésies suivis de quelques mots de 
Piron mis en vers, de l'imprimerie de Sur, livre au demeurant 
assez médiocre, mais où se trouvent, mêlés à des bons 
mots populaires, mis en vers (1) et à des anas pillés un peu 
peu partout, des contes traités avec agrément et prestesse . 



LA POMMADE DE MYRTE 
Anecdote tirée du Manuel du Naturaliste. 

Un de ces abbés de ruelle, 
Comme jadis il en était, 
Dans la toilette d'une belle 
En son absence furetait, 



(1) Grimm en avait déjà publié un, dans sa Correspondance litté- 
raire de novembre 1768. « L'idée du conte suivant est connue, et le 
mot à mot aussi : c'est M. Guichard qui vient de le versifier : 

Lise et Myrtil, couple uni par l'amour, 
Dans un bon lit, propre à servir leur flamme, 
Plus chaudement se caressaient un jour ; 
L'extase approche, on s'émeut, on se pâme. 
« Ah! dit Myrtil, sans la peur d'un enfant... » 
Mais Lise en feu, le serrant lui réplique : 
« N'arrête point, va toujours, cher amant, 
Quand je devrais faire une république. » 



GUICHARD 121 

Un joli pot le séduit, il y touche. 

(C'était un doux cérat en rose coloré, 

Fait des sucs de l'arbuste à Vénus consacré.) 

Sur ses lèvres d'un doigt s'en applique une couche 

Mon coquet inconsidéré. 
Le myrte est astringent, rétrécie est la bouche. 

La dame rentre. Qui fut le sot ? 

Pas n'est besoin de vous le dire : 
L'abbé ne pouvait plus articuler un mot ; 
Et tous deux l'un de l'autre eurent sujet de rire. 



LA DAME, L'ABBE ET LE PEINTRE 

— t Obligez-moi l'abbé. — » « C'est toujours mon désir. » 

— « Avec mon peintre il faut finir. 

Il est dans le salon, allez lui faire entendre 

Tout ce qu'en mon portrait vous trouvez à reprendre. 

Ces artistes sont vains, adoucissez les mots. » 

— « Madame, soyez en repos... » 

— « C'est donc Monsieur Latour ?» — Lui-même. » 

— « Je ne professe point votre art vraiment flatteur, 

Mais je l'admire, mais je l'aime 
Et mes avis parfois ont assez de faveur... 

Sur ce portrait voulez-vous m'en permettre 

Quelques-uns?» — « Oh! de tout mon cœur. 
Je sais me corriger, quand je vois mon erreur. » 

Il est ressemblant à la lettre, 

Très ressemblant; et d'abord, c'est beaucoup... 
Bien justes sont les yeux..., le front.., le nez..., la bouche, 

La pose est facile, et de goût ; 

Spirituelle en est la touche... » 

— a A la critique au fait, et nettement. » 

— « Monsieur Latour, à l'avis simplement. » 



122 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

— « A lavis soit ; je le désire. 

Quel est-il? » — Mais... (un temps se passe sans rien dire 
Autre chose que : mais...). Puis, mon fat hésitant, 
Dit enfin : — « Ce portrait n'est pas... n'est pas parlant. » 
Latour, à cet arrêt qui l'irrite, qui l'outre : 

— « Pas parlant? Ah ! tant mieux pour vous, 
Monsieur l'abbé ; car, entre nous, 

Il vous enverrait faire f... ». 



L'ECLAIRCISSEMENT 

Au juge d'un village, une fille naïve 

Se plaignait qu'un garçon, à l'écart, dans un bois, 

Debout contre une haie, et l'y tenant captive, 

Fit tant... qu'elle en avait enfin pour ses neuf mois. 

— Vraiment, c'est un viol, il faut faire un exemple, 

Je le ferai sans contredit. 
Le garçon était là ; tous deux il les contemple, 
Puis, se grattant le front : « Au fait dont il s'agit, 

Un point m'embarrasse l'esprit. » 

Ce point, la fille le demande. 

— « C'est que ce drôle est très petit, 
Et vous, la fille, vous bien grande ; 
Or, pour parvenir au succès... » 

— « Mais, dit-elle, je me baissais. » (1) 

(1) Traité par Vergier : La Fille violée. (Ed. de Lausanne, 1750.) 



GUICHARD 123 



LA DUCHESSE ET SON COCHER (1) 

Le beau cocher d'une belle duchesse, 

Qui, toujours prête à l'amoureux ébat, 

Favorisait le clergé, la noblesse, 

Sans rejeter les vœux du tiers-état, 

La conduisait sous galante aventure, 

Hors de Paris. « Descends-moi dans ce coin. » 

Elle sentait petit besoin, 
Et le cocher aussi. L'on cède à la nature ; 
La duchesse, à l'écart, derrière la voiture, 

L'autre vis-à-vis les chevaux. 

En cette décente posture, 
Des deux sources coulaient fort gentiment les flots. 
Apercevant, baissée, un objet qui l'attire, 
Ma gaillarde, gaîment, n'hésite pas de dire : 

— « A ta santé, mon cher ! » C'était le provoquer. 
Ce familier propos l'enflamme : 

— « Bien de l'honneur, répond-il, et Madame 
Plus de plaisir encor, si vous vouliez trinquer. » 



LE LANGAGE DE L'INNOCENCE 

On jouait à colin-maillard 

« Il est ici, dit-on, quelque surprise; 

Vous y voyez, trompeuse Cidalise, 

Vous nommez à coup sûr et non point au hasard, 

Valère est complaisant, Valère vous courtise. 

Lorsque Damis attache le mouchoir, 

(1) Traité par Vasselier : La Politesse villageoise (Ed. des Contes), 
Londres, 180). 



124 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

« Il est mis de façon qu'il ne laisse pas voir. » 
Agnès cnlend ces mots ; son tour vient, elle est prise. 
Agnès, dont le cœur pur ne veut tromper en rien, 
Le mouchoir à la main, simple autant que jolie, 
Le présente a Damis d'un modeste maintien, 

Et sans plus de cérémonie 
Lui dit : « Monsieur, vous qui bandez si bien, 

Mettez-le moi, je vous en prie. » 



LE TOUR D'UN PAGE 

La belle Ermance, partagée 

D'autant de grâces que d'attraits, 
Maîtresse d'un grand prince, en son hôtel logée, 

Pour se conserver le teint frais 
Faisait du lavement assez fréquent usage. 
(Ce qu'avait remarqué le plus espiègle page.) 
A cet efTct Ermance en posture, un matin, 
Offrait à découvert jumelles blanches, rondes, 
Qui seules effaçaient les trésors des deux mondes. 

Serviette et seringue à la main, 

Voilà Martine qui s'apprête, 
Fait l'essai de la joue, et tout à coup s'arrête; 

— « Trop chaud ; vous m'attendrez un peu. »> 
— « Bon! et mon déjeuner?» — «Madame, il est au feu. » 

Martine revole à l'office 
Soigner le chocolat, dont elle aura sa part. 
Porte reste entr'ouverte... — Aux écoutes se glisse 

Très à propos notre égrillard. 

Subitement il donne le clyslère, 
Et s'enfuit, regrettant de ne pouvoir mieux faire. 

Présumable me semble au moins 

Le désir que je lui suppose : 



GUICHARD 125 

S'enfuir est naturel ; qui n'a rendu des soins 

Ne va de but en blanc.... il n'est qu'un sot qui l'ose. 

Martine rentre... — « Eh quoi ! madame, l'a donc pris ?» 

— A l'instant... Mais dis-moi, ma bonne, 

Es-tu folle ? Quel air surpris ! 
Ce n'est pas toi ?..»-« Gomment ?..»-- «A mon tour, je m'étonne, 
Je ne suis retournée, il est vrai, sans te voir. 
Qui donc aurait....? Je ne peux concevoir... » 

En pure perte l'on raisonne. 
Le page avait déjà conté l'événement. 

Bientôt en est instruit l'amant, 

Qui dans sa jalousie ordonne 

De l'indiscret le châtiment. 
En femme qui ne craint les regards de personne, 
Ermance apprend le tour tranquillement, 
Du prince laisse agir le premier mouvement, 
Ensuite l'adoucit, exige qu'il pardonne, 

Et ne l'exige vainement. 
On sait qu'une maîtresse a des droits et de reste. 
Un baiser vient se joindre à ces mots gracieux : 
— « Ami, vous prenez trop la chose au sérieux ; 
En toute vérité ma bouche le proteste, 

A s'évader l'étourdi fut si preste, 
Qu'à peine aura-t-il pu sur moi jeter les yeux. » 



LE BAILLI ET LA VILLAGEOISE 

Ton jupon devient court : — « Ah ! ma pauvre Babel, 
Tu n'as plus ce cher pucelage, 
On te l'a pris. Moi je suis fait 
Pour établir l'ordre au village : 
Sans hésiter nomme-moi le garçon, 
Qui fait si bien raccourcir un jupon. 



126 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Tu vas l'avoir en mariage. » 
— « Oh 1 monsieur le bailli, Guieu m'en préserve 1 Non. » 

— « Sur telle affaire tu lésines ! » 
— * Acoutez, s'i vous plaît, eune comparaison : 

Je tombe sur un tas d'épines ; 

Celle qui ma piquée, eh bian 1 
Le dire est-i' possibe ? Est-ce que j'en sais rian ? » 

{Contes et autres poésies, etc., Paris, 1802.) 



DORAT 



«Claude-Joseph Dorât, dit Grimm, dans la Correspon- 
dance littéraire d'août 1780, né à Paris en 1734, y est mort le 
19 avril 1780... D'une famille connue depuis longtemps dans 
la robe, avec une fortune honnête, très suffisante au moins 
pour un homme de lettres, livré de bonne heure à lui- 
même, après avoir suivi d'abord le barreau, où le vœu de 
ses parents l'avait appelé, il ne tarda pas à quitter cet état 
peu conforme à son génie et se fit mousquetaire. Lui-même 
nous a confié dans une de ses épîtres qu'il n'avait renoncé 
à cette dernière carrière que par complaisance pour une 
vieille tante janséniste qui ne croyait pas que sous cette 
brillante casaque il fut aisé de faire son salut. Quoi qu'il en 
soit, la philosophie, les muses et l'amour l'eurent bientôt 
consolé. M. Dorât d'une taille médiocre, maissvelte et leste, 
sans avoir des traits fort distingués avait de la finesse dans le 
regard, et je ne sais quel caractère de douceur et de légèreté 
assez original, assez piquant : on eût deviné, ce me semble, 
sans peine, le caractère de ses ouvrages en regardant sa phy- 
sionomie, et celui de sa physionomie en lisant ses ouvrages. 
Facile et doux dans la société, il y cherchait moins à briller 
qu'à plaire. Il se fit beaucoup d'ennemis par imprudence, 
par indiscrétion, quelquefois même par maladresse, mais il 
parait avoir eu rarement l'intention d'ofîenser. Ce n'est que 
sur la fin de ses jours qu'aigri par des critiques trop dures 
qu'il se permit de repousser la haine par la haine et l'injure 
par l'injure. 

Il n'y eut point d'Iris à laquelle il n'adressât des vœux, 
ou dont il ne célébrât les faveurs, point d'événement, point 



128 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

d'aventure singulière qu'il ne se crût obligé de consacrer 
dans ses vers; point de célébrité, quelque éphémère qu'elle 
pût être, sur l'aile de laquelle il n'essayât de s'élever à 
l'immortalité; les rois, les philosophes, les comédiens, les 
beautés à la mode, partageaient tour à tour le tribut léger et 
brillant de sa verve poétique ; et si l'on a reproché à la plu- 
part de ses ouvrages beaucoup de néologtsmes, une enlumi- 
nure fastidieuse, un persiflage qui cessait souvent d'être 
plaisant à force d'être outré, des disparates de ton et de goût 
très choquantes, une manière éternellement la même, il n'en 
est presque aucun où l'on ne trouve, malgré tous ces défauts, 
des expressions, des images heureuses, quelques rappro- 
chements de mots et d'idées nouveaux et piquants, un 
rhythme facile et sonore, une tournure galante et légère. Il 
n'a peint qu'une nature factice et maniérée, mais il l'a peinte 
quelquefois avec le crayon d'Ovide et de Boucher. 

Entraîné dans la carrière du théâtre par l'espèce de suc- 
cès qu'eurent son Régulas et sa Feinle par amour, il eut la 
faiblesse d'acheter les applaudissements des loges et du par- 
terre, et d'achever ainsi de ruiner sa fortune, déjà fort épui- 
sée, en fournissant encore à ses ennemis de nouveaux 
moyens de le tourner en ridicule. Toutes les pièces qu'il fit 
jouer eurent au moins le succès de plusieurs représentations, 
mais à chaque nouveau succès on lui appliquait le mot des 
Hollandais après la bataille do Malplaquet : Encore une 
pareille victoire et nous sommes ruinés. Ainsi, payant fort 
cher le plaisir d'occuper presque sans relâche la scène fran- 
çaise, M. Dorât a passé les dernières années de sa vie dans 
l'amertume et dans le chagrin, en disputes avec les Comé- 
diens dont il finissait toujours par être le débiteur, en procès 
avec ses libraires qu'il avait ruinés par le luxe des planches 
et des culs de lampe dont il avait eu la manie de décorer 
ses moindres productions; harcelé par ses créanciers, plus 
harcelé encore par quelques journalistes acharnés contre 
lui, en proie aux vapeurs d'une bile noire, épuisé de travail 
et de plaisir, et s'efforçant toujours de soutenir en dépit des 



DORAT 129 

circonstances, les prétentions d'une autre philosophie insou- 
ciante et légère, dont l'affiche lui devenait de jour en joui- 
plus nécessaire et plus pénible. 

Qu'il était bien préférable, sans doute, le temps où, renfer- 
mant sa gloire dans des limites plus convenables à son génie, 
notre Ovide ne célébrait que les charmes de l'amour et ses 
heureux loisirs, ses bonnes fortunes, même celles qui ne 
furent jamais qu'imaginaiies, l'embarras des cinq maîtresses, 
réduites à trois dans une édition plus modeste, le bonheur 
plus doux de n'en posséder qu'une, les heureux caprices de 
MHc Beaumesnil, les infidélités accumulées de M'^ Dubois, ce 
joli nez qui ne fut point troussé pour les déserts, le pied de nez 
des Amours, et tant d'autres objets dignes du même hom- 
mage. 

Quoi qu'il en ait pu coûter à M. Dorât, il a joué jusqu'à la 
fin son rôle avec beaucoup de courage. L'état d'épuisement 
et de langueur où il était depuis plusieurs mois lui annon- 
çait une fin très prochaine ; il paraît l'avoir envisagée sans 
aucune espèce de crainte ni de faiblesse. Ses derniers 
moments ont été occupés, comme le reste de sa vie, à faire 
des vers, à vivre avec ses amis, à se laisser tromper par sa 
maîtresse, et à se persifler lui-même assez gaîment sur toutes 
ses folies. Il était déjà mourant, et qui plus est, ruiné qu'il 
se ruinait em ore pour une petite intrigue cachée sans en 
être moins assidu ni chez M»»c de Beauharnais, ni chez 
M» Fanier, de la Comédie française, avec qui l'on assure 
qu'il était marié secrètement. La veille de sa mort, il reçut 
la visite de son curé avec beaucoup de décence, mais en 
éludant toujours fort poliment les offres de son saint minis- 
tère. Deux heures avant d'expirer, il voulut encore faire sa 
toilette comme de coutume, et c'est dans son fauteuil, bien 
coifTé, bien poudré, qu'il rendit le dernier soupir. Si la mali- 
gnité peut jeter quelque ridicule sur cette dernière circons- 
tance, elle n'en est pas moins la preuve d'une disposition 
d'esprit assez courageuse, assez rare pour être remarquée, 
et la fin de notre poète vaut bien celle de quelques philo- 

9 



130 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

sophes plus fiers que lui de la gloire de leur nom et de leur 
systèmes : tant il est vrai qu'un caractère frivole nous sert 
souvent mieux que tous les efforts de la raison et de la 
vertu. » 

Qu'ajouter à ce portrait, un des meilleurs que Grimm ait 
tracé de son crayon malin, et dont nous avons cru, pour cette 
raison devoir donner les passages les plus caractéristiques ? 
Nous l'essaierons d'autant moins qu'il est bien difficile 
d'avoir pour les contes de Dorât une indulgence égale à 
celle que Grimm mettait à considérer ses autres poésies. 
Rien de moins original, de plus médiocre, de plus pauvre 
d'invention que les contes de M. le Chevalier. La forme en 
est toujours d'une négligence, d'une prolixité redoutables, 
le fond presque toujours ridicule, lorsqu'il n'est pas inventé; 
et lorsqu'il l'est, il le devient aussitôt par le bavardage 
du versificateur. Ainsi le fameux conte des Cerises, imité du 
Moyen de parvenir et, duquel, on trouve une jolie version, 
datée de 1733 (juste un an avant la naissance de Dorât), 
dans un Recueil de poésies diverses, longtemps attribué au 
trésorier-général de France Bouret, et une autre leçon dans 
presque toutes les éditions de Grécourt, devient chez notre 
conteur, si l'on ose dire, un conte à dormir debout. De 
même Alphonse, la Méprise, les Dévirgineurs, etc., sont des 
répliques tout aussi maladroites d'anecdotes galantes qui 
circulaient alors dans toutes les sociétés. On ne peut pas 
même regretter que Dorât, poète de bonne compagnie — ce 
qui fut toujours une médiocre façon d'être poète — n'ait pas 
emprunté à ses contemporains des sujets plus piquants et 
plus vifs, retenu qu'il était par les convenances : ce confi- 
seur les aurait délayés dans un tel sirop qu'on y reconnaî- 
trait bien difficilement la présence du sel original. 

Le seul recueil où Dorât ait montré quelque esprit — et 
quelque licence - se compose de pièces rassemblées après sa 
mort, dans un livre rare, connu des bibliophiles sous le 
titre de : la Muse libertine ou œuvres postumes (sic) de 
M. Dorai (sans indication de lieu ni nom d'imprimeur), 1783 



DORAT 131 

in-8o de 76 pages. 11 faut dire, à la décharge de Dorât, que 
l'attribution de la Muse libertine est des plus incertaines. Ses 
imprimeurs prétendent avoir « entendu ces pièces dans le 
secret de l'amitié, et de la bouche même de l'auteur. » Or le 
meilleur morceau du recueil, la Sonnette, conte joliment 
troussé, appartient en réalité à Robbé de Beauveset. 

Les seules éditions sûres des Contes de Dorât, sont des 
livres à gravures délicieuses, comme tous les livres de cet 
auteur. Nous en citerons une, tout particulièrement, parce 
qu'elle est, à notre avis, plus complète que celles qui la pré- 
cédèrent : Recueil de Contes de poèmes par M. D..., quatrième 
édition, corrigée par l'auteur, augmentée du Coureur alerte et 
de la Moisonneuse, à la Haye et se trouve à Paris chez Dela- 
lain, 1776, in-8« (Figures d'Eisen gravées par de Longueil et 
de Ghendt). 

CONTE 

Dans lequel il falloit faire entrer ces mots : Fanatisme, 
Sorbonne, République, Pot de Chambre, Secrétaire, Viril, 
Accoucher, Voltaire, Bidet, Canulle, Arlequin, Rameau, 
Foyer, Majesté, Lèche fritte t Matrice, Capucin. 

Muse, raconte-nous les passe-temps divers, 
Que du besoin des lois impérieuses, 
M'ont fait choisir dans ce triste univers. 
Hélas ! s'il est des étoiles heureuses, 
Il est aussi d'affreux revers. 

A quatorze ans le Fanatisme, 

Egare ma crédulité, 

Alors dans un cloitre jette, 
Je ne vis plus que l'afTreux rigorisme, 

Et les suppôts de monachisme, 

Me marchandant l'éternité. 
Mais la raison ! cette douce lumière, 

Que nous donna l'être puissant, 



132 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Pour distinguer sa voix, de la voix sanguinaire, 
De l'Imposteur qui n'en fait qu'un tyran, 

La raison, dis-je, à mon égarée, 

Leveloppa l'horreur de mon destin, 

Et m'inspira le vigoureux dessein, 

De fuir la retraite abhorrée, 

Oùj'avois vécus Capucin. 
Je m'échappe, et je vais dans cette République. 
Qu'un Lac superbe arrose de ses eaux, 
Et dont jadis par des dogmes nouveaux 
Calvin chassa le dogme catholique. 
Le Dieu des vers a dans ce beau séjour, 
Fixé depuis longtemps sa vieillesse immortelle, 

C'est là qu'on le voit tour à tour, 
Persifler Pompignan ou chanter la Pucelle ; 
Nous arracher des pleurs pour la jeune Adaté, 
Ou se mocquani d'un Dieu bienfaisant. 

Inviter Rigolct et la Société, 
A repêcher l'hostie au fond des Pois de Chambre. 
Je contai mes malheurs à ce Dieu bienfaisant. 
On est bien éloquent quand on peint sa misère. 
Ma franchise lui plut, et dans le même instant, 
Du plus beau des Esprits je devins Secrétaire. 
Tandis que je vivois en un cloitre enfermé, 
J'ignorois tous les dons que nous fait la nature, 
Et je ne scavois pas qu'un cœur inanimé, 
Fut à ses yeux la plus cruelle injure. 

Ou s'il faut parler sans figure, 

Je conservois avec grand soin, 
Cette agréable fleur dont on fait la parure 
De cet âge charmant qui n'en a pas besoin. 
Cependant certains mots fatiguoient ma pensée, 
Un courage Viril, un Viril instrument, 

Tenoient mon âme embarassée. 
Je soupais tous les soirs avec un jeune enfant, 
Dont l'œil perçant et la taille élancée, 



DORAT 133 

Soulevoient malgré moi mon cœur indifférent. 
Elle vit mes désirs sans crainte et sans allarmes 
Et souriant à mes jeunes ardeurs, 
J'appris en devenant possesseur de ses charmes 

Que le plaisir pouvoit verser des pleurs. 
Cet enfant, d'un enfant devint dépositaire, 
Au bout de quelques mois il fallut accoucher. 

Et fuir une famille entière 

Qui croit pouvoir tout reprocher 

A la fille qui devient mère, 

A regret je fuyois Ferney, 
Mais l'amour m'imposoit une loi si sévère. 
Sans lui jamois je n'eusse abandonné, 
Mon protecteur et mon Dieu tutélaire, 

A qui la France littéraire, 
Vient d'élever l'arc de triomphe, orné 
Pour toute inscription de ce beau nom Voltaire. 
Au bout de quinze jours d'un pénible chemin 
Monté sur un Bidet, dont la démarche fière, 

Portoit une famille entière, 

Paris me reçut dans son sein, 
Après divers efforts, ne sachant plus que faire 

Je conçus le hardi dessein, 

De devenir garçon apothicaire. 
Quand on est malheureux on ne fait rien de bien 
Envoyé par hazard pour donner un clystère 

A la Baronne de Peslin, 

J'enfilai le mauvais chemin, 
Et laissai la Camille auprès de son derrière ; 

Heureusement elle n'en sentit rien. 
Mais craignant tôt ou tard le feu de sa colère, 
Je n'osai retourner chez mon apothicaire, 

Et j'allai me faire Arlequin. 
En vain du grand Rameau, l'éclatante harmonie 

Avoit réuni dans Castor, 

Le feu brillant que son génie, 



154 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

N'avoit pu déployer encor ; 
Mais tous les jours la foule réunie, 

A la gayeté de l'Italie. 
Àpplaudissoit avec transport, 
Et du grand Opéra la pompe délaissée, 
Pour ramasser la foule dispersée, 

Faisoit un inutile effort. 
Le suffrage inconstant du parterre volage, 
Reprit bientôt ses applaudissements 
Les propos du Foyer jadis encourageans 

Se changèrent en persiflage. 
Un jour que mes esprits étoient bien animés, 

J'eus la tête assez mal timbrée, 
Pour comparer des Rois la Majesté sacrée 

Aux météores enflâmes, 
Qui ne font aucuns biens à la terre éplorée, 
Et brûlent quelquefois sur la glèbe altérée, 

Les épies à demi formés. 
Ce beau discours me fit exiler du théâtre. 

Je fus retrouver ma Lison, 

Lison que mon cœur idolâtre, 

Et prête alors à faire son poupon. 
Mais oh regrets affreux ! oh douleur ! oh tristesse ! 
Dans une Lèchefritte un pigeon oublié, 
Du vert de gris subitement frappé, 
Porta la mort au sein de ma maîtresse. 
Dans sa Matrice un enfant délaissé, 

Ne put percer l'écorce épaisse, 

Qui le tenoit encor enveloppé. 
Je désirai pour lors la fin de ma carrière, 
Et je me dis, plutôt que d'être père, 
D'aimer Lison, de faire Y Arlequin, 
Et même d'être auprès du grand Voltaire 
J'aurois mieux fait cent fois de rester Capucin. 

(La Muse libertine ou œuvres postâmes (sic) 
de M. Dorât, 1783). 



LOUIS D'AQUIN DE CHATEAU-LYON 



Fils de Louis-Claude d'Aquin, organiste célèbre, et rival 
parfois heureux de Rameau, — ce qui faisait dire à Rivarol : 
c Pour le père, on souffla, on siffla pour le fils. » — Pierre-Louis 
d'Aquin de Château-Lyon naquit àParis vers 1740. Grimraen 
parle pour la première fois en 1759 : « M. d'Aquin, dit-il, un de 
nos plus mauvais écrivailleurs en verset en prose vient de 
publier une Satire en vers sur la corruption du goût et du style 
(Liège, Poubens de Courbeville,1759, in-8°),et il nous en promet 
bien d'autres. » En dépitdeces promesses, c'est surtout comme 
compilateur que d'Aquin se fit connaître de ses contemporains. 
Il fonda en 1760, une sorte de revue de 48 pages in 8°, intitu- 
lée le Censeur hebdomadaire. « Ce journaliste dit Bachaumont à 
la date du 8 février 1762, n'est ni profond ni plaisant. Comme 
c'est celui qui se reproduit le plus souvent, il est à même de 
se saisir de ce qui paroît et d'en orner son ouvrage. C'est 
un auteur précaire, qui ne se soutient absolument que parle 
travail des autres.» Un peu plus tard, on le vit avec M. delà 
Dixmérie, à la tête de Y Avant-coureur, « ouvrage périodique 
assez fêté, disent les Mémoires secrets, du 6 juin 1769, pour la 
célérité avec laquelle il annonce les modes en tout genre. » 
Enfin pendant dix sept années, il se fit l'éditeur de VAlmanach 
Littéraires, ou étrennes d'Apollon, contenant de jolies pièces 
en prose et en vers, des saillies ingénieuses, des variétés inté- 
ressantes et beaucoup d'autres morceaux curieux, avec une 
notice des ouvrages nouveaux, remplie d'anecdotes piquantes, 
par M. Daquin, cousinde Rabelais, dont Rivarol aparlé comme 
il suit dans son Petit Almanachde nos grands hommes: 

«Ce sont de ces livres qui à la longue donnent a la France une 
supériorité sur tous ses voisins. M. deChateau-Lyon y glisse 



136 CONTES BT CONTEURS GAILLARDS 

quelquefois de ses vers, quand il n'est pas assez content de 
sa récolte; si bien que, bon an, mal an, l'abondance est tou- 
jours la même, et les aclions françaises se soutiennent. Quand 
nous aurions cent bouches et cent voix, nous ne pourrions 
compter tous les services que cet honnête Citoyen, Rédacteur, 
Poêle, Prosateur et Médecin, a rendus aux corps et aux esprits 
de la capitale, et la foule de noms que son Recueil a sauvés 
de l'oubli : mais comme le torrent grossit chaque jour, il 
pourrait bien a la fin être entraîné avec eux et rester victime 
de son zèle. Voilà pourquoi nous nous pressons de venir à 
son secours : nous nous chargeons des noms des auteurs, et 
par conséquent du sien ; afin qu'il puisse goûter de son vivant 
cette immortalité qu'il dispense à tant d'autres, et qu'il ne soit 
pas renvoyé à la postérité où peut-être ce sage ne voudra 
point aller. » 

La notice deRivarol ne parut qu'en 1788. Deux ans plus tard, 
elle eût été plus plaisante encore. D'Aquin était entré dans 
la Révolution, comme on disait alors, et, en bon patriote, insé- 
rait dans YAlmanach, des harangues municipales, entre des 
contes erotiques et des anecdotes, et des discours de repré- 
sentants de la Nation entre des madrigaux du xvn e siècle et 
des notices sur les nouveautés littéraires. Nul doute qu'on 
y eût vu des Carmagnoles de sa façon, si sa publication ne 
s'était arrêtée en 1793. Pour se dédommager, d'Aquin, devenu 
jacobin, publia Y Apparition de Moral (Paris, imprimerie du 
Lion, s. d., in-8°). 

Le titre de cousin de Rabelais, dont d'Aquin se pare dans 
son Almanach littéraire tire son origine d'un recueil de Contes 
en vers, parus sans nom d'auteur en un volume in-8°, avec 
fleuron, figure et vignette d'Eisen, gravés par de Launay, à 
Paris, chez Ruault, en 1775 : Contes mis en vers par un petit 
cousin de Rabelais. Grimm, dans sa Correspondance littéraire 
de 1775 déclare « ce petit recueil fort joliment imprimé, assez 
facilement versifié, mais c'est aussi son seul mérite. La plu- 
part des sujets sont si connus, si usés, ou si insignifiants 
qu'il eût été difficile, même à La Fontaine de les rendre inté- 



LOUIS D'ÀQUIN DE CHATEAU-LYON 137 

rossants ; et l'anonyme n'a pas plus hérité de la grâce du 
poète, qu'il prétend avoir pris pour modèle, que de l'origina- 
lité du bon curé dont il se vante d'être le petit cousin. » Tel 
n'était pas l'avis de d'Aquin, lequel sur son ouvrage, s'est ex- 
primé dans un Avertissement qui renseigne trop sur les inten- 
tions et l'esprit de l'Auteur, pour qu'on ne le trouve point ici: 
« La Fontaine a fait mes plus chères lectures et les délices 
de loute ma vie. Cela ne m'autorise pas sans doute à conter 
après lui. D'ailleurs sa manière est inimitable. J'ai donc suc- 
combé à la tentation, sans avoir trop été le maître d'y résis- 
ter. La réflexion arrête, mais le goût entraîne. Quoi qu'il en 
soit, il est question à présent de dire un mot sur mon travail, 
puisque j'ai osé m'y livrer. Je me suis appliqué à jeter beau- 
coup de variétés dans mon Ouvrage ; car, selon un homme 
d'esprit, 

L'ennui naquit un jour de l'uniformité. 

J'espère que les scrupuleux me passeront quelques gaîtés. 
Il faut bien rire quelquefois . Quant aux belles Dames, je leur 
donne pour excuse ces vers du maître : 

Chaste sont les oreilles i 
Encor que les yeux soient fripons. 

Parent de Maître François Rabelais je serais trop heureux 
si les zélés partisans du charmant curé de Meudon me pre- 
naient sous leur protection. Je pourrais compter sur ces 
encouragements flatteurs qui donnent seuls des ailes aux 
artistes. •. 



138 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 



LA PARURE 

Quelquefois le trop de parure, 
Attire fâcheuse aventure. 

Un petit-maître au rang des plus railleurs, 
Qui frondait tout, qui n'avait point de mœurs, 

Voyant en Cour une femme élégante, 
Du feu des diamants la tête étincelante, 

L'aborde d'un air insolent : 

— « Madame, jamais de la vie 

Je n'ai rien vu de si brillant, 

Il est fort bon d'être jolie 

Par ma foi, la galanterie 
Est un métier non moins lucratif que charmant. » 
— « Petit mignon, dit la Dame en colère, 
Vous croyez donc parler à votre mère ?» 



LE PROCUREUR A CONFESSE 

Le pur hasard, souvent, produit des aventures, 
Qui blessent l'amour-propre et qui font enrager ; 
On entend quelquefois des vérités fort dures ; 

Bien fou de s'en venger : 
Non, jamais le hasard ne peut nous outrager ; 
Et l'intention seule est mère des injures. 

Une nuit de Noël, un dévot Procureur, 

(Boniface est son nom) d'humeur un peu jalouse, 

Fut à confesse avec Madame son épouse. 

Un Père Cordelier était leur directeur. 

Bon homme, aimant le vin, et pourtant grand Docteur. 



LOUIS D'AQUIN DE CHATEAU-LYON 139 

Notre très Révérend commença par la femme ; 
Mais étant fatigué, bientôt il s'endormit. 
La pénitente, ayant bien nettoyé son âme, 
Garde un profond silence : elle croit que le bruit 
Que faisaient au moment les orgues ravissants, 
Sous les doigts (1) de Marchand, si vifs, si brillants, 

L'avait privé d'ouïr son absolution : 
Elle se lève, et va non loin du sanctuaire, 
Faire acte solennel, dit de contrition, 
Et marmotter tout bas avec componction, 
Dix Pater, dix Ave, tous par grains de Rosaire ; 
De Madame, c'était pénitence ordinaire. 
Le Procureur dévot, d'un air doux et contrit, 
Sans tarder un instant, de la place s'empare ; 
Puis il se signe : mais, et le cas n'est pas rare, 
Le confesseur ronflait comme dans son lit. 

— «Révérend, vous dormez, lui dit l'homme de plume? 
Vous savez qu'une fois, ne fut jamais coutume : 

Par tous les saints, daignez m'écouter cette nuit. » 

— « Non, non, je ne dors pas, repartit le père Hume, 
S'éveillant en sursaut : votre dernier péché, 
Madame, c'est d'avoir cinq ou six fois couché 

(De quelqu'une peut-être encore je vous fais grâce), 
Avec le Maître-Clerc de Monsieur Boniface. » 



LE GOSIER ETROIT 

Aux champs, ainsi qu'à la ville, 
Langue de femme incessamment frétille, 
Déjà veuve de deux maris, 
Une bourgeoise égrillarde 

(1) Le plus grand organiste de son temps. 



140 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Jeune, affable, et très bavarde, 

Dans les environs de Paris 

Possédait maison de plaisance : 
Tous les Etés, la Dame avec ses bons amis 

Y faisait résidence. 

Pendant la journée on jouait 

Au Brelan, puis au Lansquenet ; 
Le soir venu (la coutume était telle), 
On babillait aux portes du jardin ; 
Madame présidait, et mettait tout en train ; 
Les habitants du lieu faisaient cercle autour d'elle. 

Chacun y disait sa nouvelle : 

On y médisait du prochain, 
Et sur pareil chapitre, on parlait à merveille. 
La diligente aurore, à la face vermeille, 

Plus d'une fois les surprit le matin. 
Un soir, que le propos était plus que badin, 
La Dame Présidente, en beaux mots très féconde, 
Dit bien haut : — « J'aime mieux mettre un enfant au monde 
Que d'avaler un œuf... «Alors d'un grand sang-froid: 
— « En voici la raison, dit quelqu'un de l'endroit; 

C'est que Madame a le gosier étroit. » 

(Contes mis en vers par un petit cousin de Rabelais, 
Paris, Ruault, 1775). 



MERARD DE SAINT-JUST 



« Une querelle fort singulière s'est élevée entre deux petits 
auteurs, dit Pidansat de Mayrobert à la date du l«r février 
1779. On connoissoit depuis plusieurs années une pièce de 
vers très agréables, intitulée : Confession, de Zulmé. On l'avait 
attribuée d'abord à M. Dorât, mais M. de Pezay l'ayant 
réclamée en son temps, on la lui avait laissée. Un nommé 
Guinguené, mauvais poète arrivé de Bretagne par le coche, 
s'est avisé de vouloir se faire une réputation et a fait insérer 
dans YAlmanach des Muses de cette année, différens morceaux 
de poésie pillés de côté et d'autre, entre autres celui-là. Un 
autre poète, appelé Mérard de Saint-Just, a crié au vol et a 
prétendu que l'ouvrage étoit de lui : il en a résulté une 
querelle très ridicule, où chaque partie a produit les preuves 
de sa propriété ; mais comme aucune n'a ébranlé la récla- 
mation plus antérieure du défunt, tous deux sont reconnus 
pour plagiaires. » 

C'était en effet un passionné de lettres que ce Simon-Pierre 
Mérard de Saint -Just dont Pidansat nous conte ici cette 
anecdote avec sa malveillance coutumière. Né à Paris en 1749, 
et gentilhomme de Monsieur, frère du Roi, dont il exerça 
la charge de maître d'hôtel de 1776 à 1782, il est un de ceux 
dont l'histoire est tout entièredanscelledeses livres. Non con- 
tent de consacrer sa vie aux Muses, au point de vivre dans la 
retraite pour les mieux servirai leur voua celle d'Anne-Jeanne- 
Félicité d'Ormoy, fille de condition qu'il épousa sur le tard (1). 
Il leur sacrifia même sa fortune, ayant la manie de compo- 

(1) Anne-Jeanne-Félicité d'Ormay, née à Pithiviers, le 28 juillet 



142 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

ser sans cesse des petits romans, des petites poésies, et s'en 
faire de petites éditions, tirées à non moins petit nombre, 
occupation que des revers l'obligèrent i.njour de suspendre. 
Viollet le Duc a décrit en partie ces ouvrages dans le 
Catalogue des livres composant sa Bibliothèque poétique (1). 
Pour nous, nous ne nous arrêterons qu'à ce joli livre, 
YOccasion et le Moment, publié pour la première fois en 
1770 et réimprimé en 1782, et à ce recueil audacieux que 
Viollet le Duc, avec dédain, appelle les Folies de Jeunesse de 
notre auteur : Espiègleries, joyeusetés, bons mots, folies, des 
vérités, de la jeunesse de Sir S.-Peters Talassa-Aithéi, Londres 

1765 et morte, dit-on, vers 1830. Elle a laissé divers ouvrages qui 
manquent fort peu d'imagination : Bergeries et Opuscules de Mlle 
d'Ormoy l'aînée, Paris 1784, et 1798, in-8°; Le petit Lavater ou 
Tablette mystérieuse, sorte d'Almanach pour les années 1799, 1800, 
1801,3 vol. in-18, etc. 

(1) Le Père Honoré, conte, 1760, in-18° ; des Poésies, 1770, in-8° ; 
Cataloguedes livresen très petit nombre qui composent la bibliothèque 
de M. Mérard de Saint-Just, 1783, in-8°, tiré à 25 ex. ; Eloge de J. -B.- 
Louis Gresset, 1788, in-12; Poésies diverses à la suite de Mon Journal 
d'un an, in-12 (ouvrage de M"" Mérard de Saint-Just) ; Cantiques et 
Pots-Pourris, Londres (Paris), 1789, in-18 ; Le Parterre des Muses, à 
l'usage de ceux qui donnent des banquets aux jours de fêtes. Etrennes 
dédiées aux personnes qui ne font pas de vers, et Dieu merci elles 
sont en grand nombre (sans date), in-8° ; Les Hautes-Pyrénées en 
miniature, etc., Paris, chez l'auteur, 1790, in-8°, tiré à 25 ex. ; 
Imitation en vers français des Odes d'Anacréon (sans date), in-8° ; 
Fables et Contes en vers, 1791, 2 tomes en 1 vol. in-12 ; Manuel du 
Citoyen, S.P.D.M.S.J.C S F.H.P.E., éditeur, 1791, in-12; Le Petit 
Jehan de Saintré, romance suivie de celle de Gérard de Nevers^ etc., 
Paris, an VI (1798, in-8°, 26 exemplaires ; Mes opinions, discours en 
vers, 1797, in-8° ; Mélanges ou lettres de S. -P. Mérard-Saint-Just, 
chez l'auteur 1794, in 12, 25 exemplaires ; Lettres en prose et en vers, 
à M m « Julie D. Ch... M... de R., 1794, in-8° ; Contes et autres baga- 
telles en vers, etc., Paris, chez l'auteur, tiré à 25 ex., 1800, in-18 ; 
La Courtisane d'Athènes, ou la Philosophie des Grâces, Paris, 
Legras, 1801, in-8°, etc. 



MÉRARD DE SAINT-JUST 143 

1777, 3 vol. in-18 (tiré à 15 exemplaires et réimprimé, avec 
quelques variantes, à Kehl, en 3 parties in-18, en 1789, sous le 
titre fallacieux a" Œuvres de la marquise de Palmarèze). C'est 
un des ouvrages les plus hardis qui aient paru dans un 
temps très peu réservé ; mais d'un tour leste, vigoureux, et 
toujours fort littéraire, il justifie bien la réimpression qui en 
a été faite récemment à Roterdam, en 2 vol. in-12, par 
Joseph Van Ten Bock pour les bibliophiles néerlandais, 
sous le titre : Œuvres de la marquise de Palmarèze. Espiègle- 
ries, Joyeuselés, Bons mots, Folies, Vérités de la Jeunesse, de 
sir S. Peters Talasa-Aithèi, etc., sur la copie de Londres 1777 
et de F édition s. I. n. d. (Kehl 1789). 



LA CLEF PROPRE A TOUTE SERRURE 
OU LE PASSE-PARTOUT (1) 

Un plat bourgeois avoit fille charmante, 
Que les galanls courtisoient de fort près ; 
Faut et si bien qu'un d'eux eut le succès 
Qu'il désiroit. Si Lise fut contente, 
Je n'en crois rien ; car au bout de six mois 
Il y parut. Aux yeux de qui? du père. 
Il n'en fut pas seulement en colère : 
Armant sa main d'un tricot à plein bois, 
Il vient sur elle, et, furieux, l'étrille 
A l'assommer. Vite, aux cris de sa fille, 
La mère accourt, veut savoir la raison 
Qu'à son mari pour de telle façon 

(1) Traité par d'Aquin de Château -Lyon : La serrure el sa clef. 
Contes mis en vers par un petit cousin de Rabelais, Paris, Ruault, 
1775.) 



144 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Battre sa Lise. — « Oui je devrois m'en prendre. 

M'en prendre à vous, dit-il ; car en effet 

A son honneur Lise n'eut point forfait, 

Si plus soigneuse à veiller, à défendre 

Son innocence... Avec elle il falloit 

Etre toujours, et ne point condescendre 

A ses désirs. Certes sur notre front 

Elle n'eût point imprimé cet auront. » 

— « Oh î oh! reprit la femme un peu gaillarde, 

Mon cher ami, difficile est la garde 

D'une serrure où toutes les clefs vont. » 



LA MESURE DE SAINT-DENIS (1) 

La jeune Ervaise adroite et bonne lame, 
Dans ses filets prit un certain Derans, 
Un franc nigaud, qui la voulut pour femme, 
Voire, en dépit d'amis et de parans. 
Pour éluder la défense formelle 
Faite au curé d'unir la péronelle 

(1) Le sujet de ce conte imité d'une facétie de Poggio florentin, a 
inspiré de nombreuses épigrammes aux poètes des xvn e et xviu« 
siècle. On en trouve, sous forme de couplet, une curieuse version 
dans Les Muses en belle humeur (1742) : 

Le gros Guillot d'amour épris 

Epousa Guillemette 
De la ville de Saint-Denys 

Où la noce fut faite. 
En lui mettant, il fit un cri, 

Disant : « Quelle ouverture I » 
— « Apprens, lui dit-elle, qu'ici 

L'on a grande mesure. » 




Lawhkinck : L'AMOUR FRIVOLE 



MÉRÀRD DE SAIKT-JUST 145 

Au jeune gars, ils vont à Saint-Denis, 
Lieu, dans ce temps, hors de la dépendance 
De Févêché. Les voilà donc bénis; 
Les voilà donc près de la jouissance. 
Le soir arrive, et le plaisir appelle 
Notre galant au déduit amoureux. 
Comme pensez, point ne fut paresseux 
A s'assurer si sa temme est pucelle. 
Mais ne trouvant nulle difficulté 

— « Ah I ah ! dit-il, c'est donc la vérité ! » 
Mais elle, fine, et faisant l'ignorante : 

— « Qu'avez-vous donc, et qui vous mécontente ! » 

— Parbleu ! dit-il, cette facilité... 

Vous m'entendez? J'aurais du croire... » — « Bas ! 

N'est-ce que ça ? bon ! bon ! je me rassure. 

Eh ! mon ami, ne savez-vous donc pas 

Qu'à Saint-Denis, plus grande est la mesure ? » 



LE HAUT DE CHAUSSE 



Un sot mari tranchoit de l'importance. 
Il prétendoit être chez lui le maître : 

— « Oui, disoit-il, oui je ferai connoître, 
Quand je voudrai, que seul j'ai droit constant 
De commander ; que personne ne hausse 

Ici la voix, lorsque ma volonté 

Est qu'on se taise, et que le haut de chausse, 

Moi je le porte, el l'ai toujours porté. » 

— « Si, qui la porte, à le pouvoir suprême, 
Repartit Paul, son valet favori, 

Madame doit l'avoir plus que vous-même; 

Rien n'est plus sûr. » — « Mais, reprend le mari, 

10 



146 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Comment, gros Paul, l'entends-tu donc ? — « Oh ! dame, 
Le fait est clair, et chacun son tour. 

Lehaut-de-chausse.... »— « Eh ! bien? dis. » — « Votre femme 
En porte au moins cinq ou six en un jour. » 



LE DON MUTUEL 

En fait d'amour un écolier 
Serroit de près certaine fille, 
Des plus fines de son métier, 
D'ailleurs accorte, assez gentille. 
Ayant fait l'œuvre quatre fois : 

— « Adieu dit-il, ma douce amie ; 
Garde cela ; c'est pour neuf mois, i 

— « Adieu, reprit-elle, l'anglois : 
Garde cela ; c'est pour ta vie. » 



MANIÈRE D'AIMER QUI NE SE TROUVE PAS 
DANS L'ARETIN (1) 

A Dom Jean le bénédictin, 

Un jeune élève de Guerchin 
Se confessoit qu'ayant peint une belle, 
Il devint de son œuvre épris, amoureux fou. 
— « Pour contenter, dit-il, ma passion charnelle. 
A l'endroit que savez, je fis un petit trou 
Par où 

J'introduisois mon allumelle... » 

(1) On trouve une variante de ce conte dans Le Singe de la Fon- 
taine, de Théis. Voir la pièce intitulée : Le Scrupule ou le Tableau. 



MÉRARD DE SAINT-JUST 147 

Mais, reprit le prêtre, comment ? 

Vous trouviez là quelque contentement ? » 
— * Oui Derrière la toile, en commode posture, 

Un tendre enfant, d'une aimable figure, 
A la peau blanche et douce et longue chevelure, 

Me présentoit le cl le plus charmant ; 
De sorte que, Dom Jean, j'enconn. . . en peinture, 

Et fenc... réellement. 

(Œuvre de la marquise de Palmarèze, etc. Londres, 1777) 



GUDIN 



Il est une plaisanterie à laquelle n'ont point manqué les 
écrivains qui eurent à parler de Paul-Philippe Gudin, corres- 
pondant de l'Institut, et chantre d'un poème sur l'Astro- 
nomie. « Etoile de seconde grandeur, humble satellite d'une 
planète singulièrement mobile et lumineuse» écrit M. Maurice 
Tourncux dans l'introduction à Y Histoire de Beaumarchais 
composée par notre auteur. (I) « Clair de lune » de Beau- 
marchais, ajoute le regretté Virgile Josz dans une étude sur 
le Logis du Mercure de France (2). Personne en effet hormis 
quelques curieux ne connaîtrait Gudin, si sa vie n'avait été 
liée, pendant de longues années, au destin accidenté de 
Beaumarchais, dont il fut jusqu'à la mort l'administrateur, 
l'ami, et dans une certaine mesure, le factoton, le Figaro mé- 
diocre et terne, et dont il entreprit de perpétuer la mémoire 
en publiant ses Œuvres complètes et une Histoire éloquente, 
par la sincérité de l'émotion. 

Né à Paris, le 6 juin 1738, Paul-Philippe Gudin de la Bru- 
nellerie, était, comme Beaumarchais, fils d'un horloger « dis- 
tingué dans son art ». Cette origine, si d'ailleurs elle ne fut 
pour rien dans sa liaison avec le père de Figaro, semble par 
contre lui avoir ouvert l'accès de Ferney, où il fut visiter 
Voltaire, dontle souci principal étaitl'installation de sa fabrique 

(1) Histoire de Beaumarchais, par Gudin de la Brenellerie, mé- 
moires inédits publiés sur les manuscrits originaux par Maurice 
Tourneux, Paris, Pion, 1888, in-32 Jésus. 

(2) Mercure de France, mai 1904. 



GUDIN 149 

de montres. Mais le grand homme,lorsqu'il entendit ce jouven- 
ceau frais émoulu de la Faculté de théologie de Genève — car 
l'auteur delà Conquête de Naples par Charles VIII el dénombre 
de contes badins, était par une ironie du sort, né protestant — 
l'entretenir, non d'horlogerie, mais de projets littéraires, lui 
fît une mine assez fraîche, et lui donna le conseil, — que per- 
sonne n'a jamais suivi — de renoncer à]cette dangereuse car- 
rière. Paul-Philippe, cela va de soi, n'en présenta pas moins 
aux histrions français une tragédie en cinq actes, Clytem- 
nestre ou la Mort d'Agamemnon, laquelle fut accueillie avec 
politesse, mais ajournée indéfiniment. Une secondetragédie, 
Lothaire et Valrade ou le Royaume en interdit, ne fut pas 
jouée davantage, « mais eut l'honneur, dit^Grimm (1), d'être 
brûlée à Rome (en 1768, par décret de l'Inquisition), à la 
grande satisfaction de l'auteur», lequel y traitait du divorce. 
Entre les deux, il avait écrit et lu dans quelques salons son 
poème de La Conquête de Naples par Charles VIII (publié à 
Paris en 1801, 3 vol. in-8«) qui obtint le suffrage de Grimm : 
« Ce qui m'a bien rappelé la manière de M. de Voltaire, dit 
celui-ci en octobre 1765, c'est un jeune homme de vingt ans, 
fils d'un horloger de Paris appelé Gudin et protestant, qui 
nous a lu, ces jours passés, deux chants d'un poème épique 
dans le goût de l'Arioste. Cela ma paru plein de chaleur, de 
verve, d'originalité, de folie, de goût, d'élégance et de poésie. 
Je ne sais si M. Gudin parviendra à ordonner un plan général, 
à composer une fable intéressante, à choisir un sujet heu- 
reux pour son poème, mais il fera un ouvrage supérieur à 
celai de la Pucelle, car il m'a paru avoir tout autant d'agré- 
ments, de grâce et de chaleur que l'auteur de Jeanne d'Arc, et 
bien plus d'invention et d'originalité. Tout cela esttrès-libre; 
mais c'est la faute ou le privilège du genre. » Le pronostic 
de Grimm était juste en un point, qui est le point critique. (2) 

(1) Correspondance littéraire, août 1776. 

(2) Grimm revint plus tard sur ce défaut de Gudin (août 1776) 
« Son Coriolan annonce de l'esprit, des connaissantes, de l'imagina- 



150 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Le caractère de Gudin, en effet, c'est l'incapacité d'or- 
donner un plan général. Aussi brouillon que son illustre ami, 
mais dénué du génie qui fait réussir les défauts eux-mêmes, 
Gudin s'est essayé tour à tour dans la tragédie, la poésie, le 
ballet, le conte, l'histoire littéraire, la philosophie de l'his- 
toire, la politique, avec une médiocrité abondante et par- 
tout égale. (1). 

tion, et même une sorte de verve : ce qui parait lui manquer, c'est 
la faculté d'embrasser fortement l'ensemble d'un objet, faculté sans 
laquelle les facultés les plus heureuses demeurent toujours impar- 
faites ; le goût qui choisit les détails et leur donne de l'élégance, 
cette attention soutenue qui les achève, et plus encore cette chaleur 
d'âme et de tête, qui répandant la lumière et la vie sur toutes les 
beautés d'un ouvrage, en font oublier les défauts. » 

(1) Voici les titres de quelques ouvrages de Gudin : Hugues le 
Grand, tragédie (non représentée). Caïus Marius Coriolan, ou le 
Danger d'offenser un grand homme, tragédie, (qui fit four), Lycurgue 
et Solon, Supplément à la manière d'écrire l'histoire, Kehl, 1784. 
Supplément au Contrat social, plusieurs fois réimprimé. Discours 
en vers sur l'abolition de la servitude, Paris, 1781, etc., etc. Celui de 
ses ouvrages qui paraît avoir eu le plus de succès, est son Essai sur 
le progrès des arts et de l'esprit humain sous le règne de Louis XV. 
Aux mânes de Louis XV et des grands hommes qui ont vécu 
sous son règne, 1776, 2 vol. in-8°. « On peut définir cette produc- 
tion, disent les Mémoires secrets à la date du 19 janvier 1777, 
une table des matières très exact et fort utile. » Cette publication 
eut le don d'exaspérer Voltaire, qui toutefois écrivit à Gudin 
pour le remercier. On lit dans une lettre à d'Argental, du 7 mars 
1777 : « La génération [des gens de lettres] s'affaiblit beaucoup, 
quoique en dise M. Gudin. Je suis plein de reconnaissance pour lui, 
mais je n'en sens pas moins mon indignité. Je vous avoue que je 
suis encore plus indign.: qu'il ait osé mettre ce détestable Emile de 
Jean-Jacques au-dessus du Télémaque. Passe encore s'il s'en était 
tenu à cinq ou six pages du Vicaire savoyard : Je ne suis pas comme 
le dieu jaloux qui ne veut pas qu'on encense d'autres dieux, mais je 
ne puis souffrir qu'on soit en même temps à Dieu et à Belzébuth. 
L'ouvrage sera goûté, il fera du bruit, mais il fera du mal, car il 
encouragera les talents médiocres. » Le défaut de l'ouvrage était 



GUDIN 151 

Il semble que ce soit à l'une de ses lectures, faite chez 
Madame de Miron, sœur de Beaumarchais, que Gudin dut 
de connaître ce dernier. Il fit entrer son frère comme caissier 
chez son nouvel ami, et de même qu'on avait eu Caron de 
Beaumarchais, et Gudin de la Brunellerie,on eut Gudin de la 
Ferlière. Virgile Josz a raconté le colletage fameux qui se 
produisit entre Beaumarchais et le duc de Chaulnes (dans la 
maison qui porte aujourd'hui le numéro 26 de la rue de 
Condé)(1), au sujet de cette « gaupe » de Mlle Ménard, pour 
parler avec Grimm. Gudin, dans cette affaire, n'aurait pas eu 
la vaillante attitude qu'il se donna depuis, et au lieu de ter- 
rasser ce colosse qu'était le duc de Chaulnes, ainsi qu'il s'en 
vante dans son Histoire, se serait allé prudemment terrer 
dans un coin. Quoi qu'il en soit, Gudin ne manqua jamais 
de témoigner le zèle le plus véritable pour son ami. « La can- 
deur et la sincérité de tous ces éloges, dit Meister au sujet 
de son Essai sur le progrès des arts et de l'esprit humain, 
n'empêcheront pas que M. de Beaumarchais ne soit lui-même 
un peu étonné, de se voir représenter comme le Brutus ou 
le Caton de la France, pour avoir disputé à la dame Goez- 
mann quinze louis avec plus de caractère, d'esprit et de 
gaîté qu'on n'en avait encore mis dans aucun mémoire. » Il 
alla même en faveur de Beaumarchais, jusqu'à braver les 
foudres du Grand Conseil, ci-devant métamorphosé en Parle- 
ment, en publiant sous son nom dans le Courrier de V Europe 
une épître en vers où on lisait ceci : 

D'un Sénat avili la balance vénale. 

une adulation excessive. Voltaire dit dans une autre lettre à d'Ar- 
gental (7 avril 1777) : « Ce titre un peu trop fastueux ne promet-il 
pas trop ? et ne peut il pas se faire que l'encens qu'il prodigue à 
tout le monde n'ait plu à personne? Cependant le style en est noble 
et ne ressemble point au style insupportable qui règne aujourd'hui. 
L'auteur paraît réunir l'éloquence à la philosophie et à beaucoup de 
connaissances. » 

(1) C'est l'hôtel qu'occupe actuellement le Mercure de France. 



152 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

« Après avoir donné à l'auteur le temsdc se rétracter, dit 
Pidansat (4 décembre 1778), il l'a décrété de prise de corps 
et a fait saisir et annoter ses meubles. » Gudin dut se réfu~ 
gierau Temple, lieu d'asile, où il vécut chez une aventurière 
quelque peu galante, mais pas plus que bien d'autres, 
Madame dcGodeville, née Levassor de la Touche, sœur du 
célèbre amiral, et dont Pidansat fait une « femme perdue 
d'honneur et de débauche » sur ce qu'elle avait été mêlée à 
des négociations contre son ami Thévenau de Morande. La 
retraite, chez cette « femme fort belle et de beaucoup d'es- 
prit » paraît d'ailleurs n'avoir pas été désagréable à Gudin. 
« Elle était au Temple pour ses dettes, et nous ne cessions pas 
de rire en pensant que nous logions ensemble, elle par décret 
du Châtelet et moi par décret du Grand Conseil. Gela nous 
parut si gai que le lendemain nous l'écrivîmes à M. deSartines, 
qu'elle connaissait beaucoup. Nous lui envoyâmes d'assez 
drôles épigrammes que nous faisions ensemble sur nos 
affaires. » Ajoutons que quelques jours plus tard Beaumar- 
chais fut chercher son ami, le retira chez lui, et que Gudin, 
au commencement de janvier 1779, fut compris dans une 
sorte d'amnistie accordée à l'occasion des couches de la 
Reine. « Mais il n'en est pas plus sage, dit Pidansat (11 jan- 
vier 1779) ; il répand aujourd'hui manuscrit, il est vrai, et 
sans le signer, un conte intitulé Madame Her miche, apologue 
bien propre à lui attirer une seconde fois l'animadversion de 
cette cour, si elle pouvait acquérir les preuves certaines. Le 
morceau comme littéraire, n'est point mal fait ; il est assez 
lestement narré et très malin. » 

« Était-il bien de lui, ce morceau « très malin » dit à ce 
propos M. Tourneux qui ne l'a pas retrouvé à la bibliothè- 
que de l'Arsenal où les papiers de Gudin sont conservés sous 
la cote Ms. français n<» 6871-6881, en onze volumes compac- 
tes. Était-il bien de lui, répéterons-nous, après avoir lu les 
pages grises et ternes de son recueil de contes en vers, 
Graves observations sur les bonnes mœurs, faites par le frère 
Paul Hermite de Paris, dans le cours de ses pèlerinages, à 



GUDIN 153 

l'Hermitage, 1779, in-8°. Ce n'est pas que les vers de Gudin 
manquent de facilité ni même d'agrément et l'on comprend 
fort bien qu'avec ses peintures licencieuses et la mode 
aidant, ce livre ait obtenu un succès suffisant pour que son 
auteur le réimprimât. Mais sous leur apparence badine, ces 
contes sont le fruit d'une imagination glacée, d'un esprit 
solennel qui s'applique péniblement à la galanterie. Le 
titre sous lequel il les réimprima, et la distribution qu'il leur 
donna, fait voir la gravité avec laquelle il travaillait dans le 
genre leste : Histoires ou recherches sur Vorigine des con- 
tes, etc. Paris, messidor an XI, 2 vol. in-8«. Précédées d'une 
étude sur l'origine des contes, étude fort sommaire, mais 
dont Gudin s'excuse en disant qu'il la prépara lors de son 
exil pendant et après la Terreur,« confiné dans un très petit 
hameau où il avait peu de livres français et peu d'étran- 
gers », accompagnées d'exemples abondants, interprétés ou 
transcrits, soit en prose, soit en vers, les productions de 
Gudin se divisent en neuf livres : I, Contes dans les mœurs 
de l'ancienne Grèce, contes anacréontiques ; II, Contes dans les 
mœurs des anciens Romains; III et IV; Contes dans les mœurs 
de nos pères ; V, Contes dans les mœurs des trois derniers 
règnes ; VI, Contes dans les mœurs étrangères ; VII, Contes 
dans les mœurs de la Révolution ; VIII, Contes erotiques ; 
IX, Très petits contes. Au milieu de cette confusion se trou- 
vent cependant quelques bonnes pages, dont quelques unes 
fort sensuelles, qui assurent au conteur une place dans ce 
Recueil. 

Paul Philippe Gudin de la Brunellerie mourut à Paris le 
26 février 1812, « correspondant de l'Institut ainsi que de 
diverses académies provinciales. » 



154 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 



LES QUATRE PIEDS 

Certain plaisant, pourvu du noble emploi, 
Très recherché, d'être le fou du roi ; 
Sous ce prétexte ayant droit de tout faire, 

Chez l'abbé d'un gros monastère 

Entre un matin, le trouve au lit, 
Juge qu'il n'est pas seul, ne dit rien, et sans bruit 

Gagne le bout de la couchette, 

Ecarte d'une main adrette 
Les deux draps, et saisit un pied. — « moine 1 à qui 

Ce pied? » — « A moi. » — « Fort bien Et celui-ci? » 
« A moi. » — « Bon; mais cet autre ?» — « A moi sans doute aussi . » 
— « Et celui-là? » — « De même. » — « A vous? » « Eh oui!» 
— « Pardieu j'en suis bien aise; or pour vous mieux ébattre, 
Etalon du couvent, vous en avez donc quatre? » 



LA PRÉPARATION AU SACREMENT DE PÉNITENCE 



Avec son Directeur ayant un rendez-vous, 

La dévote Mélèse éloigna son époux 

Et prit un chapelet pour aller à confesse. 

Un jeune président, d'elle fort amoureux, 
Arrive en ce moment, lui parle de ses feux, 
Se jette à ses genoux, et vivement la presse, 
L'esprit plein du devoir qu'elle est prête à rempli 

Et voulant le faire finir, 
Elle allègue les lois qu'il viole, dit-elle. 
— « Je ne connais de loi que la loi naturelle, 



GUDIN 155 

Lui répart-il ; l'Amour est mon législateur. 
Mon droit . . . vous le voyez, est puisé dans mon cœur. 
Mon code est l'Art d'aimer : c'est le vôtre sans doute. » 
Malgré tous ces propos si tendres, si pressans, 
Qu'avec quelque plaisir cependant elle écoute, 

Elle lui résiste longtemps. 
Mais venant à penser que dans peu de moment 
Des péchés qu'elle a faits elle doit être absoute ; 
Qu'un de plus ou de moins ne fait pas un grand tort ; 

Et que, fut-il même un peu fort, 
Il ne pèserait pas beaucoup dans la balance ; 
Elle se détermine, et de sa résistance 
Adoucit par degrés le vigoureux effort. 
Bientôt du Président l'éloquence fleurie 
Ecarte la chicane, obtient un plein succès, 

Et lui fait gagner son procès. 
La dévote en appelle, et le prend à partie, 
Le nomme juge inique, enfin le congédie ; 
Reprend ses gants, sa croix, sa coiffe, son mouchoir ; 
De ses sens agités pour calmer le tumulte, 

Tout à la fois elle consulte, 

Sa conscience et son miroir. 

Contente de son cœur, de sa simple parure, 
Elle appelle ses gens, demande sa voiture, 
Veut partir, et déjà croit gagner l'escalier. 

On annonce un jeune officier. 
On se retire, avec elle on le laisse. 

— « Je ne veux pas vous voir, car je vais à confesse, » 
Dit-elle. — « Bon : parlez, me voilà prêt. » — « Comment ? » 

— tJevousabsous.»- «De quoi?» —Mais du péché charmant 
Que vous allez commettre avec moi dans l'instant. » 

— « Vous vous moquez.» —«Non pas.»)— «Cessez.»— «Pour q ne je cesse 
Il faut que je commence, aimable pécheresse... » 

— « J'ai jeûné ce matin, je suis d'une faiblesse ... » 

— t Tant mieux ; moi je suis fort. » — « C'est un péché de plus. » 



156 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

— « Tant mieux : vous n'allez pas vous confesser, je pense, 

Pour vous vanter de vos vertus. 

Aller chercher une indulgence 
Sans qu'on la méritât, serait un grand abus. 
Je ne souffrirai point que jeune, vive, aimable, 
De cet abus criant vous vous rendiez coupable. » 

— « Ah ! que vous êtes importun ! » 
Dit-elle en lui cédant. Mais en proie au scrupule, 
Et pensant aux péchés, hélas I qu'elle accumule ; 

— « Encore un, disait-elle, encore un... encore un...» 
Son amant, à ces mots, croit qu'elle l'encourage, 

Et d'encore en encore, il fait beaucoup d'ouvrage. 
Mais, malgré tant d'ardeur, cependant il finit. 
La dévote aussitôt se relève, rougit ; 

Se scandalise de la joie 
Qu'éprouve son vainqueur ; le gronde, le renvoie 
En disant que jamais elle ne veut le voir, 
Puis se remet a son miroir 
Pour effacer jusqu'à la moindre trace 

Du trouble qu'elle vient d'avoir. 

Bientôt elle voit dans sa glace 
Briller une croix d'or, qui, sous un teint fleuri ; 
Se haussant, s'abaissant sur un sein rebondi, 
Annonce des vertus la présence efficace. 

— « C'est mon Evêque. Ah ciel ! Ah Monseigneur I 
Je partais pour aller trouver mon Directeur. » 

— « Eh bien ! ma chère enfant, si je tenais sa place ? » 

— « Mes péchés devant vous ne sauraient trouver grâce. » 

— « En faites-vous quelqu'un qui ne parte du cœur? 
Ou sont-ils si nombreux qu'un sage et bon pasteur 
Ne puisse ramener son ouaille égarée ? » 

— « Si vous saviez combien I » — « Il est remède à tout, 

Et vous êtes trop timorée. 
Si le plus grand pécheur ne pouvait être absout, 
La foule des élus serait moins honorée, 



GUDIN 157 

Oui, de quelque douleur que le corps soit atteint, 
Frottez-le doucement aux reliques d'ua saint, 
Il guérit aussitôt ; la chose est avérée. 

Fiez-vous donc à mon conseil. 
Si cette bouche fraîche, au coloris vermeil, 
Par un peu de malice en secret inspirée, 
A menti quelquefois, ou raillé son prochain, 
Appliquez-la bien vite à la bouche sacrée 
D'un prélat véridique, à pardonner enclin. 
De mauvais sentiments troublent-ils votre sein ? 
Confiez sa rondeur à ma pieuse main. 
Si vous avez forfait à la foi conjugale, 
Voilà, pour vous guérir, ma crosse épiscopale. 
Daignez vous en servir, et, par l'attrition, 

Banisscz la tentation. 
Je vous seconderai. » — La Dévote surprise 
Croit devoir obéir aux ordres de l'église ; 

Se soumet à tout humblement. 
Du bâton pastoral use très-amplement, 
Et fait au saint Prélat, qu'un même zèle embrase, 

Partager la plus douce extase. 
L'évêque lui trouvant dans sa dévotion 

Tant de ferveur et d'onction, 
Lui dit : — * Ne craignez rien ; que votre àme épurée, 
Des trésors de la grâce à bon droit enivrée, 
Suive tous les devoirs de la religion : 
Ne manquez pas la messe ; assistez au sermon. 
Soyez à mes conseils docilement livrée ; 
Allez vous confesser ; mais ne me nommez pas. » 
— « Oui, Monseigneur, dit-elle, oui, j'y vais de ce pas ; 
Pour la confession je suis bien préparée. » 



158 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 



AVANTAGE DE LA CONFESSION 

Une beauté qui pour sainte passait, 

A certain carme un jour se confessait, 

Et s'accusait d'avoir fait adultère, 

La veille, au soir, avec un cordelier. 

— « C'est un péché bien dur à délier, 

Repart le moine avec un ton sévère. 

Pour pénitence, allez, il faut le faire 

Avec un carme. » — « Hélas î dit d'un ton doux 

Notre dévote, en baissant sa paupière, 

Je m'en doutais ; et pour cela, mon père, 

Je suis venue, et je m'adresse à vous. » 



(Histoire et recherches sur l'origine des 
Contes, etc., Paris, Messidor, an XI, 
tome II). 




Baudoin , LES SOINS TARDIFS 



AUGUSTIN DE PUS 



« L'insolence de M. de Piis, dit Pidansat le 23 décembre 
1781, devenant intolérable, ainsi qu'on l'a vu dans ses répon- 
ses à la Comédie Italienne (1) donne lieu de rechercher quel 
il est. 

Ceux qui l'ont suivi l'ont connu élève de M. Vasse qui 
tenoit une petite société littéraire, où il formoit les jeunes 
poètes sans asile et sans fortune. M de Piis portoit alors le 
nom d'Auguste, y venoit, dans un accoutrement misérable, 
lire ses productions et recevoir les conseils de ce Mécène. Il 
passoit pour un enfant de l'amour, déposé, dès sa naissance, 
chez un M. Le Bel, faubourg Saint-Marceau ; et voici ce 
qu'on raconte. 

Avec l'enfant, s'étoit trouvé un rouleau de 50 louis, joint à 



(1) Mémoires secrets, 17 décembre 1780 : « La foule de pièces de 
toute espèce présentée aux comédiens italiens a déterminé les gen- 
tilshommes de la Chambre de faire un règlement suivant lequel 
l'auteur doit d'abord soumettre son ouvrage à un Comité, qui décide 
s'il est digne d'être lu à la troupe. En conséquence MM. Auguste de 
Piis et Barré ayant demandé jour pour la lecture d'un nouvel opéra- 
comique de leur façon intitulé le Gâteau des Rois, on leur a fait part 
de l'arrangement. M. Piis s'en est scandalisé et a répondu que c'étoit 
déjà trop pour eux de lire une fois et qu'après les succès multipliés 
qu'ils avoient, leurs ouvrages dévoient être reçus d'emblée. Les 
comédiens ont demande du tems pour se consulter et prendre les 
ordres de leurs supérieurs et ont fini par écrire à ces messieurs une 
lettre fort honnête, où ils leur disoient qu'ils ne pouvoient se dépar- 



160 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

une lettre où l'on prioit M. Le Bel d'en prendre soin et de 
lui donner le nom d'Auguste. On lui promettoit de lui envoyer 
chaque année pareille somme. Quoique cet instituteur n'eût 
reçu depuis aucun argent, il l'avoit gardé chez lui et élevé. 
Ce n'a été que longtems après qu'on lui a tenu compte de ses 
déboursés et qu'on lui a appris que cet enfant étoit fils d'un 
M. de Piis, clandestinement marié ; en sorte, qu'on ne peut 
assurer s'il sera habile à succéder. Quoi qu'il en soit, c'est 
alors que M. Auguste a pris le nom de son père, et a fait con- 
naissance avec son grand-père, le Baron de Piis, encore exis- 
tant à Bordeaux. Il se trouve en effet d'une famille distin- 
guée en Provence ; il en a été reconnu à un certain point, a 
arboré le plumet, et a porté ses prétentions très haut ; on 
cite, dans une de ses pièces, des vers qui ont fort intrigué 
ceux qui n'étoient pas instruits de la métamorphose ; en 
s'apostrophant lui-même, il s'écrie : 

Attends tout des dieux de la terre, 

Ils finiront par t'honorer 

D'un titre auquel ton cœur aspire . . . 

On ne savoit ce que signifioit cette nouvelle prétention de 
M. de Piis. On se demandoit s'il voulait être Comte ou Mar- 



tir en leur faveur d'un règlement général, établi pour tous les 
auteurs sans exception et auquel venoit de se soumettre tout récem- 
ment M. Marmontel au sujet de son Dormeur éveillé. 

M. de Piis a répondu en son nom et en celui de son confrère une 
lettre fort impudente, dont la substance est qu'ils dévoient être 
dans une classe à part, comme les restaurateurs du Vaudeville, 
comme les pères nourriciers de leur théâtre qui seroit tombé 
sans eux ; que l'exemple de M. Marmontel ne pou voit être une 
règle à leur égard ; qu'ils n'en faisoient pas assez de cas pour se 
modeler sur lui . 

La Cour, désirant voir jouer le Gâteau des Rois, a exigé des comé- 
diens qu'ils le reçussent et l'apprissent. 



AUGUSTIN DE PUS 161 

quis. On a su enfin qu'il aspiroit seulement à être Commis- 
saire de guerres par commission, comme une récompense 
de la Cour, pour l'avoir amusée et fait rire, ce qui n'est pas, 
en effet, un petit mérite. » 

Pure calomnie que tout cela, ainsi qu'on doit s'y attendre 
de la part du sieur Pidansat. Antoinc-Pierre-Augustin de 
Piis, qui appartenait à une famille, non de Provence, mais 
de Guyenne, naquit à Paris le 17 septembre 1755, d'un che- 
valier de Saint-Louis, major du Cap Français. Une partie de 
sa jeunesse passée à Saintes, il vint achever ses études à 
Paris, aux collèges d'Harcourt et Louis-le-Grand, et sur les 
conseils de l'abbé de Lattaignant, de Sainte-Foix et de l'abbé 
de Bernis, neveu du cardinal, décida de se consacrer à la 
poésie légère. S'étant lié avec Barré, greffier au Châtelet, (ce 
qui fit dire que dans ses pièces il y avait beaucoup à barrer) 
il composa toutes sortes de pièces comiques, vaudevilles et 
opéra-comiques, qui obtinrent les plus vifs succès. 

Dès le 31 mai 1780, (Piis avait alors vingt-cinq ans à peine) 
on lit dans les Mémoires secrets : « Les Italiens ont encore 
donné une nouveauté ayant pour titre Cassandre oculiste. 
Cette bagatelle de M. Auguste a eu plus de succès qu'on 
aurait cru. » La vogue de ces pièces paraît avoir été due aux 
couplets et ariettes, alors tombés en désuétude, que Piis et 
Barré eurent la hardiesse de ressusciter. 

En voici un exemple, dans la note« sensible et gracieuse », 
comme on disait alors. Ce sont des couplets tirés du Bonnet 
magique, « lequel n'eut pas de succès, mais qui méritent d'être 
conservés », assurent les Mémoires du 11 janvier 1781 : 



Lise à douze ans demanda ses étrennes, 

Et sa maman lui donna des rubans 

C'étoit bien peu ; mais chaque âge a les siennes, 

C'étoit bien peu ; mais Lise avoit douze ans. 



11 



U)'J CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Lise à treize ans demanda ses étrennes, 
On lui donna des almanachs charmans. 
Du Dieu d'amour elle y vit les fredaines ; 
Elle en sourit car Lise avoit treize ans. 

A quatorze ans Lise pour ses étrennes 
Choisit Colin la perle des amans. 
Mais la maman se moquoit de ses peines 
En lui disant tu n'as que quatorze ans. 

Lise à quinze ans ne reçut point d'étrennes 
Mais l'amour vint apaiser ses tourmens ; 
Il était tems qu'elle donnât les siennes 
Et son époux eut un cœur de quinze ans. 

Cela se chante, en effet ; et Ton ne s'étonne point que M. 
le comte d'Artois, ce « faraud des boulevards » comme l'ap- 
pelait Conti, ait fait représenter devant la Cour à Choisy, 
après avoir choisi Piis pour son secrétaire interprète, plu- 
sieurs pièces de Piis et Barré, et partnielles Les deux porteurs 
de chaises, comédie en un acte (1781) et Les quatre coins, 
opéra-comique en un acte (1783). 

Soit que ses succès aient valu à Piis bon nombre d'en- 
vieux, soit qu'ils l'aient rendu, comme c'est l'ordinaire, 
arrogant d'autant qu'il avait été plus humble au début, peu 
d'hommes ont été plus moqués, et même calomniés que 
l'écuyer de M. le comte d'Artois. On a pu se faire, d'après 
Pidansat, une idée de la calomnie comme de l'arrogance. 
Celle-ci était d'autant plus maladroite que nul ne peut 
escompter le succès au théâtre. Ce Gâteau des Rois qu'il fit 
imposer par la Cour avec tant de superbe, s'enfourna, si 
j'ose dire, de manière lamentable. Tombée à plat le 12 jan- 
vier 1782, la pièce fut représentée à nouveau, après correc- 
tion, le 28 janvier mais sans plus de succès. Dans la salle, 
une cabale faisait entendre que les autres pièces de Piis et 
Barré n'étaient pas d'eux. Un musicien de l'orchestre s'écria 



AUGUSTIN DE PUS 163 

même à ce propos qu'elles étaient d'un savetier. L'épi- 
gramme suivante courut le lendemain tout Paris : 

Pour ton gâteau fait à la hâte, 

Te voilà, cher Piis, rudement rembarré, 

Quoi diable aussi fais-tu de ton monsieur Barré, 

Car entre nous, c'est un vrai gâte-pâte. 

On connaît le mot de Guichard, qui s'inspire des saintes 
Ecritures: Auge Piis ingenium. Le chevalier de Chastellux 
en fit un autre tiré des Géorgiques: 

Di meliora Piis, erroremque hostibus illum ! 

Le vaudevilliste, il faut le dire, ne manquait pas à riposter 
dans ses couplets. Mais ayant persifflé Geoffroy, demandant 
si c'était Geoffroy l'Asnier ou Geoffroy l'Agénois (1) il s'at- 
tira cette réplique : 

Oui, Piis, je suis Geoffroy l'Asnier sans doute, 
Car à grands coups de fouet je chasse devant moi 
Tous les ânes brayans et têtus comme toi 
Que je rencontre sur ma route. 

Et ce qui l'acheva, fut un malencontreux poème en quatre 
chants sur Y Harmonie imitative de la langue française, publié 
en 1786 où on lisait des vers comme ceux-ci : 

A décider son ton pour peu que le D tarde, 
Il faut contre les dents que la langue le darde, 
Et déjà de son droit usant dans le discours, 
Le dos tendu sans cesse il décrit cent détours... 
L'I droit comme un piquet établit son empire... 
Le K partant jadis pour les Kalcndes grecques, 
Laisse le Q, le C pour servir d'hypothèques... 
Le Q trainant sa queue et querellant tout bas 
Vient s'attaquer à l'U qu'à chaque instant il choque, 
Et sur le ton du K calque son ton baroque etc. 

(1) Noms de deux rues de Paris. 



164 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Ce Q traînant sa queue et querellant tout bas fit dire à 
Rivarol, dans son Petit Almanachdes grands hommes : * M. de 
Piis est le premier poète qui ait songé à donner un état fixe 
aux vingt-quatre lettres de l'alphabet. » La verve de Rivarol 
est d'ailleurs intarissable sur le compte de Piis. « La ma- 
nière de M. Raté est tellement à lui, dit-il, qu'on nomme ses 
couplets les Ratés comme on nomme les Augustins les cou- 
plets de M. Auguste de Piis ». Et il termine le Petit Aima 
nach par cette note : « Les lettres X. Y. Z. se trouvent frap- 
pées de stérilité. Il n'y a que M. de Piis qui ait pu faire 
quelque chose pour elles dans son Poème de l'Harmonie ; 
c'est là qu'ils ont un rang ou une existence : 

Renouvelé du S l'X, excitant la rixe, 
Laisse derrière lui l'Y grec, jugé prolixe, 
Et mis, malgré son zèle au même numéro, 
Le Z, usé par l'S, est réduit à zéro. » (1) 

Tour à tour auteur dramatique, directeur de scène, fon- 
dateur de théâtre, Piis entra dans la farce révolutionnaire, 
et obtint par là des compensations à la perte de ses privi- 
lèges et emplois. D'abord agent de la commune de Chene- 
vière-sur-Marne, puis commissaire directorial du canton de 
Sucy et du 1er arrondissement de Paris, il devint, au lende- 
main du 18 brumaire, l'un des cinq administrateurs du 
Bureau central « qui avait remplacé depuis quatre ans la 
municipalité de Paris » et fut nommé secrétaire général de 
la Préfecture de Police, fonction qu'il occupa du 14 mars 
1800 au 17 mai 1814. Le retour des Bourbons l'obligea un 
moment de résigner son emploi mais ses connaissances 
administratives autant que de puissantes relations le firent 
installer dans la place d'archiviste de la police. Rien, de la 
sorte, ne lui parut changé dans l'état politique. Féal sujet et 

(1) On lit encore dans les Rioaroliana : « Du chevalier de P..., 
d'une malpropreté remarquable : il fait tache dans la boue. » 



AUGUSTIN DE PUS 165 

serviteur auprès de M. le comte d'Artois, sans culotte avec 
les jacobins — ce qui lui fut aisé d'autant que sa tenue avait 
toujours été fort négligée — bonapartiste avec le Héros, légi- 
timiste enfin sous le podagre de Gand, il n'eut jamais besoin 
de renouveler ses convictions, n'en ayant jamais eu, et, bon 
comédien, sut de tout temps, accorder ses façons au ton du 
jour. Aussi, à aucun moment, sa belle humeur de membre 
du Caveau ne le quitta-t-elle. Et c'est en chansonnant et con- 
tant qu'il rendit son âme au Dieu des bonnes gens, le 22 mai 
1832. 

On a de Piis une foule d'ouvrages dont les titres allonge- 
raient sans profit cette notice déjà trop longue. Rappelons 
ici, simplement, un volume de poésies et de contes en vers, 
Les Augusiins, publié à Londres sans date en 2 vol. in-18 et 
réimprimé par Cazin en 1781 sans nom d'auteur sous le titre : 
Recueil de poésies fugitives et contes nouveaux, en deux parties. 
Alertes et spirituelles, les historiettes qu'il renferme l'em- 
portent selon nous par leur concision et leur réelle poésie 
sur la banalité du genre, et elles valent que la célébrité du 
chansonnier ne fasse pas oublier les talents du conteur. 



A DEUX DE JEU 

— « Combien ce ruban-là, parlez, ma belle Dame ? » 

— « Cent sols, mon bon Monsieur, je n'en rabattrai rien, 
Car il me coûte à moi quatre francs, sur mon âme, 

Comme il est vrai que vous êtes chrétien 
Et que je suis honnête femme. » 

— « En ce cas-là ce n'est pas fort certain, 

Car voyez-vous, je suis athée. » 
Lors la Marchande un peu déconcertée : 
— « Parguienne et moi ne suis-je pas catin? » 



166 



CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 



La balançoire 

Il n'est pas de jeux innocens, 

Fût-ce même au village. 
Dès qu'on badine avec les sens 

La vertu déménage. 
J'en ai pour preuve en ce moment 

L'histoire de Rosine 
Qui se balançoit fréquemment 

Dans la foret voisine. 
Colas un jour s'étoit niché 

Tout au haut d'un des chênes 
Ou Rosine avoit attaché 

Ses vagabondes chaînes. 
Et là mon drôle entrevoyoit 

Certaines grâces nues 
Qu'en s'élevant elle croyait 

Ne dévoiler qu'aux nues 
« Amour, dit-il alors tout bas, 

J'ai besoin de ton aide : 
Du mal que me fait tant d'appas 

Donne-moi le remède. 
Pour lorgner tout, de mes deux yeux 

En vain je faia usage 
J'en vois trop peu pour être heureux 

Et trop pour rester sage. » 
Colas dit, et l'amour malin 

Rompant la balançoire 
Rosine en tombant montre en plein 

Et i'ébène et l'y voire. 
Du chêne, ardent comme un brasier 

Colas se précipite 
Et met ses doigts sur un rosier 

Dont la fraîcheur l'irrite ; 
N'y mit-il que les doigts ? holà ! 



AUGUSTIN DE PUS 

Il faut de la décence. 
Rosine depuis ce jour-là 

Jamais ne se balance, 
Et quand les filles, de ce jeu 

Lui rappellent les charmes, 
Rosine leur dit avec feu 

Mais non sans quelques larmes 
— « Ne croyez pas qu'à la santé 

Ce jeu puisse être utile. 
Car plus le corps est agité, 

Moins le cœur est tranquille ; 
L'honneur alors est en suspens 

Et si la corde casse 
Ce n'est jamais qu'à nos dépens 

Que l'amour nous ramasse. » 



167 



LA MAUVAISE DEVINERESSE 

Suzon, jeune et fraîche ribaude, 

Avec six gars, tous six fort innocens, 

Voulut un soir, jouant à la main chaude, 

Leur faire entrer de l'esprit par les sens. 

La voilà qui se penche en court jupon d'indienne, 

Main droite sur le dos pour recevoir les coups. 

Main blanche à cette place eut invité la mienne, 

A la donner moins dessus que dessous. 
Le plus nigaud des six, dit aux autres : — « J'opine 

A ce qu'ici la baisions tous, 

Jusques à tant qu'elle devine, 

Qui l'aura frappée entre nous. » 
Suzon en rit sous cape, on la claque, on la baise, 

« Je ne veux plus jouer à tel jeu désormais, 
Dit-elle en soupirant, moins de douleur que d'aise; 

Je ne devinerois jamais. » 



168 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 



LE CERTITUDE FACHEUSE 

Un Perruquier, trop certain que sa femme 

Venoit hélas ! de le faire cornard, 
La larme ù l'œil, lui dit : — « Eh bien, madame. 
Que pensez-vous du compère Naccard, 
Depuis longtemps sans doute il vous reluque. 

— « Vraiment, répond la barbière aussitôt, 

Vous avez cru le voir là-haut, 
Et ce n'était que sa perruque ; 
Notre garçon, sans nul dessein, 
Prés des vitres l'aura pendue ; 
Et vous m'injuriez soudain, 
Pour l'avoir d'en bas apperçue ? » 

— «Morbleu, dit le Barbier, point de raisonnemcns, 

J'ai regardé par la serrure ; 
Que ce fut sa perruque ou non, je vous assure, 
Que sa tête étoit bien dedans. » 



LE MAUVAIS IMPRIMEUR 

Nicodeme, fils d'Imprimeur, 

Et Suzon, fille de Libraire, 

S'éprirent d'une folle ardeur, 

Sans pourtant songer à mal faire. 

Amour fit un jour au duo, 
Essayer du baiser la volupté suprême, 
Si que la passion du pauvre Nicodeme, 
D'in-seize qu'elle était devint in-folio. 

Leurs quatre lèvres toutes neuves 
Du premier choc trouvèrent le plaisir ; 
Tant est vrai qu'on fait bien quand on cède au désir î 



AUGUSTIN DE PUS 169 

Tant est vrai qu'en baisant n'est pas besoin d'épreuves ï 
Or Nicodème aussitôt s'en alla : 
— <( Ah I dit la fille du Libraire, 
Le sot imprimeur que voilà ! 
Peut-il attraper la manière 
D'un baiser comme celui-là, 
Et n'en tirer qu'un exemplaire ! » 

(Recueil des Poésies fugitives et Contes Nouveaux, 
Londres, 1781.) 



THËIS 



Donner à présent un ouvrage 

Wst un pas des plus délicats : 

Hout effraye et rien n'encourage ; 

ffieureux qui n'écrit point et n'imprime pas ! 

étrange alternative I et comment faut-il faire ? 

~1 faut s'envelopper des ombres du mystère : 

c/3i mon livre déplaît, mon nom n'est point au bas. 

Voilà comme a signé M. le baron Marie-Alexandre de 
ïhéis, un plaisant recueil publié en 1773 sous le titre : Le 
Singe de La Fontaine, contes et nouvelles en vers, suivies de 
quelques poésies, à Florence, aux dépens des héritiers de 
Bocace (sic), à la Reine de Navarre, 2 volumes in-8«(l). C'est 
que M. le baron de Théis, ne se piquant point d'être homme 
de lettres, n'avait pas même la vanité commune aux ama- 
teurs. Il faut voir, dans sa préface en vers, comme il s'ex- 
cuse encore de présenter son livre au lecteur. Il le donne 
comme un manuscrit trouvé, et dont il n'est que le publiciste : 

J'ai pris le manuscrit, j'ai connu, j'ai vendu. 
Proiitez du larcin, ô lecteur bénévole. 
Sifflez-le, ou de près, ou de loin, 
Effeuillez, déchirez, brûlez même au besoin 
Je suis vêtu, je me console. 

(1) La Bibliotèque Nationale conserve un exemplaire de cet ou- 
vrage sous les cotes Y 8210 et 8211. 



THÉIS 171 

De fait, la plupart des Contes de Théis, s'ils ne sont pas 
trouvés comme il dit, sont du moins empruntés franche- 
ment à Boccace et à la Reine de Navarre, ainsi que l'étaient 
déjà la plupart de ceux de La Fontaine, d'où ce titre de Singe 
de La Fontaine. Mais au milieu de ces imitations qui, tout 
réussies qu'elles soient, n'en sentent pas moins l'exercice, 
l'auteur a pris soin d'insérer quelques contes originaux 
d'un ton léger, d'un langage savoureux et d'une invention 
ingénieuse, contes qui lui méritent une place dans ce recueil. 

Avant que de publier le Singe de La Fontaine, Théis avait 
composé deux comédies, Le Tripot comique ou la Comédie 
bourgeoise, pièce en 3 actes, en prose mêlée de vers, Paris 
1772, in-8°, et Frédéric et Clitie, ou l'amour, iamitié ou la re- 
connaissance, comédie en vers libres en 3 actes, Florence 
(Paris) A. Caillot, 1773, in-&>. Depuis, il n'imprima qu'une 
Encyclopédique morale ou code primitif, Bouillon, Bruxelles, 
et Paris, Belin, in-12, sorte d'ouvrage pédagogique et d'ail- 
leurs fort ennuyeux. 

La vie, pour Théis, paraît avoir coulé sans obstacles. Né à 
Sinceny (Aisne) d'un inspecteur général des manufactures, 
il fit, dit-on, d'excellentes études à la Flèche et ensuite à 
Paris, où il se maria. Après avoir, pendant quelques années, 
rempli à Nantes la charge de maître des Eaux et Forêts, il 
se retira dans une campagne de Picardie, et là, se consacra 
tout entier à l'éducation de son fils Alexandre-Etienne- 
Guillaume, lequel devint préfet sous le Régime de Juillet, et 
de sa fille Constance-Marie, qui, après avoir divorcé d'avec 
Pipelet de Leury, ci-devant médecin du Roi, épousa en 1803 
le Prince de Saim (1). Théis mourut à Paris en 1796. 

(1) Morte en 1843. Elle s'était signalée dès l'âge de 18 ans par des 
poésies agréables, et notamment la romance du Bouton de Rose qui 
eut une grande vogue dans les salons. Klle laissa une tragédie lyrique •' 
Sapho (musique de Martini), qui fut joué au Théâtre Louvois, ainsi 
que des cantates, des discours, épitres, etc. réunis sous le titre 
d Œuvres Complètes etc, Paris, 1?U1, 4 vol. in-8 . On doit également 
plusieurs ouvrages à son frère. 



172 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 



LES HABITS CHANGÉS 

Trois merciers allaient à la foire, 

Deux desquels avaient leurs moites, 
Qui les suivaient à ce que dit l'histoire. 
Le maris s'appelaient, l'un Grégoire, 
L'autre Camford, et le tiers Jacotiés ; 

Les femmes, Babet et Victoire. 

C'est tout, si je me suis trompé. 
Or, voilà, certain soir, mes gens et leur bagage, 

Dans un cabaret de village ; 

Le nom du lieu m'est échappé. 
On court à la cuisine, on souffle, on se secoue ; 

Chambre à deux lits et cabinet 
Est le lot du qiiinqne ; l'hôtesse est jeune ; On joue : 
L'un attrape un baiser, l'autre embourse un soufflet; 
Enfin, le souper vient. On soupe, on se goberge, 

Le vin est bon dans cette auberge ; 
— « A ta santé Camford! » — « Grand merci Jacotiés. » 

— « Eh bien, vous sommeillez, mesdames ? 
Au lit, au lit. Par la morbleu, les femmes 

N'ont rien de tendre que les pies. » 
Et de rire, et chacun d'en conter des meilleures ; 

La nape ôtée, il n'était que sept heures. 

Jacotiés qui médite un tour, 
Propose de jouer ; cartes sont exhibées. 
On apporte du vin ; les dames fatiguées 
Vont se refaire au lit de leurs travaux du jour. 

Camford jouait avec Grégoire ; 
Jacotiés regardait et leur versait du vin : 

Il buvait et les faisait boire. 
Tant il les fit lamper, que mes gars, dit l'histoire, 
Ne pouvaient de leur lit discerner le chemin 

Tout succédant au bon apôtre, 



THÉIS 173 

Le voilà gravement qui les prend par la main 

Et les conduit aux femmes l'un de l'autre. 
Il avait eu le soin de changer leurs habits. 

Ceux de Victoire il avait mis 

Auprès de sa compagne, et le sire de même 
Avait de la Babeau déplacé le paquet. 

Ne doutant rien du stratagème, 
Outre que le Champagne échauffait leur toupet, 
Chaque époux se coucha. L'oracle de Phrygie, 
Esope, a prétendu que de l'ivrognerie 
Les premiers résultats sont désir, volupté : 

Tel qui ne s'en est pas vanté, 
Ayant sous le rosier rencontre la couleuvre, 

A prouvé cette vérité. 
Que Bacchus de l'Amour est le metteur en œuvre : 
Au défaut de témoins, notre couple paillard 

En fournirait preuve certaine. 
Auprès de leurs tendrons mes gars étaient à peine, 

Qu'aiguillonnés par le nectar, 

Voilà chacun qui se démène. 
Les femmes, se dit-on, juraient entre leurs dents, 
De voir qu'ils se mettaient aussi tard à l'ouvrage. 

Le plus court en tels accidents 
Est d'enrager tout bas, si tant est qu'on enrage. 
Il est bon d'observer que de nos amoureux, 
L'un était très replet, et l'autre entre les deux, 

Ni gras, ni maigre. On conçoit bien d'avance 
Que lorsque le premier désirait ouvrager 
Il fallait que sa femme eût cette complaisance 

De se prêter, de s'arranger ; 
Trop de rotondité nuit dans telle occurrence. 

Camford, élancé comme un daim, 

Besognait d'une ardeur extrême, 

Et menait la Babet grand train. 
Mais de son compagnon il n'en était de même ; 

Peine, eflort, travail, tout fut vain. 



174 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Faut dire aussi pour sa décharge, 

Que la Victoire en ce conflit 

Ne fît pas le dû de sa charge ; 
Un rien, un oreiller placé bien à profit, 
Du gênant embonpoint eût absorbé la marge ; 

Mais le tendron n'était instruit. 
Ajoutez à cela que de la bonne dame 

Le sommeil engourdissait l'âme. 
Lassé d'un vain effort, Grégoire s'endormit. 

Le lendemain, rempli d'impatience, 
Jacotiés chez nos gens se rend en diligence ; 

— « Eh bien, mes fieux, levez-vous donc I 

Au lit encore ! on ne vit onc, 
Jusqu'à quel point, porter la négligence. 

Allons debout, il se fait tard. » 
— Qui va là ? dit Grégoire, Au diable soit la tête. 

De venir si matin nous rompre ainsi la bête. 
Est-ce toi, Jacotiés ?» — « Oui c'est moi, gros paillard. » 

Ce colloque éveilla nos dames, 
Dont les premiers regards, tombant sur les maris, 

De frayeur glacèrent leurs âmes ; 
Les voilà tout à coup qui jettent de grands cris. 
Les époux, à leur tour, considèrent leurs femmes... 
Peignez-vous, s'il se peut, l'embarras du quatrain 

A la double reconnaissance. 
Il fut juré, sacré, maugréé d'importance. 

Grégoire était le plus chagrin. 

Par soi jugeant de son confrère, 
Bien voyait que son front avait eu son affaire ; 
Ne l'avoir pas rendu le cas était touchant, 
Si fallut-il au sire avaler la pilule. 

Victoire, à ce qu'on dit pourtant, 
D'acquitter son mari se fit un vrai scrupule. 

Auquel cas plus de malheureux. 

Jacotiés les servit tous deux. 



THÉIS 175 

LES POIRES PAYÉES 

Auprès d'un couvent de Clairettes, 

Un manant avait son taudis. 
Un mur le séparait du jardin des nonnettes. 
Là croissaient à plaisir les plus savoureux fruits, 

Les légumes les plus exquis, 

Dont le voisin, par parenthèse, 

Voulait se gorger à son aise. 
La méthode était simple et commode à la fois. 
La nuit, pendant qu'au chœur on chantait les Matines ; 

Notre galant en tapinois 
S'en allait secouer les arbres des béguines, 

Prendre leurs choux, cueillir leurs noix. 

Or, une nuit que notre drôle, 
Sur les poiriers des sœurs, jouait son petit rôle, 

Une jeune et tendre Nonaia, 
Que possible l'amour, travaillait en sous-œuvre, 
Attirée en ce lieu par le frais du matin, 
Du nocturne larron vit toute la manœuvre. 
Une autre eût par ses cris réveillé le couvent, 

Et mis notre homme fort en presse. 
La nonette jugea tel éclat imprudent, 
D'autant qu'elle était là sans congé de l'abbesse, 
Elle prit son parti, courut au maraudeur, 

Qui tout entier à son labeur, 

Ne songeait qu'à garnir son grelle. 

— « Ah ! je vous prends à nous piller, » 

Dit-elle au compagnon, « c'est pour vous qu'on les grotte. 

Allons, vite, et sans babiller, 
Vuidez ce panier-là... La dose est raisonnable... 

Fort bien ; mais ce n'est pas assez, 

Et vous aurez pour agréable 

De payer les dégâts passés. » 

— « Payer, répondit le compère, 

« Y pensez-vous, ma sœur? Je suis un pauvre hère, 



176 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Je n'ai pas un sou, par ma foi.» 

— « Vraiment, mon cher, tant pis pour toi. 
Je vais donc en ce cas réveiller notre mère, 

Et tu seras pendu. »— « Moi-même ?» — « En plein marché.,. 
Tout cela se disait avec certain sourire ; 
Le gaillard comprenant ce qu'on voulait lui dire, 

Bien, dit-il, branché pour branché, 

Je vais donc jouer de mon reste ; 
Il faut, autant qu'on peut, adoucir son malheur. 

Alors, d'un pas robuste et preste, 
Sur les iruits renversés, il renverse la sœur. 

— « Puisque mon sort ainsi l'ordonne, 
Je mourrai, dit-il à la nonne, 

Mais pardieu, vous n'en rirez pas, 

Et vous me suivrez à trépas. » 

A ces mots, d'un poignard perfide, 

Que sur lui toujours il portait, 

Du tendron qui se débattait, 

Il entama le nonicide ; 

La belle fut dure à mourir : 
Le sexe est corriacc et tient beaucoup au monde ; 
Malgré que sa blessure eût été très profonde, 
Il fallut cependant quatre fois la rouvrir. 

Du jour la brillante cornière, 
Sur son char azuré, ramenant la lumière, 

La défunte, et son assassin, 
Après s'être embrassés, se quittèrent enfin. 
Le manant se hâtait de gagner sa chaumière, 

Laissant tous les fruits en tas ; 
Quand la gente nonnain s'apercevant du cas, 

Elle était bonne autant que belle ; 

— « Eh ! voisin, voisin, lui dit-elle, 
Attendez donc, vous oubliez, 
Prenez vos fruits ils sont payés. » 

(Le Singe de La Fontaine, etc., Florence, aux despeiu 
des her. de Bocace (sic) 1773.) 



L'ABBE BRETIN 



Quelques recherches que nous ayons faites, l'existence de 
l'abbé Bretin reste aussi fabuleuse qu'il convient à un auteur 
se proposant, - tel M. le comte deTressan, et dans la même 
époque,— de rajeunir les vieux fabliaux. C'est du moins l'in- 
tention qui se voit dans la Lettre à Madame '"% laquelle sert 
de préface à 1 édition originale, et où l'abbé manifeste, sur 
ses productions, la modestie bienséante à son état : « Je crois 
qu'il est à propos de vous prévenir, Madame, que l'on doit 
vous adresser un recueil de vieux contes rajeunis et défi- 
gurés pour la plupart. C'est un amas de folies et d'absur- 
dités qui n'ont pas le sens commun, c'est un ouvrage rempli 
de négligences, de vers trop libres, pour ne rien dire de 
plus... Vous feriez bien, madame, de renvoyer ces contes 
puérils sans les lire... » Quoique tournés fort joliment, ces 
contes sont en effet assez libres pour que quelques-uns aient 
demandé des cartons aux pages 43-44, 57-58 et 137-138, du 
volume qui les contient, sous le litre de Contes en vers et 
pièces fugitives, à Paris, chez Gueffier, 1797, in-8^. 

Mais, si nous ne pouvons rien dire sur ce mystérieux 
ecclésiastique, supposé toutefois que ce nom d'Abbé Bretin 
ne soit pas une plaisante mystification, nous saurons affir- 
mer que les dictionnaires sont très imprévus, et peut-être 
bien inexacts, lorsqu'ils disent après Michaud : « l'abbé 
Claude Bretin naquit en 1726 et mourut en 1807. Il avait été 
aumônier de Monsieur, père de Louis XVI, depuis Louis XVIII. 
Il écrivit un recueil de contes piquants... » A moins que 
l'abbé n'ait été aumônier du prince pendant l'émigration, — 
ce qu'un biographe, si bien informé de la date du décès, n'au- 

12 



178 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

rait pas manque de dire, — le nom de Bretin ne se trouve 
mentionné dans VAlmauach Royal en aucune année, parmi 
les gens qui composaient la maison du comte de Provence. 
Faut-il croire, après cela, cette note au crayon que porte 
l'exemplaire de la Bibliothèque nationale : « Ces contes sont 
de l'abbé Bertin, père du chevalier, mort en 1800? » Lais- 
sons plutôt aux romanciers de l'histoire littéraire — car il 
n'en manque guère — le soin de nous peindre en pied ce 
personnage de légende et d'en conter par le menu les péri- 
péties fantastiques. 

Entre les conteurs gaillards ou libertins, comme on 
voudra, — le personnage dénommé l'abbé Bretin est un des 
rares qui n'aient pas laissé de verser dans la scatologie. 
Encore en a-t-il usé en homme de goût dans le galant dessein 
de faire valoir un spectacle qui paraît l'avoir enchanté sans 
cesse. Certains de ses contes avaient paru dans les Elremus 
de Mnémosine et autres recueils ultra-légers de son temps. 
La plupart ont été réimprimés à Houen, par J. Lemonnyer, 
en 1879, à la suite de l'édition du Fond du sac, de Félix 
Nogaret. 



PLUS QU'ON NE DEMANDE 



Que j'aime à voir ces fertiles coteaux, 
Qu'un printemps éternel couronne de verdure I 
Lieux enchantés, où la belle nature, 
Pour nos plaisirs variant ses tableaux 
Des dons de Pomone et de Flore, 
Et s'enrichit et se décore, 
Prodigue de parfums et de fruits tour à tour ! 
Un limpide ruisseau qui fuit par maint détour, 



l'abbé bretin 179 

Vient arroser dans sa course légère 
Tous les arbrisseaux d'alentour; 
Le gazon sur ses bords offre un trône à l'amour, 

Et le feuillage un asile au mystère. 
Au milieu des bosquets de ce riant séjour, 
S'élève un monument de gothique structure : 
Un modeste ermitage, où l'adroite imposture 
S'engraisse des tributs de la crédulité. 
Les pieux fainéants de ce lieu respecté, 
Dans leur temple, avec soin, conservent la relique 
De... le saint n'y fait rien, dont la vertu mystique 
Procure la fécondité. 
Dans le couvent on vient de tout côté, 
Tant la dévotion ou la sottise est grande. 
Aspirant au bonheur de la maternité, 
Dame Remonde, un jour, y porte son offrande 

Et de l'avis d'un sage directeur, 
Pour prier avec elle, elle y mène sa sœur, 
Vierge et novice encor, dévote pèlerine. 
Son âge ? quatorze ans; son nom ? la belle Aline. 
Ne doutons pas que le succès 
A tant de zèle ne réponde : 
Dieu soit loué ! quelque neuf mois après, 
La belle Aline et la dame Rémonde, 
Par un prodige au-dessus de leurs vœux, 
Accouchèrent toutes les deux. 
Dans ses justes soupçons, ne pouvant se contraindre, 
Rémonde, furieuse, au prieur va se plaindre. 
Ce digne homme l'écoute et réplique soudain : 
— x Eh ! pourquoi donc, belle Rémonde, 
Lorsque le ciel vous rend féconde, 
Pourquoi vous plaignez-vous d'un saint 
Qui donne plus qu'on ne demande? 
En trouve-l-on beaucoup dans la légende? » 
« Comme une autre j'entends raison, 
Dit Rémonde au prieur, mais c'est un crime atroce : 



180 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Devenir mère avant la noce ! » 
— « Allez en paix, dit ce docteur profond, 
Le même saint qui rend fécond, 
Peut bien aussi rendre précoce. » 



L'ENFANT MODESTE 

Les bonnes gens de nos villages, 

Dans leurs processions, assez grossièrement, 
Représentent les personnages 

Célèbres de l'Ancien, du Nouveau Testament. 
Pour honorer l'Etre suprême, 

Gomme l'on peut, on fagote un dévot; 

D'Assuérus il ceint le diadème : 
Il se croit un grand homme et n'est rien qu'un magot. 

Pour égayer ces pieuses folies, 
Des filles du canton on prend les plus jolies, 
L'une est Esther; on voit Judith un peu plus loin, 
Sabre en main, et parée avec le plus grand soin, 
Pour séduire Holopherne, et faire sa conquête, 
Afin d'avoir l'honneur de lui couper la tête. 
Là, Magdeleine en pleurs, au ciel levant les yeux, 

Sur la blancheur d'un bras voluptueux 

Laisse flotter sa longue chevelure ; 

Ce négligé lui fait une belle parure ! 
Chacun, selon son goût, se choisit un patron ; 
L'un sera Barrabas, l'autre le bon larron. 
On voit l'apôtre ici; là, c'est l'évangéliste. 
De son fils, le pédant, un jour fait Jean-Baptiste, 
Comme le précurseur, errant dans le désert, 
Son corps, d'une toison, est à demi couvert; 
Et crainte d'alarmer les yeux de l'innocence, 
Le point essentiel se couvre avec décence. 



l'abbé bretin 181 

Pour le voiler en son entier, 
Faute de gaze on se sert de papier, 
Mais avec des rubans de manière on l'attache 
Que je défie à l'oeil de rien apercevoir. 

— Puisqu'avec tant de soin mon cher père le cache 
Ce serait donc pécher si je le faisais voir. 

Cet enfant raisonnait juste, sans le savoir. 
Un rien met en défaut la prévoyance humaine : 
Jean se trouvait placé près de la Magdeleine, 
Et pour la contempler, oubliant son agneau, 
Tant de charmes sur lui font un effet nouveau, 

Qui l'inquiète et le tourmente. 

On voit qu'il souffre et s'impatiente. 
Le héraut ne sachant ce qu'il peut éprouver : 

— « Mon enfant, lui dit-il, qu'est-ce donc qui te gêne? » 

— « Si de moi, promptement, n'éloignez Magdeleine, 
Mon père, on le verra, le papier va crever. » 



LA JARRETIERE 

Lise au ton précieux, mais pleine de candeur, 
Moi présent, l'autre jour, dit à son parfumeur : 

— «Tout le monde se plaint, monsieur, de vos jartières 
Je ne puis m'en servir, elles sont meurtrières. » 

— « Madame, c'est pourtant ce que j'ai de plus beau ; 
Et vous avez eu soin de les choisir vous-même. » 

— « Des manchettes, monsieur, elles sont le fléau ; 
J'ai vu, depuis hier, déchirer la sixième ; 

Vous sentez qu'à la longue, on n'y pourrait tenir. » 

— « Cet inconvénient me semble bien étrange. 
Ah! madame, je vois d'où cela peut venir. » 

— « Quelle qu'en soit la cause, il faut que je les chan e. 

— « Cela me paroit juste, et si vous faites bien, 



182 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Madame, vous prendrez la jartièreà rosettes; 
L'échange ne coûtera rien, 
Et vos amis, par ce moyen, 
Ne craindront plus pour leurs manchettes. » 

(Contes en vers et pièces fugitives, 
Paris, Gueffler, 1797.) 



PELLUCHON-DESTOUCHES 



Un des plus jolis recueils de contes en vers qui aient paru 
à la fin du xvnie siècle, Le Petit neveu de Boccace, par M. Pl.- 
D , a été quelquefois attribué, (sans doute à cause de la com- 
munauté d'initiales), à un certain Aristide Plancher de Val- 
court, comédien, auteur dramatique, et finalement utilité 
dans la tragédie révolutionnaire, où il participa notamment 
à la découverte de l'armoire de 1er. Dans ses Originaux du 
siècle dernier, Charles Monselet a prêté à cette attribution son 
autorité, d'ailleurs fort légère, d'écrivain spirituel plutôt que 
d'historien sérieux. On n'ignore plus maintenant, grâce à la 
communication faite au Bulletin du bouquiniste en 1862 par 
feu M. Eusèbe Castaigne, de son vivant bibliothécaire de la 
ville d'Angoulême, que Le Petit neveu de Boccace, ouvrage 
imprimé plusieurs fois et successivement augmenté, est l'ou- 
vrage d'un plaisantin de bonne compagnie, Pelluchon-Des- 
touches, né à Verrière, près Cognac, d'un assesseur civil et 
criminel au siège royal de Cognac (l).Pelluchon ou Pluchon- 
Destouches avait été, dit-on ainsi que son père, assesseur civil 
et lieutenant criminel au bailliage de Cognac. Il devint, en 
1791, l'un des administrateurs du département de la Charen- 
te, et mourut président du Tribunal civil de Barbezieux, le 
27 janvier 1819. 

« J'ai — raconte Eusèbe Castaigne beaucoup connu son 
fils, juge d'instruction a Cognac, sous la Restauration, décédé 
à Oran sous le gouvernement de Juillet. Il se plaisait, dans 

(1) Registres de l'état civil de Barbezieux, 1819.1)écès de Monsieur 
Gabricl-Jean-Antoine Pelluchon-Destouches. L'an mil huit cent dix 
neuf, le vingt-huitième jour du mois de janvier. 



184 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

ses moments de gaîté, à réciter les contes un peu graveleux 
de son père, et M. Mauldc, ancien conseiller de préfecture à 
Angoulêmc, m'a souvent montré un exemplaire de l'édition 
en 3 volumes (1) portant un ex-dono de l'auteur à M. Mauldc 
père, collègue de Pluchon-Destouches (sic) dans l'adminis- 
tration du département. » 

Publié pour la première fois à Amsterdam, chez Arkstée et 
Merkus, en un volume in-8»» à la date de 1771, ce recueil ne 
tarda pas à être fort recherché. On en connaît plusieurs 
réimpressions : Amsterdam, Arkstée et Merkus, 1781, petit 
in-8° ; Avignon, 1781, in-8° (illustrée de 2 figures et 4 vignet- 
tes de Patas, d'après C.-L. Derais) ; Amsterdam, 1787, 3 vol. 
gr. in-8°. C'est à cette dernière édition, publiée sous les ini- 
tiales PI. -D., revue, corrigée et augmentée de deux volumes, 
que nous avons emprunté les contes qui se trouvent ici. 
Déjà, trente et une des compositions de Pelluchon-Destou- 
ches avaient été données sous la signature, tantôt de Wille- 
main d'Abancourt, tantôt de Plancher de Valcourt, dans les 
Drôleries poétiques publiées par les frères Garnier en 1850. 

Pelluchon-Destouches, qui était fort jeune lorsqu'il écrivit 
ses Contes, s'est parfaitement bien exprimé sur eux dans leur 
Préface : « Je n'ai pas le sot orgueil de me croire l'égal de 
Boccace ; mais, comme dit La Fontaine : 



... Ce champ ne se peut tellement moissonner 
Que les derniers venus n'y trouvent à glaner. 

Ce n'est point non plus pour les gens graves que j'écris. 
Quel charme aurait pour eux une bagatelle qui n'est faite que 
pour la jeunesse? Plaire, amuser un instant,voilà toute mon 
ambition ; si je puis y parvenir, mon but sera rempli. 

La poésie de ces contes est facile et négligée ; elle sent un 



(1) Il s'agit de l'édition d'Amsterdam, la plus complète de toutes. 



PELLUCHON-DESTOUCHES 185 

peu le désordre ; c'est une femme du jour à sa toilette, peut- 
être la première : heureusement que dans ces sortes d'ou- 
vrages, on ne juge pas la Poésie à la rigueur; comme on ne 
iuge pas à la rigueur une jolie femme à son réveil ; quant 
aux tableaux, on pourrait me reprocher que sans avoir la 
beauté, la légèreté des grâces, ils en ont la nudité ; j'a 1 
cependant tâché de les ombrer d'une gaze légère, mais je 
l'avoue, cette gaze est bien claire. Peut-être auraient-ils 
gagné a être présentés dans un jour plus éloigné. » 



LE TROU DE SOURIS 

A raison de certaine enflure 

Qui dans trois mois disparaîtra, 

Ainsi, gentille créature 

Et figurante de l'Opéra, 
Demandait l'autre jour un congé. . . — « Pauvre sotte ! 

Lui disait la jeune Lolotte : 

Comment diable t'arranges-tu ? 

Tu m'as connu cette Eminence 

Avec laquelle j'ai vécu 

En assez bonne intelligence 
Pendant six mois... » — « Sans doute. Hé bien ? » 

— « Eh bien, à son départ pour Rome 

J'eus un Prélat italien. 
Le Monsignor, sans m'en témoigner rien, 
Au bout d'un an me vit donner la pomme 

A ce noble Vénitien 
Que débusqua bientôt son majordome. 
Ils m'ont tous fait... ce que nous fait tout homme 
Qui nous est joint par le plus doux lien ; 
Mais point d'enfans, ma chère, et voilà comme 

Doit se conduire une fille de lien. 



186 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Mais des enfans ! Fi donc ! je ris de ta sottise ; 

En voilà trois depuis deux ans .. 
Mais parmi nous, il n'est petits ni grands 
Que ton enflure ici ne scandalise. » 
— « Je le crois, dit Mimi, ton ami est fort bon, 
Mais de mon accident je ne suis point surprise ; 
Souris» qui n'a qu'un trou, dit-on, 
Ma bonne amie, est bientôt prise » (1). 



LA MEPRISE (1) 



Un batelier, non pas à barbe grise, 
Ains au contraire assez beau jouvenceau, 
Près de Margot, poissarde bien apprise, 
S'insinuait un jour dans son bachau. 
S'insinuer, comme a dit La Fontaine, 
C'est proprement semparer des tétons. 
Il s'en empare, et plus bas, à tâtons, 

Va boire un coup à la fontaine, 
Source d'amour. Soit hasard, soit dessein, 
Au lieu de suivre, ainsi qu'il est d'usage, 
Le bon sentier, le sentier d'abordage, 

Le drôle enfila le voisin : 
Sur quoi, Margot se récriant soudain ; 
- « Eh ! dis donc, chien ! c'n'est pas sti-ci, c'est l'autre, 
Tu prends saint Pierre pour saint Paul. » — « Eh ! putain ! 
Tu prends ton cl pour un apôtre? » 



(1) Ce mot a été attribué à Sophie Arnould. 

(1) Traité par Vasselier (Contes, Londres, 1800) : L'apostolat. 



PELLUCHON-DESTOUCHES 187 



LE CAS DE CONSCIENCE 

Dame Calliste, aux pieds du père Hilaire, 
De ses péchés disposant le fardeau, 
Versait des pleurs, et lui disait: — Mon père ! 
Vous me voyez tremblante et toute en eau, 
Sur certain cas dont il me reste à faire 
Aveu naïf et pour moi tout nouveau. 
Très bien savez que l'usage autorise... 
Que dis-je? usage ! Eh ! vous-même à l'église 
Traitez le don d'amoureux merci 
Comme un tribut que femme bien apprise 
Doit à son chef, en disant grand'merci. 
Aussi, depuis qu'un heureux hyménée 
A mon époux a joint ma destinée, 
J'ai satisfait au plus doux des tributs 
Avant-coureur du plaisir des élus. 
Mais combien l'homme est pervers, et volage ! 
Entrelacé dans mes bras caressans, 
Comme on le doit, pour flatter tous les sens 
Pour l'ordinaire, il m'offrait son hommage. 
Là, bouche à bouche, enchaînés, confondus, 
Portant l'ivresse en ses sens éperdus, 
Je recueillais ses soupirs au passage. 
Ce tems n'est plus. Monsieur veut raffiner. 
Et sans pudeur, hélas, me fait tourner 
Ce que des Dieux le monarque suprême 
Dans Ganymède admirait, ce dit-on ; 
Ce que souvent, sans être son giton, 
Montre au régent un morveux de sixième. » 
- « Eh! dites-moi, reprit le Révérend, 
Dans quel pertuis fait-il la douce affaire? 
Est-ce devant, ou si c'est pas derrière? » 
— « Que dites-vous ? poursuit en se signant 
La pénitente. .. Oh ! par devant, mon père; 



188 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Et c'est toujours dans le vase ordinaire 

Que l'arrosoir... » — « En ce cas, mon enfant, 

Vous y gagnez, reprend le père Hilaire, 

Et le scrupule, ici, n'est que chimère. 

Saint Paul a dit que femme ayant époux, 

Doit se soumettre au caprice de l'homme; 

Et puis, d'ailleurs, de quoi vous plaignez-vous ? 

Vous le voyez : tout chemin mène à Rome. » 



LA POIVRIERE 



Pour aller à la comédie, 

Un peintre, excellent compagnon 
Et plein d'esprit (on le nommait Sfumon), 
Donnait le bras à la vieille Emilie 
En négligé même assez indécent. 

Près d'eux passait en cet instant, 

Par cas forfuit, certaine Actrice 
Aux gros tétons, mais tant soit peu pendans, 
Et qui, dit on, faisait à ses amans, 
Certain cadeau dont la rime est en isse. 

— « Quelles salières ! voyez doncl » 

Dit tout bas la prude douairière. 

« Bon! ce n'est rien, lui répondit Sfumon; 

Si vous voyiez la poivrière ! » 



PELLUCHON-DESTOUCHES 189 



L'EPOUX NOURRICE 



Un jour la jeune Vermeille 
Nommait son mari, maman. 

— « Pourrait-on, tendre fanfan, 
Lui dit Damis à l'oreille, 
Savoir pourquoi votre époux 
Est ainsi nommé par vous ? » 

— « Mais c'est tout simple, dit-elle. 

— « Bon ! vous voulez plaisanter. : 

— « Point du tout, reprit la fille; 
Car si maman je l'appelle, 

C'est qu'il me donne à têter. » 



FELIX NOGARET 



Félix-François Nogaret, l'auteur du Fonddusac et de F Ans- 
ténète français, naquit à Versailles le 4 novembre 1740, de 
Louis Nogaret, officier du Roy (1) et de Marie-Jeanne Chau- 
deron de Villeneuve, son épouse. Il était le cadet de deux 
frères, dont l'aîné, Armand-Frédéric-Ernest, nécn 1734, après 
avoir obtenu, par la protection de La Vrillière, une pension 
du Roi de 13.500 livres, acquis la charge de trésorier-général 
du comte d'Artois, constitua à Paris une galerie de tableaux 
célèbre en son temps, fut impliqué dans la poursuite crimi- 
nelle intentée en juillet 1780 contre les comptables du comte 
d'Artois, et sombra misérablement, quoiqu'un arrêt du 
26 juillet 1783 l'eût déchargé d'accusation. Félix-François, 
âgé de quinze ans, débuta petit commis chez ce noble frère. 
Il y fit un service fort médiocre, s'il faut en croire une lettre 
adressée par celui-ci, le 23 juin 1763, à M. Mariette, l'amateur 
d'art, où sont déplorées « une inconduite qui mériterait pu- 
nition, une paresse, source de tous vices, et une indocilité 
qui révolte ». Le jeune employé n'en fut pas moins attaché, 
quelque temps après, aux bureaux de M. de Saint-Florentin, 
avec d'assez beaux appointements, et, s'étant marié le 2 oc- 
tobre 1769. avec la fille d'un Auvergnat enrichi dans la bon- 
neterie, se trouva tout à fait en situation de consacrer ses 
loisirs aux Neuf Pucellcs 

(1) Louis Nogaret était chef du gobelet de Louis XV, emploi qu'a- 
vait aussi tenu le grand-père du poète. Il fut également secré- 
taire du comte de Saint-Florentin. Nous empruntons tous ces détails 
à l'intéressante étude publiée par M. P. Fromageot dans la Revue de 
l'histoire de Versailles de février et mai 1904. 



FÉLIX NOQARET 191 

Nogaret, toutefois, ne sacrifia pas tout d'abord à celle quia 
nom Erato. Il se prit, à l'imitation de son ami Cubières, lequel 
préparait un savant in-tolio sur les mœurs et amours des Coquil- 
lages, d'une passion généreuse pour la malacologie. On le vit 
aussi, plusieurs années durant, grand ornithologue. C'est-à- 
dire qu'il avait empli ses tiroirs de débris marins et ses éta- 
gères d'oiselets empaillés. Dans ces dispositions, il imprima 
en 1770 une Apologie de mon goût 1) dédiée à M. le comte de 
Buffon, ouvrage baroque, mais qui n'en valut pas moins à 
son auteur d'élogieux articles dans le Journal des Connais, 
sauces humaines, dans le Journal des Beaux-Arls,et l'honneur 
inappréciable d'être associé aux Académies de Marseille et 
d'Angers. 

Il faudrait ignorer les plaisanteries qui se font au sujet de 
maints coquillages dans les pays maritimes, pour ne pas sen- 
tir la transition toute naturelle du malacologue au poète ero- 
tique. Sous l'anagramme de Xanferligole, Nogaret mit au jour 
en 1776 un recueil moitié prose, moitié vers, Les Vœux des 
(Cretois, histoire renouvelée des Grecs, où, après avoir établi 
que dans la vie humaine la somme des plaisirs l'emporte sur 
celle des douleurs, l'écrivain publiait, apparemment à l'appui 
de sa thèse, un certain nombre de contes légers et tournés 
avec facilité. Le succès de cette seconde partie détermina 
dans la voie galante notre Nogaret, lequel, entre tous les con- 
teurs du xvme siècle, fait cette exception fâcheuse qu'il n'é- 
crivit pas moins en ce genre par amour du lucre que par 
goût personnel du libertinage. Il est vrai qu'il en donna une 
excuse patriotique dans V Introduction du recueil publié en 
1779 (2 parties in-8") à Venise, chez Pantalon Phèbus, Le 
Fruit de ma quête ou l'ouverture du sac, recueil qui contient 
ses meilleurs contes : « Tout coupable que je suis, dit-il, je 
mérite peut-être quelque indulgence. Je suis de la famille 
d'Œdipe. Fales nolentem trahunt. Toute la différence qu'il y a 

(1) Apoloyie de mon goût, épilre en vers sur l'Histoire naturelle. 
A Paris, chez Couturier, 1771, 1 vol. iu-8". 



192 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

entre les effets de son étoile et de la mienne, c'est que Laïus 
mourut du trait qui le perça et que la renaissance des êtres est 
le résultat des traits que je décoche. » Aussi bien, l'Ouver- 
ture du sac ayant réussi en un volume, le conteur donna 
l'année suivante le Fond du sac, en deux volumes (1) bientôt 
suivis de trois autres sous le titre de YAristenète français. 
Cette fois, il paraît qu'on s'émut, et que l'éditeur Cazin fut 
menacé de la Bastille. Ce fut la gloire pour Nogaret. M ,ne 
la comtesse d'Artois en fit son bibliothécaire, et lorsque 
parurent les Quarts d'heure d'un joyeux solitaire et Y Are tin 
français(2), son nom se trouva tout indiqué pour l'attribution. 
Nogaret, disons-le, se défendit d'en être l'auteur, mais sans 
doute le succès de ces livres l'invita-t-il à perfectionner sa 
manière : après avoir traversé la Révolution (nous allons voir 
avec quelle vertu, quel patriotisme, et aussi quelle effron- 
terie), il fit à l'édition des Contes en vers de Félix Nogaret, 
publiée par lui en deux volumes in-8°, l'an VI, à l'âge de 
cinquante-huit ans, des additions tellement scabreuses que 
la police de Vienne, dont la tolérance est pourtant connue, 
tient encore le livre à l'index. Voici comme il s'en expliqua 
dans une Epître à Palissot : 

Ma plume un peu libre m'exclut 
De toute illustre Académie, 
Et me conduit à Belzébuth ; 
Mais..., un sourire d'Aspasie, 
Je le préfère à mon salut I 
Enfin, soit sagesse ou vertige, 
Je laisserai là l'Institut (3) 
Pour le boudoir de Callipyge. 

(1) Pour la description de ces deux ouvrages nous renvoyons le 
lecteur à notre Appendice. 

(2) Le Fond du sac, ou restant des babioles de M. X... Venise, 
1780 et 1782, 2 vol. in-8' ; nombreuses réimpressions. 

(3) M. Fromageot place cette épître en 1782. Il est évident qu'elle 
est postérieure à 1705. 



FÉLIX NOGARET 193 

L'attitude de Nogaret devant la Révolution fut celle de tous 
ses compatriotes. Alors que profitant plus que quiconque des 
« abus » de l'ancien régime, le Versaillais, semble-t-il, eût 
dû être le dernier à s'insurger, il entra au contraire, dès le 
début, avec une fureur sanguinaire, dans le parti de la Révo- 
lution. Nogaret, que sa chétivité exempta de la garde natio- 
nale, ne put participer ni aux tueries de la rue du Vieux- 
Versailles, ni au massacre des prisonniers d'Orléans. Mais 
il compensa son inaction par la violence de son langage. 
Il trouve, dès janvier 1790, « qu'on va comme des tortues ». 
En mars il invoque, tel Marat, le nom sacré de Brutus, il 
déclare infâmes les « adorateurs extatiques du pouvoir 
absolu ». 

L'esclave a disparu ; c'est le dieu qui raisonne, dit-il dans 
la langue d'Apollon. Car la poésie va être la fonction de 
Nogaret, à défaut du service en armes. Interrogée l'an II sur 
notre personnage, la 6e section de Versailles fit la curieuse 
réponse que voici : 

Etat avant la Révolution : commis. 

Etat depuis la Révolution : poète pour chanter la Révolution. 
Ouvrages de sa composition: hymnes et ouvrages pour la liberté. 
Quelles fonctions il peut exercer: la poésie. 

Et il s'en acquitte avec un zèle tout patriotique. On trouve 
dans les procès-verbaux des séances de la Convention qu'il 
lui a fait hommage : le 12 frimaire an II, d'une Cantate à VE- 
lernel t destinée à être chantée dans le temple de la Raison ; 
le 5 nivôve an II, d'un Cantique de louanges à l'Etre suprême; 
le 7 nivôve an II, d'un Hymne patriotique ; le 28 prairial an II, 
d'une Profession de foi républicaine et d'un Nouveau Pater; 
le 29 brumaire an III, d'un Cantique décadaire, etc., etc. Ces 
pièces cléricales sont pour le culte officiel de la République 
une et indivisible. Voici, à côté d'elles, des compositions d'in- 
térêt local : Y Appel aux Nations, chant héroïque mis en musi- 
que par Giroust, autre versaillais; une Scène guerrière, pour 
les citoyens gendarmes ; une Invocation pour la plantation 

13 



194 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

d'un arbre de la Liberté; le Bon Conseil, strophes, pour la dis- 
tribution des nouvelles bannières des sections ; la Forfan- 
terie aux abois, couplets héroïques, chantés dans la grande 
fête où se célèbre la reprise de Toulon ; les vainqueurs de 
Fleurus à la postérité, récit héroïque à grand orchestre, et 
pour finir la Ronde des Versaillais avec musique de Giroust, 
qui eut le pouvoir de mettre en mouvement, dit la relation 
officielle, le représentant du peuple Crassous, le maire de 
Versailles, les trois citoyennes, peu ou point vêtues, person- 
nifiant la Liberté, l'Egalité et la Fraternité, si bien qu' « à 
chaque refrain, hommes, femmes, magistrats, soldats, ins- 
tituteurs et institutrices, se tenant par la main, dansent, et 
mêlent leur voix à celle des musiciens ». 

Qu'on n'imagine pas néanmoins, sous ces manifestations 
ferventes, d'autre désir que celui de flatter les puissances 
du jour. La population de Versailles, composée en grande 
partie de domestiques, fut révolutionnaire pour les mêmes 
raisons qu'elle avait été monarchiste, et que depuis elle 
devint bonapartiste, légitimiste et orléaniste : pure habitude 
de la servilité. A peine le « Héros », au 18 brumaire, s'est-il 
emparé du pouvoir, que Nogaret lui adresse des « vers héroï- 
ques, les plus voisins peut-être de la sublimité » : 

De quelle essence est ce grand homme 

Qui ne permet pas qu'on le nomme, 

Et qui, né pour dicter des lois, 
Détrône le Superbe et devient Roi des Rois ? 

Ennemis de son diadème, 
Il nous a terrassés et je le vois debout 1 
Il embrasse le globe, il est présent partout... 

On le croirait un Dieu lui-même. 

Du coup, l'on en fit un censeur. Déjà le ministre de l'Inté- 
rieur, François de Neufchâteau, l'avait, en 1798, commis à la 
surveillance des fêtes décadaires et cérémonies civiques 
célébrées dans les ci-devant églises, devenues Temples de la 



FÉLIX NOGARET 195 

Raison, de la Paix ou de la Victoire (1). Nogaret, dans son 
nouvel emploi, mit tout le zèle dont nous le savons capable. 
Le nom de Dubois ayant été donné, dans une comédie, à un 
valet fripon, il le fit supprimer, par respect pour le préfet de 
police Dubois, et dit là-dessus à quelqu'un qui l'en plaisan- 
tait : « Si le ministre me renvoie demain avec un coup de 
pied au cul, me rendrez-vous ma place? » Il adressa au mi- 
nistre un long rapport tendant à retirer Tancrède et Tartufe 
du répertoire du Théâtre Français : Tancrède, parce qu'on y 
voit un proscrit rentrer dans sa patrie sans en avoir reçu 
l'autorisation du gouvernement ; Tartufe, pour ne pas déplaire 
au clergé, «le Concordat nouvellement établi ayant pour but 
d'étouffer tous motifs de discorde qui pourraient naître du 
pouvoir spirituel en contact avec l'autorité civile ». « Quel 
galimatias ! s'écria, dit-on, Bonaparte. Il faut que ce monsieur 
soit bien bête! Comment se nomme-t-il? C'est une place 
d'inspecteur à la halle qui lui convient! » Le Premier Consul, 
en effet, attachait une grande importance à la censure. Non 
seulement il exigeait de ses employés les habituelles apti- 
tudes policières, mais il les voulait capables de faire aux 
manuscrits des corrections littéraires. Le 22 pluviôse an xi, 
le Préfet du Palais, Fontaine Cramayel, écrivait à Nogaret : 
« S'il est essentiel que les ouvrages dramatiques ne choquent 
point le gouvernement, il l'est également qu'ils ne choquent 
ni la raison ni le bon goût, mais, pour le premier objet, nous 
avons la voie de l'autorité; pour le second, nous sommes 
réduits à celle du conseil. Je vous engage donc à joindre vos 
efforts aux miens pour amener les comédiens, et, s'il est 
possible, les auteurs, à un meilleur choix d'ouvrages. Je 
crois même devoir vous avertir que le Premier Consul met 
beaucoup plus d'importance qu'on ne croit a ceux qui sont 

(1) On avait signalé au ministre que dans le faubourg Saint-Ger- 
main, de mauvais plaisants se permettaient, à l'occasion de la célé- 
bration des mariages, de faire jouer pur l'orchestre des airs de 
circonstance, de les applaudir et de les bisser à grand bruit. 



196 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

présentés au théâtre Feydeau, théâtre qu'il regarde comme 
essentiellement national, parce qu'il observe avec raison que 
c'est celui dont le répertoire est le plus habituellement joué 
dans les départemens. Il est donc à souhaiter, tant pour la 
gloire de la nation que pour l'esprit public, que ce réper- 
toire soit le meilleur possible. » En conformité de quoi 
Nogaret écrivait à Raynouard, au sujet de sa tragédie des 
Templiers : « Le permis qui vous est accordé est conditionnel, 
jeveuxvousdirequevousn'cn jouirez qu'autant que vous vous 
conformerez au vœu de M. le Premier Chambellan, qui m'a 
chargé de vous proposer la modification de quelques pas- 
sages... ». Le conditionnel est exquis; il aide à comprendre 
pourquoi le prince de Ligne surnommait Napoléon : Brouil- 
lon /er. 

Les événements de 1815, qui firent perdre sa place au vieux 
Nogaret, réveillèrent en son cœur des sentiments royalistes. 
Il adressa des épîtres en vers au duc Decazes et au roi 
Louis XVIII, qui lui octroyèrent quelques gratifications. En 
1824, l'auteur du Cantique décadaire, imprime un Bouquet au 
Roi, une Prière du chrétien, se proclame le « doyen des gens 
de lettres » et fait valoir ce titre à la bienveillance du nou- 
veau roi Charles X, en lui rappelant les anciens services de 
sa famille auprès du comte d'Artois. Mais il paraît bien qu'en 
cette circonstance, le roi Charles X ait oublié avec désinvol- 
ture les obligations du comte d'Artois. Sourd, et à demi 
aveugle, le malheureux Nogaret se vit, à plus de quatre- 
vingts ans, réduit à vivre d'expédients. Il n'en continua pas 
moins à rimer, et notamment à prendre parti dans la que- 
relle romantique, par un Dernier soupir cfun rimeur de 89 ans 
ou versiculets de Nogaret (Félix) sur la métaphysico-neologo- 
romanticologie. En 1830, nouvelle diatribe : LŒuf frais ou 
Erato gallina puerpera, petit conte en guise de préambule au 
dialogue ci-après : Les soleils éclipsés, prononcé du vieux clas- 
sique Aristenète sur les productions ténébreuses de M. Victor 
Hugo. Cette fois c'était bien la fin. Nogaret mourait à Paris 
le 2 juin 1831, dans sa quatre-vingt-onzième année. 



FÉLIX XOGARET 197 

Tel qu'il fut, Nogaret a écrit des contes plaisants, fort 
littéraires, et que Palissoî, dont, il est vrai, l'autorité n'est 
pas très grande, trouvait supérieurs à ceux de Vergier par 
leur gaieté franche et leur finesse d'expression. Un des mé- 
rites de Nogaret est qu'il est l'inventeur de la plupart de ses 
contes. 



L'ABBESSE ET UN VOLEUR 

Sur un baudet une gentille abbesse, 
Pour sa santé se promenait un soir, 
A quelques pas de son triste manoir. 
Elle chantait, bannissant la tristesse, 
Couplets d'amour avec gentil refrain, 
Quand un voleur se présente, et, soudain : 

— « C'est bien chanté, dit-il ; mais il me faut la bourse. » 

La belle garda son bon sens. 
Certain hochet qu'elle portail en course, 
Dieu de velours connu dans les couvens, 
Dans ce péril lui fut une ressource. 
L'abbesse, dit-on, s'en servit 
Comme d'un pistolet, tout prêt à faire flamme, 
C'était bien avisé : mais le voleur le vit. 
Le drôle en rit sous cape, et lui dit : — « Sainte dame, 

Recommandez à Dieu votre àmc ; 
Vous allez périr sous.. . » L'arme dont il s'agit 
Se devine aisément : le coquin la produit, 
Prêt à percer la belle tout à l'heure. 

— « Ou l'argent ou la mort : choisissez, beau bijou ! » 

— « Jésus, mon Dieu, le dangereux filou I 
Frappe, dit-elle, que je meure, 
Plutôt que de donner un sou. » 



r.ONTKS i:T CONTKI HS (1MLLAHDS 



TURCARET 

Mons Turcaret, chez certaine Vénus, 

Fut payé net : il eut pour ses écus, 

Tout le présent que nous légua Christophe. 

Mons Turcaret, qui n'est brin philosophe, 

Désespéré, maudissait maint docteur 

Du fer tranchant menaçant son honneur. 

Voyez Linceul, c'est l'aigle de la ville, 

Lui dit quelqu'un témoin de sa douleur. 

Cet autre arrive. — « Hé! bonjour, homme habile! 

Regardez-le ; . . . trouvez-vous du danger ; 

Dites : j'ai vu vos Fratrer à la file 

Tous sont d'avis qu'il le faut abréger!. . » 

— « Ah ! les bourreaux ! ce n'est pas nécessaire. » 

— « Bon : grand merci, mon cher monsieur Linceul. 
Dites-moi donc : eh bien ! que faut-il faire ? » 

— « Rien : dans deux jours il tombera tout seul. » 



L'EAU DES CARMES 

Frère Luce de Besançon 

Peut passer pour une merveille, 

Il sert Bacchus et Cupidon ; 

Il a du poil noir au menton, 

De très beau rouge à chaque oreille, 

Et sur le nez un gros bourgeon. 

Hier, chez la veuve Toinon, 
Il alla porter sa bouteille.. 
Toinon dormait ; il la réveille. 
Elle était de couleur citron 



FÉLIX NOGAKET 199 

Pour l'avoir attendu la veille. 

Ce qu'il avait dans un flacon 

Il le verse et la rend vermeille, 

Et puis lui dit : — « Adieu Toinon. » 

On voit que le moine félon 

La veille, de plus d'un tendron 

Avait inondé la corbeille : 

De qui la veuve ayant soupçon, 

Lui dit : — « Demain, frère Luçon, 

Apportez-en de la pareille. 

Et prenez bien garde au bouchon. » 



ROULE TOUJOURS 

Certain époux (jongleur incomparable) 
Jouait au mieux de tous les instrumens, 
Fors un ; et celui-là, c'est le plus agréable. 
En compagnie il était adorable, 
Il enchantait, on vantait ses talens : 
Rentré chez lui, plus d'applaudissemens ; 
Au jeu d'amour, il était insolvable ; 
Et sa moitié, qui passait mal son temps 
Soir et matin donnait l'Orphée au diable. 
Depuis trois mois qu'on l'avait mise au lit 
Avec cet homme, ou faible ou mal construit, 
Elle enrageait ; c'est dire que la belle, 
Après trois mois d'un long et vain déduit 
Quoi qu'elle eût fait, était encor... très belle. 
Elle en parla : chacun vint ; un galant 
Des mieux tournés joua de la prunelle, 
Et fut admis à témoigner son zèle. 
L'item était de trouver le moment ; 



200 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Car le mari, toujours en sentinelle, 
A leur bonheur, mettait empêchement. 
Un soir pourtant que le nigaud s'applique 
A composer un morceau de musique, 
(Morceau divin, qu'il chante en griffonnant), 
Et qu'à sa table il est posté de sorte 

Qu'il tourne maladroitement 
La face au jour et le dos à la porte, 
L'amant arrive : il est incontinent 
Conduit, caché dans une garde-robe 
Sans qu'on s'en doute ; un long ajustement, 
Robe ou manteau se trouvait là pendant, 
Un grand fauteuil est placé par devant : 
Cet attirail à l'Argus le dérobe. 

La nuit venue et le couple couché, 
L'époux ronflait sans avoir déniché 
L'hymen honteux au fond de sa cellule. 
La dame alors, son époux éveillant... 
L'éveillant ! oh ! le fait est surprenant, 
Dira quelqu'un : la sotte : hé, par Hercule ! 
Il fallait sans mot dire, aller trouver l'amant. 
Oui ; mais le bruit qu'on fait en se jouant 
Pouvait frapper le conduit acoustique, 
Très délicat, d'un faiseur de musique, 
Et d'un jaloux... qui, volontiers feignant 
De se livrer au pouvoir narcotique 
Mieux que pas un connaît d'où vient le vent. 
Or, écoutez comme on nous en revend !.. 
En fait d'astuce, une femme est unique. 
Celle-ci donc, son époux éveillant, 
Feint qu'au bas-ventre elle sent la colique. 
— « Je vais dit-elle, au cabinet céans, 
Mon bon !.. mais il fait noir ; j'ai peur des revenans. » 
— « Eh bien ?» — « En pareil cas le bruit seul me rassure, 
S'il vous plaisait jouer d'un instrument. » 



FÉLIX NOGARET 201 

— « Oui-dà; duquel? » — « Héraais... du plus bruyant. 
Du tambour ; et tenez, poursuit la créature, 

Qui, sans clarté, feint d'aller tâtonnant : 
Je le tiens, le voici, battez fort ; battez-en 
Sans intervalle ; allez toujours roulant ; 

Cependant sous la couverture 

Tenez vos pieds chaudement. » 
L'expédient plus fort à la mazette, 

— « Donne », dit-il ; il prend chaque baguette, 
Et le voilà qui, sur son instrument, 

Fait tant de bruit que Jupin, en tornant, 
N'aurait pas grondé davantage. 

Déjà la dame est avec son amant ; 
Le fauteuil sert, et le combat s'engage. 
Sans se gêner le galant agissait ; 
Car de son mieux le mari le servait, 
Narguant les morts par son affreux tapage, 
De son côté, la dame se prêtait... 
Dans cet accord, adieu... fleur du bel âge ; 
L'heureux amant l'enlève, et se fait jour... 
La dame jette un cri. L'époux dit : — « Et, mamour ! 
Qu'est-ce donc ? As-tu peur ?» — « Non, répond la finette : 

J'imaginais que la baguette 

Venait de crever le tambour. » 



LA BAGUE PERDUE ET RETROUVEE 

Dans la maison d'un vieux jaloux 
Qu'avaient quitté Vénus, et l'Amour, et Priape, 
Un marquis fréquentait, et faisait les yeux doux 
A sa gente moitié qui mordait à la grappe ; 



202 CONTES ET CONTEURS OAILLARDS 

Si qu'il pouvait compter sur son consentement. 

C'est beaucoup : toutefois ce n'était rien encore ; 
Car il restait à trouver le moment, 
Amour peut tout ; amour le fit éclore ; 
Et je vais vous conter comment : 

La dame avait un diamant 
De très belle eâU, d'un prix... tel qu'un Cassandre 
Y devait mettre, en dédommagement 
Du doux plaisir, de l'amour vif et tendre 
Qu'il ne pouvait montrer que rarement. 

Un jour, la belle étant à sa fenêtre, 

Le mari dans l'appartement, 
Le marquis avec eux, elle pense à l'instant 
Que son argus les quittera peut-être, 
Si, tout à coup, elle fait le semblant 
D'avoir perdu son diamant. 
— « Ma bague de mon doigt vient de tomber, dit-elle 
Je crois la voir là-bas,... dans la salle,... au jardin. » 
Le marquis dit : — « J'irai la chercher en vain ; 
Car, sur ma foi, j'ai la visière telle 
Qu'en plein midi je n'y vois quasi rien. » 
Lors le barbon (tout barbon est avare !....) 
Sur son gros vilain nez camiis 
Enfonçant sa double lunette, 
Descend en hâte, et cherche, et trouve place nette ; 
Bien qu'à tous les saints il promette 
Des messes et des oremus. 
Sa femme cependant l'anime et l'encourage. 

La fenêtre lui sert d'appui. 
Derrière elle un rideau ferme à l'œil tout passage : 
Mon jaloux ne voit qu'elle, elle ne voit que lui... 
Ainsi caché, le galant personnage 
Le beau marquis, à cette heure à l'ouvrage, 
Fait le devoir. . porté... non pas comme un mari. 



FÉLIX NOGARET 203 

Ains employant le revers de la page, 
Et je crois bien n'y laissant aucun pli. 

Lors à l'époux, dont la vue éprouvée 

Mais sans succès, s'exerce encor là-bas, 

Cherchant la bague et ne la trouvant pas, 

La dame dit (toute chose achevée) : 

— « Venez, mon cœur, le marquis l'a trouvée. » 



GERONTE A SA SERVANTE 



On sait comment le bonhomme Géronte 
Perdit son vin; maint auteur le raconte : 
J'ai lu le texte, et je puis, Dieu merci, 
Par passe-temps le raconter aussi. 

Le vieux Géronte avait une feuillette 
D'excellent vin, que pour de fins gourmets 
Il réserva quand il en fit l'emplette. 
Chiche d'ailleurs, il avait pour recette 
Qu'on dîne mal avec les meilleurs mets, 
Quand par-dessus on boit de la piquette; 
Mais qu'un fin vin dispense des apprêts. 
Bref, en ce point, il était honorable. 

Arrive un jour, comme il était à table, 
Un sien ami. — « Vous venez un peu tard, 
Dit-il, mon cher, vous ferez maigre chère : 
Je n'ai pour tout, rien que ces pois au lard. 
Pris de si court, je ne saurais mieux faire : 



204 CONTES BT CONTEURS GAILLARDS 

Tâtez pourtant de ce mince ordinaire; 
Pour réconfort vous boirez du nectar. 
Or sus, Margot, prenez de la lumière, 
Le panier, le toret, la canellc, un flacon. » 
Cet ordre là fut un coup de tonnerre 
Pour Margoton; l'avide chambrière 
Lampait ce vin qu'elle trouvait fort bon ; 
Elle en buvait chaque jour de façon, 

Que pour lors il n'en restait guère. 
11 faut pourtant obéir au barbon. 
Elle paraît, la friande commère, 
Tenant en main l'attirail nécessaire. 
— « Bon ! » dit Géronte. Il se lève et la suit. 
Dans le caveau d'abord, par manière d'acquit. 
Du revers de l'index Géronte heurte la tonne. 
Sous son doigt décharné la futaille résonne !... 
Il s'arme du foret; ô dernier rabatjoie ! 
Le tonneau frappé rend un son 
Tel que fit le cheval de Troie 
Sous la pique de Laocon. 
— - « Quoi ! mon vin s'est enfui ! Eh, de quelle façon ? 
Et comment? Et par où? Monte un peu Margoton, 

Sur le tonneau; regarde là du long; 
Examine le fond tourné vers la muraille : 
Quelque cerceau, peut-être, aura pu se lâcher. » 

Voici Margot sur la futaille, 
Tête bas, croupe haute, et feignant de chercher, 
Lanterne en main, s'il n'est rien là qui baille, 

Croyant bien Géronte abusé. 
Géronte, à deux genoux, vers le fond opposé, 
Dessus, dessous, promène sa lumière, 
Le tout en vain. A la fin le barbon 

Relevant en l'air le menton, 
Fort à propos rencontre le derrière 
De Margot, qui pour lors se penchait de manière 
Qu'on voyait tout sous le jupon. 



FÉLIX NOGARET 205 

Au spectacle qui l'enchante, 
Géronte, à demi consolé, 
Dit : — « Bon ! Margot, je vois la... fente 
Par où mon vin s'en est allé » (1). 



(1) Cette pièce, dont on trouve une des premières versions dans 
le Recueil de Poésies diverses du sieur D'" (Le Fausset), a été reprise 
par bon nombre de conteurs, entr'autres par d'Aquin de Chateau- 
Lyon, Legier, etc. Les quarts d'heures d'un joyeux solitaire (attribué 
à L. Sabatier de Castres), en accueille en outre une leçon nouvelle 
sous ce titre : La Servante excusée. 



BEAUFORT D'AUBERVAL 



« Le 22 avril 1764, je suis entré dans le monde par la porte 
ordinaire, et je m'inquiète aujourd'hui fort peu par quelle 
porte j'en sortirai. . . Ma naissance est un enfantillage, ma vie 
un roman... Je suis le fils d'une actrice fameuse par sa 
beauté, ses talens, et surtout la bonté de son cœur. Le pre- 
mier théâtre de Paris, de l'Univers, l'ancienne Comédie fran- 
çaise, fut son berceau, le mien, celui de sa gloire, de ses 
plaisirs, de sa fortune et de ses malheurs... On jouait la tra- 
gédie des Horaces; ma mère faisait le rôle de Camille : la 
superbe imprécation de a Rome, l'unique objet de mon res- 
sentiment! » pillée par Voltaire et tant d'autres, avança de 
quelques jours ma naissance, et pronostiqua les malheurs 
qui devaient la suivre. Après avoir porté la terreur et la 
pitié dans l'âme des spectateurs, en prononçant avec force 
les vers suivants : 

Puissè-je 

Voir le dernier Romain à son dernier soupir; 
Moi seule en être cause, et mourir de plaisir î 

ma mère accouche et se roule dans le trou du souffleur. 

« Le spectacle fut interrompu, comme on peut le croire. 
Plusieurs spectatrices me voyant venir au monde d'une 
manière aussi tragique, accouchèrent subito à force de rire. 
La salle de comédie ressemblait à l'amphithéâtre de Saint- 
Côme; le cours de morale fut fermé, celui des accouche- 
ments fut ouvert, et je puis dire que jamais naissance de fils 



BEAUFORT d'AUBERVAL 207 

d'Empereur ou de Roi ne fit plus de bruit que la mienne. » 
Ainsi débuta dans le monde, et même sur les planches, 
Alphonse-Aimé de Beaufort d'Aubcrval, comédien, poète, 
auteur dramatique et même directeur du théâtre de la Mon- 
naie, à Bruxelles, en 1818, s'il faut en croire l'exorde de 
VEnfant du Trou du Souffleur, sorte de roman autobiogra- 
phique, où du reste le merveilleux abonde, publié à Paris, 
chez Petit, Maradan et Pigereau, l'an xi, en 2 volumes in-12. 
Le récit de cette naissance, cela va sans dire, est une fan- 
taisie entre mille autres. Rien, que nous sachions, ne vient à 
son appui dans la chronique de l'époque. Le nom même de 
l'actrice à qui un accident si singulier serait arrivé est resté 
inconnu jusqu'ici. Auguste Imbert, qui fut le dernier éditeur 
de Beaufort, et qui lui consacra quelques lignes émues en 
tête de cette œuvre posthume : Le Bâtard d'une haute et puis- 
sante dame, laisse entendre que Beaufort « dut le jour à 
M ,le Con*", qui fut longtemps l'honneur de la scène fran- 
çaise ». Si le biographe, ici, désigne M 1 ^ Contât l'ainée, celle 
dont Grimm prit plaisir à se railler et qui fut victime d'une 
mystification restée célèbre, il ignore apparemment que celle 
actrice, née le 17 juin 1760, avait quatre ans au moment que 
naquit Beaufort. La mère de celui-ci semble plutôt être une 
demoiselle D***,amie de mesdemoiselles Clairon et Dumesnil, 
mais beaucoup plus jeune qu'elles, mademoiselle Dubois, 
peut-être. Quant à son père, voici ce qu'en dit Imbert : 
« Alphonse-Aimé de Beaufort d'Auberval était le filleul du 
duc de *** et assurait même qu'il lui tenait de plus près. » 
Ignorant si Beaufort, d'une aussi noble bâtardise, se vanta 
jamais, nous ne voudrions pas, sur ce point, démentir le 
respectable Imbert, mais nous observerons qu'à la première 
ligne de VEnfant du Trou du Souffleur, le nouveau Figaro, 
comme il s'intitule lui-même, emploie un tout autre langage : 
« On est toujours V enfant de quelqu'un », dit-il, reprenant la 
sentence mémorable de Bridoison, au troisième acte du 
Mariage de Figaro. Parle de son père qui voudra, pour moi, 
je n'en sonnerai mot, je n'ai jamais parlé des absens, encore 



208 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

moins de ce que je ne connais point; j'ai fait dans nia vie 
assez de bévues sans faire encore celle-ci. 

Je suis trop fier de ma mère pour m'embarrasser ici du 
collaborateur de ma naissance. Que ce soit Pierre, ou Paul 
ou Jacques, ou Jean-Baptiste, ou Jean de Nivelle, je m'en 
bats l'œil, c'est le cadet de mes soucis. Je suis l'enfant de 
ma mère, cela répond à tout. » 

Triste existence, au demeurant, que celle de Beaufort 
d'Auberval, en dépit de « l'horoscope que tirèrent plusieurs 
grands astrologues de ce temps-là... Je devais, à les entendre, 
être un jour un Curiace, un Horace, un Le Kain, un grand 
homme, que sais-je, un phénix... Hélas ! je ne fus pas même 
le fils de mon père aux yeux des lois; et aux miens, je ne 
suis que moi, c'est-à-dire un peu plus que rien. » D'abord 
comédien en province, puis journaliste, auteur dramatique 
applaudi, poète recherché, la fortune parut un temps lui 
sourire, et V Enfant du Trou du Souffleur, roman plein d'es- 
prit et d'originalité, nous fait voir qu'il en était bien digne. 
Mais les mêmes qualités qui firent le succès de sa jeunesse, 
le goût de l'esprit et de la volupté, furent, dit-on, ce qui le 
perdit. Après avoir été directeur du Théâtre de la Monnaie, 
à Bruxelles, en 1818, — c'est l'apogée de sa carrière, — on le 
vit sombrer dans la crapule et dans la débauche. Sans souci 
du lendemain, vivant de charité, sollicitant et empruntant 
sans relâche, il fréquentait alors de méchants cabarets, et, 
« pourvu qu'on lui payât à boire », récitait des contes gra- 
veleux, des fables libertines, voire même des satires poli- 
tiques, si bien que la police saisit et confisqua, dit-on, ses 
manuscrits. Lui qui, ayant fait « son entrée dans le monde 
par la porte ordinaire », mais dans un trou de souffleur, 
s'inquiétait fort peu dans sa jeunesse « par quelle porte il 
en sortirait », faillit bien finir, pour faire pendant avec sa nais- 
sance, dans un trou de souffleur, et de quel théâtre, hélas!... 
M. Comte (de Genève), « physico-magi-ventriloque, le plus 
célèbre de nos jours », et pour tout dire le Robert-Houdin 
d'alors, l'avait engagé comme souffleur dans son « Théâtre 



BEAUFORT D'AUBERVAL 209 

déjeunes élèves ». Victime de manœuvres policières, Beau- 
fort perdit son emploi et dut errer de façon lamentable, 
vieillard sexagénaire que les excès et les privations avaient 
rendu tout à fait caduc, jusqu'à l'heure où, miné par le mal, 
l'hôpital Beaujon le recueillit (1), le 19 août 1825. Il s'éteignit 
quelques jours après, le 26 août, de « phtisie pulmonaire ». 

Beaufort d'Auberval a laissé un certain nombre d'ouvrages 
dont quelques-uns ont mérité d'être réimprimés dans ces 
dernières années ; des romans : Elle et moi ou Folie et 
Sagesse, Paris, Laurens jeune, 1800, 2 vol. in-12; L'Enfant du 
Trou du Soujfleur, etc., Paris, Lepetit, Leprieur, etc., 1803, 
2 vol. in-12 (1); Le Bâtard d'une haute et puissante dame, etc., 
Paris, Poulton, 1831, 2 vol. in-12; des poèmes : Epîires libé- 
rales en vers ou satires (comme on voudra) à mes souliers, aux 
arts, à rien, etc., Paris, chez tous les marchands de nou- 
veautés, et chez l'auteur, rue Bourbon-Villeneuve, 1819, in 8°; 
La France fière d'elle-même ou Hommage à ses Grands Hom- 
mes depuis le gaulois Brennus jusqu'à l'immortel Cambronne, 
Paris, Ponthieu, 1820, in-8<>, et Paris, A. Clérisse, 1820, in-8°; 
UOpinion, poème (Chants i et n seuls), Paris, l'éditeur, 1821, 
in-8° ; des comédies, des vaudevilles dont La Vérité dans un 
puits ou la Comédie sans acteur sur la scène, vaudeville en 
1 acte, Troyes, Gobelet, an vin (1800), in-8°; une fantaisie en 
prose : Voyages et séances anecdotiques de M. Comte (de 
Genève), physico-magi-ventriloque, le plus célèbre de nos jours, 
publiés par un témoin auri- oculaire, etc.,Dentu, 1816, in-12, etc. 

De toutes ces productions, nous ne retiendrons que ce 
très curieux recueil : Contes Erotico philosophiques (Bruxelles, 
Dcmanet, et Paris, Ferra, 1818, 2 vol. in-18), réimprimé à 
Bruxelles, sur l'édition de 1818, avec illustrations d'Amédée 
Lynen « cette présente année 1882, par Henri Kistemaeckers, 

(1) Les registres de cet hôpital le désignent sous le nom de Beau- 
fort d'Auberualle. 

(1) Il existe une réimpression récente de cet ouvrage : L'Enfant du 
Trou du Souffleur ou V Autre Figaro, Bruxelles, J.-.I. Gay, 1883, in-18. 

14 



210 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

éditeur », in-8°. Beaufort s'y montre un des derniers repré- 
sentants de la poésie libre au xvme siècle, et comme une 
épave de la littérature galante. Encore que ses vers n'aient 
pas la qualité de sa prose, ils ne laissent pas d'avoir cette 
naïveté savante qui convient au genre, et cette malice de bon 
aloi sans laquelle le conte libertin tournerait vite à la sotte 
grivoiserie. 



LE PETIT VOYAGE 

ou 

LES URSULINES ET LES CARMES 

Deux hirondelles de carême, 

Deux Ursulines, c'est de même, 
Qui sous la guimpe avaient gentil minois, 
Un teint de rose et d'amour le carquois ; 
Enfin ce talisman qui fait partout qu'on aime 
Le bavolet, la guimpe et jusqu'au diadème, 

S'en retournaient pédestrement, 
Assez loin de la ville à leur triste couvent, 

Triste de nom ; car c'était un asile 

Fort gai, dit-on, où paillards de la ville 

Venaient parfois tuer le tems . 
« Avec le ciel il est des acommodemens » 
(Comme dans son Tartuffe a fort bien dit Molière). 

Nul ne savait tout ce qui s'y passait, 
Non, nul ne le savait... mais chacun s'en doutait. 
Cela ne fait rien à l'affaire. 

Nos deux nonnains côte à côte trottaient, 
Et du tiers et du quart en trottant médisaient : 

Pour les punir survint un gros orage, 



BEAUFORT D'AUBERVAL 211 

Vent de souffler, grêle de faire rage, 

On aurait dit que les cieux se fondaient, 
Tonnerre de gronder, de faire grand tapage, 
Et nonnains d'avoir peur... de gâter leur visage: 
Que faire en pareil cas?... Force signes de croix 
D'abord ; puis de hâter le pas. D'ici je vois 
Leur allure timide, et tremblante, et pressée ; 

Puis il leur vint soudain à la pensée 
De retrousser la jupe, afin de garantir 

De l'ouragan et de la pluie 

Gorge de roc, mine jolie, 

Et surtout de ne pas courir, 
Pour ne pas attirer sur elles le tonnerre, 
Pour éviter enfin du Très-Hant la colère, 
Dont la foudre est le signe et certain et complet, 

Trépas plus doux faisant mieux leur affaire. 

Quand on a peur on ne sait pas ce qu'on fait. 
Les éclairs, la foudre et la bise 
Les troublaient tellement, qu'en leur esprit distrait 

Avec la jupe ils prirent la chemise 
Et mirent au grand jour les deux plus beaux fessiers 
Qu'amour ait jamais vus, deux vrais fessiers d'albâtre, 
Deux fessiers arrondis, que l'Amour idolâtre, 
Recherchés des Robins, recherchés des guerriers, 
Gibier rare et couru des chasseurs de Cythère ! 
Elles n'avaient pas vu deux carmes, par derrière, 
Qui les suivaient de près à petits pas de loup, 
Alléchés par l'aspect de ce divin ragoût, 
Carmes deschaux, lurons au poil comme à la plume, 
Propres dans tous les tems. Sous cape nos fripons 
Priaient, en contemplant la rondeur de ces monts, 
De ces eus-pomme et durs comme une enclume ; 
Désir de les palper sous leur robe s'allume ; 
De le manifester par un geste indécent, 

Et de râper du Saint- Vincent, 

Pour rendre hommage a tant de charmes. 



212 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Quatre fesses à l'air ! Quels morceaux pour deux carmes : 
Quatre fesses de nonnes encor qu'ils convoitaient, 
A moins que d'être saint il faut rendre les armes : 
Comme ils ne l'étaient pas, ils riaient et voulaient... 
Et voulaient faire plus. Mais les nonnains trottaient 
Toujours, derrière au vent : Carmes toujours de rire, 
Et de rire aux éclats ; nonnains de regarder 
De s'en plaindre tout haut, et surtout de gronder. 

— « Pourquoi rire de nous? C'est une horreur, mes frères; » 

— « Mes sœurs, apaisez-vous ; se fâcher fait du mal ; 
Le tour, convenez-en, en est fort orignal : 

Nous rions de plaisir en voyant vos derrières, 

Ils sont fort beaux, fort blancs, ainsi que vos minois 

Et nous rions encor de l'embarras du choix. » 

Toutes honteuses et confuses, 

En un clin d'œil, nos deux recluses, 

De recouvrir chute de reins et eu : 

C'était bien temps, tout avait été vu ; 
Et d'ajouter : — « Pourquoi jouir d'une méprise 

Involontaire ? Il arrive souvent 
De faire plus grande sottise : 

Nous avons pris jupe et chemise, 

Pour nous garder de la pluie et du vent, 

Sans le savoir. . . et charitablement 
Vous ne vous avez pas, mes trères, averties ? » 

— « Nous n'avions garde! » — « Allez, vous êtes des impies, 
Ah ! Sainte-Vierge !» — « Oui, nous craignions, mes sœurs, 
En vous avertissant, d'irriter vos clameurs. » 

— « Comment cela! » — « Sans doute. Ecoutez notre excuse... » 

— € En est-il? » — « Oui, vraiment.» - «Du démon, quelle ruse! » 

— « Notre ordre étant d'aller nu-pieds, nous avions cru, 
Chères sœurs, que le vôtre était d'aller eu nu. » 



BEAUFORT D'AUBERVAL 213 



L'ALTERNATIVE 

ou 

LA MAITRESSE CHARITABLE 



Une soubrette à sa maîtresse 
Cacha si longtemps qu'elle put, 
Certaine preuve de grossesse, 
Mais la grossesse enfin parut. 
— « Eh bien! Marine? 
Est-ce ainsi que l'on se conduit? » 

— « Madame, un scélérat..., d'une humeur libertine, 

Un jour me prit... 

De force... et, malgré moi, me fit 
Blessure là... (montrant du doigt la place). 

Hélas ! je demandais grâce, 

Et plus avant sa main allait 

Sous mes jupons, dans mon corset : 
Je me mis à crier... j'égratignai le traître, 
Je le mordis..., 

En pièce je faillis le mettre..., 
Et tout ce qu'il faut faire... en ce cas je le fis 

Il ne peut qu'y paraître 
Vraiment ! 
En ce moment, 

Madame, si vous m'aviez vue, 

La cuisse en l'air, la gorge nue. . . 

Me débattre en mon désespoir ! » 

— « Chansons II suffisait de ne pas le vouloir 
Regarde cet anneau que de mon doigt je tire : 

Tâche, Marine, de pouvoir 
Y faire entrer le tien. » L'Agnès se mit à rire ; 
Puis, ajustant l'index, veut l'introduire, 

Elle pousse, l'autre retire ; 



214 CONTES ET CONTEURS QAILLARDS 

Et l'anneau sans cesse agité 
Dans un sens tout à fait contraire, 
Allant venant en liberté, 
Lasse la pauvre chambrière. 
— t Eh! mais, comment 
Est-il possible que j'enfile, 
Si vous n'arrêtez un moment? » 

— « A ce point-là, quoi ! tu fus imbécile ? 

Malheureuse !... Précisément 

C'est là ce qu'il taillait faire, 

Et ta pudeur serait encore entière. » 

— « Oui, mais le cas, madame, était embarrassant, 

Car, c'est au dépens du devant 
Que j'ai pu sauver le derrière. » 

— « Que ne le disais-tu d'abord ? C'est différent. » 



LA DRAGÉE D'ATTRAPE 

ou 

LA GOURMANDISE PUNIE (1) 

Le diable nous tente à tout âge 
Malice, pièges, tours, il met tout en usage 
Pour en venir à son honneur : 
Le diable est un grand séducteur ; 
Jeunes et vieux en vain demandent grâce, 
Petits et grands il faut que tout y passe. 

Une dame, sur le retour, 
Femme à tempérament, les uns disent comtesse, 

(1) Traité par Vasselier {Contes, Londres, 1800) : Tout ce qui reluit 
n'est pas or. 



BEAUFORT D'AUBERVÀL 215 

Autres, marquise, autres, duchesse, 
Aimait beaucoup les experts en amour, 
En amour ? Je me trompe ; en besogne amoureuse 
Est bien mieux dit : elle aimait fort le droit, 
Non pas le droit civil, point n'étant chicaneuse ; 
Mais le droit naturel, droit d'une forme heureuse, 
Et préférait Priape au triste jeu du doigt; 

Enfin la dame était gourmande, 
Et payant grassement la priapique offrande 
Elle se signalait aux amoureux assauts ; 
Son entier fut jadis un entier magnifique, 

Et, malgré son humeur lubrique 
Qui mit souvent son honneur en lambeaux, 
Elle en avait ençor des restes assez beaux, 

Dans un superbe hôtel la dame était logée, 
En face d'un cadet du pays de l'Aunis, 
C'était un petit Mars sous les traits d'Adonis ; 
Elle voulait avec lui sucer la dragée 
Plutôt la faire entrer à tel prix que ce fût, 

Dans son antique bonbonnière, 

Depuis longtemps mise au rebut ; 

Enfin la vieille douairière 

Etait en feu . . . plutôt en rut. 
Mon officier voulait remonter ses afffaires 
Par ce moyen permis, quoiqu'assez peu décent. 

ka dame ne se gênant guères, 
De son balcon lui lance un coup d'œil agaçant : 

l\ y répond, en conquérant, 

Par plusieurs gestes téméraires ; 

Il la lorgnait, et, remarquant 

Que la dame franche coquette, 

Devant lui, faisant sa toilette, 
Prenait un air tout aimable et riant 

Il quitte aussitôt sa lorgnette, 

Et lui fait voir son instrument 



210 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Très propre à contenter un gros tempérament. 

La nature avait été chiche 

Envers lui d'un meuble brillant, 

Et mon cadet le remplaçant 

Par un bel instrument postiche, 

De l'encolure la plus riche, 
Râpe, au nez de la dame, un peu de Saint- Vincent ; 

Et pour pousser ses affaires avant, 
Pour arriver au but, prend des détours et triche. 

La dame voit, admire, et dit : — « Voilà mon fait. 
Oh ! le bel instrument 1 l'aimable flageolet ! 
Et mon affaire doit en jouer comme un ange. » 
Elle écrit sur-le-champ un amoureux billet. 
Assigne un rendez vous, y joint lettres de change 
Payables au porteur. Ici-bas tout s'arrange : 
La vieille est enchantée, elle a bon appétit, 
Et croit se régaler. . . Mince fut la pitance ; 
Elle est grande mangeuse, et le repas petit, 
Rien n'est trompeur comme belle apparence 
Le rendez-vous est pour minuit ; 
L'officier est exact, et l'instrument en poche, 

Il sonne, on ouvre, il entre,est introduit, 
Et d'un air caressant de la dame s'approche : 

La dame en veut pour son argent, 
Et, l'œil au pont-levis, lorgne son instrument, 
Mais ne devine pas quelle anguille est sous roche I 
Souper choisi, très rares petits plats, 
Vins et liqueurs, tous fins et délicats, 
Bien échauffants, au combat tout prépare ; 
La dame soupe vite, et plus vite est au lit ; 
Et là du champ d'honneur, pour vaincre, elle s'empare ; 
En un clin d'oeil notre officier la suit, 
Sous l'oreiller fourrant la vraisemblable, 
Autrement dit, le postiche instrument. 
La dame est dans l'impatience, 



BEAUPORT D'AUBERVAL 217 

Et son tempérament croit bien faire bombance. 

Elle s'attache au gentil officier, 
Et, dans une attitude aimable et paresseuse, 
Des jambes et des bras à lui veut se lier : 
L'officier est déjà dans la vieille amoureuse, 
Par trois fois engouffré, sans savoir trop par où : 

— « C'est assez, lui dit-elle, aimable petit fou; 
Ote ce doigt charmant léger comme la plume, 
C'est assez m'amuser. Le feu qu'un doig allume 
Ne s'éteint, tu le sais, que d'une autre façon : 
De ton bel instrument fais entendre le son ; 

Aimable ami, je meurs et me consume; 
Prends-moi pour ta jument,et ferme sur l'arçon. » 

— « Je ne tais que cela vraiment depuis une heure. » 
« Comment donc? » — « Oui, madame, que je meure 
Si je vous mens !» — « Cela ne se peut pas, 

Je ne crois pas à cette ruse : 

Me prends-tu donc pour une buse ? 

Je suis stylée aux amoureux combats, 

Et ne prends pas un doigt pour un priape. » 

L'autre, aussitôt, montrant son gros bonbon d'attrape: 

— « La nature m'ayant traité mesquinement, 
Près des dames j'agis ainsi communément ; 
Madame, excusez-moi, qu'il ne vous en déplaise, 

J'amorce avec cet instrument : 
Mais avec celui-là je baise. » 



218 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 



LE BUISSON OU LA CURIOSITÉ PUNIE 

Jeannot, joli garçon, et carré des épaules, 

Parmi fillettes des plus drôles, 
Avoit choisi Lucette, et lui poussa tout droit 

Sa pointe, tout juste à l'endroit, 
Par où fille devient d'abord femme.., et puis mère. 

Lucette voulait bien être femme, et devint 
Mère, sans ,1e vouloir. Certain jour qu'il avint 
Qu'elle avait grand désir de besogne amoureuse, 
Elle dit à Jeannot : — « Du fait je suis peureuse, 
Il me plaît fort pourtant ; mais si tu m'aimes bien, 
Dans l'endroit, que tu sais, entre et ne laisse rien. » 
Par un beau clair de lune, ayant bien moins à dire. 
Qu'à faire, mon Jeannot conduit Lucette au pré ; 
Dans l'endroit qu'il sait bien, à peine est-il entré, 

Qu'il va, qu'il vient, et vite se retire : 
Lucette alors se pâme, et ramène à son trou 
Gentil lapin d'amour qui s'y fourre en vrai fou, 
Jeannot est galant homme, il ne perd pas la tête ; 
En bon maître d'escrime, et tout à ses transports, 

Il fait à point la retraite de corps. 

Tout près de là, revenant de la quête, 

Un capucin, passant droit au buisson, 
Qui bordait justement l'amoureuse couchette, 
Où Lucette et Jeannot besognaient en cachette. 

Vit tout le jeu. Le moine rubicond 
Râpe du Saint- Vincent, les guette, 
De plus belle ; et voyant que de plus belle encor 

Nos deux amans reprennent leur essor ; 
Au moment où Jeannot se retire en arrière, 
Il allonge sa main et retient le fuyard ; 
Jeannot croit que Lucette à ce jeu-là prend part, 
Il rentre au nid d'amour, et fournit sa carrière, 
Sans s'arrêter... et tout entière, 



BEAUFORT D'AUBERVAL 219 

En amoureux et vigoureux gaillard. 
Lucette alors le gronde, et Jeannot s'en étonne ; 

— « Vraiment, dit-il, tu me la bailles bonne ! 
Pour te faire plaisir, au moment que ça vient, 
J'allais me retirer, quand ta main me retient ; 

Tu le veux, puisque je te l'ôte, 
Moi, je te l'ai laissé ; ce n'est pas de ma faute. » 

Le moine alors, riant tout haut, 
Leur dit : — « Courage, enfans ! vous faites ce qu'il faut 
Pour arriver au ciel : Dieu dit que pour lui plaire, 
Il ne faut pas de membre inutile sur terre. » 
A ces mots, nos amans de s'enfuir aussitôt. 
Lucette devint grosse ; et Jeannot qu'elle accuse, 

Nia le fait : puis citant le buisson, 
Mit sur le dos du pénaillon, 
(Qui fut la dupe de sa ruse) 
De la grossesse la façon. 
Le moine eut beau plaider, se plaindre et se défendre, 
Preuve fut contre lui ; Jeannot se fit entendre 

Comme témoin, jugement bon et beau, 
Par lequel fut au moine enjoint l'ordre de prendre 
Après l'accouchement, la vache avec le veau. 

A cet arrêt, le moine dut se rendre, 
Et pour que la prison ne lui devînt pas hoc, 

Contre Lucette il échangea son froc. 

Par cet arrêt, le frocard put apprendre 
Qu'il vaut mieux d'un enfant parfaire la façon 
Que d'aider à le faire au travers d'un buisson. 

(Contes érolico-philosophiques, Bruxelles, 
Demanet, et Paris, Ferra, 1818.) 



APPENDICE 



RECUEILS COLLECTIFS 
OUVRAGES ANONYMES ET MANUSCRITS 



RECLEILS COLLECTIFS El OUVRAGES JKONHIS 



Nous ne prétendons point réunir ici tous les recueils de contes 
anonymes publiés à la fin du XVIII* siècle et au commencement 
du XIX e siècle. Leur nombre, ainsi que la matière qu'ils offrent, 
déborderaient de notre cadre étroit. Nous nous contenterons de 
signaler les plus connus et den détacher quelques pièces carac- 
téristiques. Pour faciliter les recherches nous avons classé ces 
recueils, ainsi que divers ouvrages douteux, par ordre chro- 
nologique, rejetant à la fin du présent volume quelques-uns de 
ceux-ci qui furent publiés sans date. 



LES POESIES DIVERSES DU SIEUR D*** 
(mdccxviii) 



Publié sans indication d'imprimeur, ce recueil, œuvre sans 
aucun doute d'un unique auteur, n'a pu être identifié. Il con- 
tient (outre des poésies diverses, des épigrarames, des contes 
rapides, des paraphrases de psaumes, etc.), un supplément 
de 12 p. (paginé de 1 à 12), où se trouvent quatre contes qui 
furent assez souvent réimprimés dans d'autres ouvrages. 
L' Urinai est un de ceux-là. 



224 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 



L'URINÀL (1) 

Ruse, entregent, bons tours, habileté, 

Matois Enfans de la nécessité, 

Prirent naissance en celte part du monde 

Que va mouillant, Garonne de son onde. 

Maints babitans sortent d'iceux climats, 

Petitement partagés de Ducats, 

Pour ce qu'illec, par étrange Coutume ; 

Les biens ne sont également partis, 

Si que de dix de même tronc sortis 

Un seul à l'Oye, et le reste à la plume. 

Or à Paris abondent de toustems 

Pauvres Cadets traînant mauvaise chance ; 

Là font valoir les merveilleux talents 

Qu'eurent du Ciel pour chasser indigence. 

Des tours par eux à cette fin ourdis, 

Je vais conter une galanterie, 

Un des coups heureusement hardis, 

Que le public appelle effronterie. 

Un des madrés entre les Cadedis, 

Ces héritiers de leur seule industrie, 

Du tout privé des trésors de Plutou, 

Ceux de Priape en revanche eut pour don. 

Or il cherchoit avec gentes femelles, 

A trafiquer contre un bon Coffre-fort, 

De l'usufruit de son riche trésor. 

Un tel appas offert aux plus cruelles 

Les aprivoise autant que métal d'or 

Jà ne feroit pour certain la première 

A cettuy don femme qui se rendroit; 

(1) Cette pièce se retrouve dans le Recueil de Poésies diverses, de 
1723, ainsi que dans les Œuvres choisies d'Alexis Piron, publiées à 
Londres en 1782 (Ed. Cazin. t. III). 



APPENDICE 225 



Aussi le gars du sien peu n'esperoit, 
L'affaire étoit de le mettre en lumière. 
A donc penser comme il s'y prendroit, 
Es heureux tems du monde, en son enfance, 
Lorsque régnant sur terre l'innocence, 
L'homme n'avoit, honteux de se voir nud, 
Fait de vergogne encore une vertu. 
Embarrassé n'eut été le beau sire, 
Tout son mérite au grand jour eut paru, 
Ce tems n'est plus, j'ay regret de le dire. 
Voiles épais étendus maintenant 
Sur le petit, le moyen, réminent, 
Les confond tous, si que n'osant paroitre, 
Œil féminin n'y sçauroit rien connoître. 
Que pouvoit donc notre Gascon tenter 
En cettuy cas pour se manifester? 
Dire par tout, je partage la gloire, 
Qui de Lampsaque illustra le Héros 
J'aurois pu même aux amoureux travaux 
Luy disputer le prix et la victoire, 
Chezmoyle sexe a sçu ce que je vaux, 
Corner sans cesse aux femelles oreilles 
De si beaux faits il aurait fait merveilles. 
Tel homme n'est pour sûr leur ennemy, 
Mais bons garants eut fallu de l'histoire, 
Sur sa parole un Gascon ne faut croire, 
Qui sur ce point est Gascon et demy. 
Le nôtre donc revoit à cet ouvrage, 
Profondément, cherchant quelque bon tour 
Dans son cerveau, quand par le voisinage 
Se promenant, il aperçut un jour 
Non sans éraoy, certaine fayanciere, 
Au regard tendre, au maintien gracieux, 
Au teint vermeil, une bouche et des yeux, 
Des libertés trebuchetordinaire, 
Fermes tétons, et taille faite au tour, 



15 



226 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Vingt ans sans plus, bel âge pour l'amour. 
Veuve pourtant, mais des veuves comme elle 
Au gré de maints, et même délicats, 
Sur ce chapitre ont pour eux plus d'apas, 
Et valent mieux cent lois qu'une pucelle. 
De ce goût là je sçay mainte raison ; 
Mais pour n'avoir sur ce point de querelle, 
Je n'entreray dans la comparaison. 
Revenons donc au fait de nôtre belle. 
Pour dernier lustre aux agrémens susdits, 
Elle joignoit encore la richesse, 
Notable point aux yeux du Cadedis. 
Par ce trait seul c'étoit une Déesse. 
Jà tel trésor dévorant en son cœur, 
Son chaud désir pour fortune s'enflâme, 
Puis il s'enquit de l'esprit, de l'honneur, 
Du caractère, et du goût de la Dame. 
Un sien voisin sur cela satisfit 
De point en point à chacune demande. 
Puis il apprend que c'est une friande, 
Pour fait d'amour toujours en apetit, 
Qu'en tel repas on ne fut plus gourmande, 
Qu'au demeurant assés riche pour deux, 
Et méditant un second Hymenée, 
Le personne est seulement destinée 
Pour un bon gars, bien taillé, vigoureux 
A l'avenant. Qu'à ce trésor, bornée, 
La belle veut du sien faire un heureux. 
A ce récit ce Compagnon tressaille, 
Puis dit tout bas, pardieu je suis son fait, 
Pour telle femme on ne peut en effet 
Mieux rencontrer, je suis une trouvaille, 
Dans cet espoir qu'accroît sa vanité, 
Tout pétillant du désir qui le pique, 
De nôtre veuve il court à la boutiquel 
Un garçon vient avec civilité, 



APPENDICE 227 

— « Monsieur veut-il quelque chose du nôtre? 
One ne sçauroit mieux trouver chés un autre. » 

— « Bien mon amy, voyons premièrement 
Un Urinai, en as-tu de commode ? » 

— « Oûy da, Monsieur, et des plus à la mode, 
Dit le garçon, choisisses seulement. 

Tous sont fort beaux et d'un verrre admirable. » 
Nôtre Gascon à chacun repartit, 

— « Non, trop petit. . . encore trop petit. 
De tous ceux-là nul ne m'est convenable. 
Cherche un tuyau qui soit d'autre largeur. » 
Lors le garçon : — « Je vous jure Monsieur, 
Que ce sont là les plus larges qu'on fasse 
Pour le présent. Examinés de grâce. » 

Le Cadedis sans daigner repartir, 
Pour voir ailleurs fait mine de sortir, 
Quand la Maîtresse avec douce maniàre, 

— « Quoy donc ? Monsieur ne veut pas acheter ? 
Au Magazin si vous vouliés monter, 

On trouvera peut-être vôtre affaire. » 

Le Verd galand ne demandoit pas mieux. 

Il monte en haut avec nôtre marchande, 

Maint Urinai elle parcourt des yeux, 

Pour en trouver un tel qu'il le demande. 

Lors le Matois vous l'arrête tout coy, 

Puis brusquement il lui montre . . hé bien quoj'? 

Pour ce quoy là détour m'est nécessaire. 

Ne faut tout droit aller dans ce mystère, 

Il est aisé pourtant si vous voulés, 

De deviner le quoy de cette affaire. 

C'est le mérite, et ces trésors voilés, 

Voilés, je faux, et Dame Modestie 

Pour cette fois ne fut de la partie. 

On la bannit, que dans le Conte aussi 

N'est-il permis de la bannir ainsi ? 

Jà n'eut été Conteur à la torture. 



228 CONTES ET CONTEURS GA1LLAHDS 

— « N'allés plus loin chercher cet Urinai, 
Dit le Gascon, en voicy le mesure, 
Pour vous régler il n'en est de plus sure. 
Sur ce modèle avés vous un canal? » 
A cet objet, soudainement saisie, 
Tant demeura nôtre Veuve ébahie, 
Qu'un Urinai qu'elle avoit en sa main 
En fut cassé. Pour n'augurer en vain, 
Je ne diray si la Dame entreprise 
Pâma plus d'aise encor que de surprise, 
Lorsque tels cas se passent sans témoins. 
Femmes, je crois, se révoltent bien moins. 
Le public fait la meilleure partie 
De la pudeur et de leur modestie. 
Quoy qu'il en soit, nôtre belle passa 
Légèrement sur une telle audace. 
Puis le Galant pour la forme on tança, 
Sans menacer, sans sauter à la face. 
Conclusion, qu'après ee saint courroux, 
L'heureux Gascon fut bientôt son Epoux. 
Ainsi, tous deux, leurs désirs contentèrent 
Diversement, chacun selon ses vœux ; 
Ainsi tous deux leurs richesses achetèrent 
L'une par l'autre et devinrent heureux. 



RECUEILS DE POÉSIES DIVERSES 

(mdccxxxiii) 



Publié sans indication de lieu, sans nom d'éditeur, ce 
recueil anonyme a longtemps été attribué à Bouret, qui fut, 
au xvme siècle, Trésorier-général de France. Il contient, avec 
divers poèmes : (Le Triomphe Melophilète, Les Progrès de la 
Peinture, Les Progrès de la Navigation, Les Progrès de l'art 
des Jardins) des poésies galantes, une série de cinq contes 
qui eurent assez de succès pour être repris par divers édi- 
teurs de gaillardises. Ajoutons que trois de ces pièces, dont 
Le Truchement, que nous imprimons ici, avaient été insérées 
déjà dans le supplément aux Poésies diverses du sieur D'*', 
1718. 



LE TRUCHEMENT 

Chez certaine Françoise alerte et peu sauvage, 
Fréquentoit certain Allemand, 

Frais arrivé de Germanique plage : 
Un jour le galant faisoit rage 
De baragouiner son tourment 
A la Dame de haut parage, 
Qui ne l'entendoit nullement: 
Le moyen qu'elle le soulage ! 
— « Montame I lui dit le Matois, 

Ayant recours à plus prompte Recette, 



230 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Moi ne parlir point pon François, 
Mais moi l'havre un pon Interprète, 
Et le voilà : faisant voir à l'instant 
Ce que partout le Sexe entend, 
Et ce qui parle toute langue ; 
Besoin ne fut d'autre Harangue 
Pour s'expliquer très clairement ; 
De l'Orateur nouveau, le bon air, la prestance, 
Ajoutaient à son Eloquence ; 
Le langage du Truchement, 
Mieux que l'Amant se fit entendre ; 
La Belle le trouva si clair et si charmant, 
Qu'incontinent elle voulut l'apprendre ; 
Tant lui plaisoit un si joli patois, 
Qu'elle le fit répéter maintes fois ; 
Pourquoi cela I dira quelque Critique, 
En tous Pais on voit ces Truchemens, 
France en fournit sans chercher Allemans 

Pour leur donner de la pratique ; 

Ne croyez que je m'alambique 

A réfuter cet argument ; 
Du Sexe sur ce point voici le sentiment. 

L'Allemand, sans parler, travaille 
Au Jeu d'Amour, et fait bien son devoir ; 
François babille, et ne fait rien qui vaille 
Je m'en rapporte à qui doit le sçavoir. 



RECUEIL DE PIECES CHOISIES PAR 

LES SOINS DU COSMOPOLITE 

(1735) 



Désigné par les bibliophiles sous ce titre : Recueil du Cos- 
mopolite, cel ouvrage peu commun porte une marque qui en dit 
long sur son contenu : A Anconne, chez Uriel Bandant, à 
renseigne de la Liberté, 1735. C'est, au demeurant, le premier 
recueil collectif de contes galants publié au xvme siècle. 
Bien qu'il accueille bon nombre de pièces dont le texte se 
peut lire déjà dans les anthologies gaillardes du xviie siècle 
(on y trouve des épigrammes empruntées au Cabinet et au 
Parnasse satyrique, soit des vers de Régnier, Rapin, Isaac 
du Ryer, Motin, etc.), il offre la matière d'un livre original. 
La plupart des productions dues à la verve lâchée d'un 
Grécourt, ainsi que les débauches d'esprit d'un Jean-Bap- 
tiste Rousseau, y voisinentavecles essais juvéniles de Piron. 
Il justifie de son titre de cosmopolite par un choix de poè- 
mes italiens fort libres, tels Le Capitolo del Forno de Monsi- 
gnor délia Casa et les sonnets priapiques de Pietro Aretino. 
Notons, en passant,que toutes ces œuvres peu recommanda- 
bles sont — saufLa Corona di Cazzi, de l'Aretin — anonymes; 
aussi bien serait-ce un labeur peu facile de rechercher leurs 
auteurs si quelques-unes de celles-ci, les plus caractéristi- 
ques, ne se retrouvaient, postérieurement reproduites, dans 
les éditions de Grécourt, de Vergier et d'autres conteurs 
notoires. 



232 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

On nous saura gré, nous l'espérons, d'avoir extrait de cet 
ouvrage méconnu deux contes que nous n'avons point 
retrouvés jusqu'ici — tout au moins en leur version primi- 
tive — dans les réimpressions de la fin du xvme siècle. 

Puissent-ils servir à fixer dans l'esprit du lecteur le titre 
d'un recueil à la fois rare et singulier. 

La Bibliothèque Nationale conserve un exemplaire du 
Recueil du Cosmopolite sous cette cote : Enfer 923. 



LES PELOTONS, OU LE COUSEUR DE PUCELAGE 

Certain tendron, qu'Isabeau Ton nommoit, 

Après quinze ans ayant son pucelage ; 

(Cas singulier) dans un Bal se trou voit : 

Chacun illec de danses faisoit rage, 

Fors Isabeau ; la pauvre fille étoit 

Seule en un coin, faisant triste figure, 

Les yeux baissez, et tenant sa ceinture 

De ses deux mains, que point ne remuoit, 

Si qu'eussiez dit que c'étoit une Idole. 

Un sien ami, que j'appelle Damon, 

Vient l'acoster, lui fait cette leçon : 

— « Tandis qu'ici l'on rit, l'on cabriolle, 

Etre ainsi triste, à vous n'est pas fort beau, 

Chacun s'en moque : allons belle Isabeau, 

Venez danser, souffrez que je vous mène 

Ça votre main.... » — « Bon, ce n'est pas la peine, 

Dit Isabeau, monsieur, laissez ma main, 

Bien grand merci ; pourtant ne croyez mie 

Que tel refus provienne de dédain, 

Et de danser aurois assez d'envie : 

Mais on m'a dit que quand je danserois, 

Mon Pucelage aussitôt je perdrois, 



APPENDICE 233 

Qu'il tomberoit devant les gens ; et dame, 
Maman après me chanteroit ma gamme, 
Bien la connois, elle m'affoleroit 

— « Ah ! dit Damon, qui sous cape rioit, 
Je vous entens ; or que ce point ne tienne, 
Que ne preniez votre part de plaisir, 
Dans un moment, tout ù votre loisir, 
Pourrez danser, sans craindre qu'il advienne 
Ce que si fort me semblez redouter, 

Pour ce, ne faut à votre pucelage, 

Qu'un point d'aiguille, et vais sans différer, 

Si le voulez, vaquer à cet ouvrage. 

Je ne ferois pour tout autre que vous, 

Besogne telle ; or sus dépêchons-nous, 

Puis danserons après tout à notre aise. » 

Aussitôt dit, notre belle niaise 

Suivit notre galant, et tout alla si bien, 

Que de l'éclipsé on ne soupçonna rien. 

Voilà Damon qui prend en main l'Eguille, 

Vous fait un point, puis un autre, et la fille 

D'y prendre goîït et de dire : — « Ho I vrayment, 

Je cous fort mal, à ce que dit maman, 

Elle m'en gronde ; hé ! bien qu'elle m'achette 

Pareille Eguille, elle verra beau jeu, 

Les vend-on cher ? Cousez encore un peu. » 

L'on coud un point, puis Damon fait retraite. 

— « Belle, dit-il, c'est bien assez cousu 
Pour cette fois et votre Pucelage 

N'a désormais à craindre aucun dommage ; 
Venez danser. La friponne eût voulu 
Ne pas si-tôt abandonner l'ouvrage, 
Elle alléguoit bien de si, bien de mais, 

— « Rien que trois points ? Il ne tiendra jamais, 
One ne fut robe trop bien cousue. » 

Mais le galant s'eloignant de sa vue, 
Elle rentra dans le Bal à l'instant. 



234 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Quelqu'un la prend, elle danse, 

On admira sa noble contenance, 

Son air, ses traits, son teint vif et brillant, 

Le tout étoit l'ouvrage d'un moment, 

Un moment seul, d'Isabeau imbécille 

Avoit sçu faire Isabeau la gentille : 

— « Comment cela ? demandez-le aux Docteurs : 
Docteurs es Loix ? ou bien en Médecine ? 
Nenny dea, non : au diable leur doctrine, 

Ce sont pédans que Dieu fit ; c'est ailleurs 

Que trouverez solution certaine 

De cettui cas, chez Jean le Florentin, (1) 

Ou mon patron, le gentil la Fontaine, 

Gens qui d'amour tiennent tout leur latin. 

Or, reprenons notre conte. La belle 

Ayant dansé pendant assez longtemps ; 

Vint à Damon : — « Je crains fort, lui dit-elle, 

Qu'après maints sauts, et maints trémoussements, 

Ce qu'avez fait ne soit peine perdue, 

Partout allons coudre tout de nouveau 

Mon Pucelage, il ne seroit pas beau 

Que tout à coup il tomba à la vue 

De tout le monde, et pouvant l'empêcher, 

Vous y auriez autant que moi de blâme 

Venez donc tôt. » Damon repart : — « Ha I dame 

Plus n'ai de fil; d'un autre Couturier. 

Pourvoyez-vous. » — « C'est méchanceté pure, 

Dit Isabeau ; de fil vous n'avez plus ! » 

— « Ah ! dites moi, que sont donc devenus 
Deux Pelotons qu'aviez à la Ceinture. » (2) 

(1) Jean Boccace. 

(2) On trouve une nouvelle version de ce conte dans les Œuvres 
badines de Robbé de Beauveset sous ce titre : Les Pelotons. 



APPENDICE 235 



L'OISEAU REVEILLE 



Un gros brutal faisoit froid à sa femme, 
Je ne sçais pas qu'elle étoit sa raison, 
Ce que je sçais c'est que la bonne Dame 
Aimoit assez la paix de la Maison : 
Vint une nuit où la chaleur extrême 
Fit qu'en dormant elle étendit la main 
Qui, par hasard, tomba sur l'endroit même 
Dont la servoit son époux inhumain 
Dans le moment vous juger bien peut-être 
Que cet oisel la belle réveilla, 
— « Pauvre animal ! s'écria-t-elle, il a 
Du naturel, beaucoup plus que son maître. 



LES QUARTS D'HEURES D'UN 
JOYEUX SOLITAIRE OU CONTES DE M'*' 

(MDCCLXVI) 



Attribué succcessiveraent à l'Abbé de la Marre,poète famé- 
lique auquel on doit l'Ennui d'un quart d'heure (Paris, Rollin 
1736, in-8°), et, sur l'opinion de Viollet le Duc, à Félix Noga- 
ret, ce recueil qui s'ouvre sur une pièce de L. Sabalier de 
Castres : Conte qui n'en est pas un (1), n'en demeure pas 
moins anonyme. C'est une débauche, comme l'on disait 
naguère, qui semble refuser toute paternité poétique. Publié 
pour la première fois à La Haye, en 1766, petit in-12, cet 
ouvrage fut réimprimé de nos jours, à Bruxelles, pour Henry 
Kistemaeckers (1882, in-8°). Il contient uue quinzaine de con- 
tes dont le ton libertin nargue et désarme toute pudeur. La 
Bibliothèque nationale conserve à l'Enfer, sous la côte 498, 
un exemplaire de l'édition originale. 



(1) C'est l'attribution de cette pièce, réimprimée sous la signature 
de Sabatier de Castres dans les Etrennes du Parnasse (Paris, Fetil, 
1782) et ensuite, anonymement, dans les Contes Théologiques, qui 
permit sans doute à certains bibliographes d'affirmer que L. Saba- 
tier de Castres est l'auteur des Quarts d'heures d'un Joyeux soli- 
taire. 



APPENDICE 237 



LE MECOMPTE OU L'EPOUSE NOVICE 

Du fou, de même que du sage, 
Le vœu le plus commun et le moins exaucé 
Est, en se mariant, d'avoir un pucelage ; 
Mais l'Amant d'ordinaire en fait son apanage 
Avant que le Notaire en ait au fiancé 

Passé le bail, selon l'usage. 

L'Abbé furtivement, 

Le guerrier brusquement, 
Le Moine, quand il peut, aux maris escamote 
Ce peu de chose, ou rien, qui, je ne sçais comment, 

Du genre humain fait la marote. 

Il fut cependant un Robin, 

Qui, le même désir dans l'àme, 

Forma le singulier dessein, 
De prendre ce phénix dans le lit de sa femme. 

Il fit si bien qu'il réussit, 
Et la belle Novice, à la première nuit, 

Sentit qu'au fond de sa retraite 
Cet oiseau, vivement par un autre assailli, 

Cedoit la place à l'ennemi, 

Qui chanta huit fois sa défaite. 

Le matin à regret, pour juger un procès, 

Le Magistrat monte au Palais ; 
Sans doute il crût laisser la Dame satisfaite ; 

Mais il ignorait le complot 
D'une troupe femelle, aguerrie, et jalouse 
Qu'un pucelage échut au mari pour son lot : 
On vouloitdans l'esprit de l'innocente épouse 

Mettre le Robin en défaut. 

Adonc plusieurs de ses amies, 

Pour cet effet, vinrent la voir, 



CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Et de plus, brûlant de savoir 
Le secret de la nuit et des saintes Orgies, 
Et toutes à l'instant de demander Combien f 

Ce Combien est tort énergique, 
Et le sexe l'entend sans que mieux on l'explique, 
Huit fois, répond la Dame, et je compte fort bien, 

Hélas ! quelle est notre surprise, 
Dirent-elles alors ; quoi, ce n'est que cela ? 
Quoi, ce n'est que huit fois qu'il vous l'a planté là ! 

Jusqu'à ce point il vous méprise ! 
Mais non, vous êtes belle, il est donc un vaurien. 

Ah ! quel mari, quel pauvre Sire ! 
Pour votre honneur, et pour le sien 
Gardez-vous jamais d'en rien dire. 

Que votre époux, dit l'une, est du mien différent 
Il parfait, quand je veux, la douzaine et demie, 
Et le nombre de huit est le compte courant 

Qu'il augmente à ma fantaisie. 
Deux douzaines, dit l'autre, à la première nuit, 
M'annoncèrent du mien quel est le sçavoir faire, 
La nature depuis prompte à le satisfaire, 
Lui prodigue ses dons qu'il tourne à mon profit. 

Une troisième renchérit, 
Et les autres encor de douzaine en douzaine, 
Allèrent presque à la centaine 

Le trait ainsi lancé, la troupe disparut, 

Et laissa la Novice en rut, 

Car l'eau lui venoit à la bouche 

De tant de douzaines d'exploits 
Qu'à d'autres a produit la nuptiale couche. 

Une première nuit, huit misérables fois ! 
Disoit-elle, est-ce ainsi qu'on traite un pucelage ? 



APPENDICE 230 

Avec assez d'attraits, au printemps de mon âge, 
D'un tel époux, pour moi, falloit-il faire choix » 
Non, il n'est pas le mien ; selon toutes les loix 
Son impuissance me dégage. 

A ces mots, elle fit couler des pleurs de rage, 
Quand sa Mère survint, et lui dit : — « Pleures-tu 
Du mal que ton époux dans une ardeur trop vive, 
T'a fait en dégageant la volupté captive 
De l'étroite prison où la mit ta vertu ? » 

— «Ah! non, ma Mère, non; c'est un mal que j'ignore, 
Mes pleurs ont un motif plus noble et plus puissant 
C'est que je tiens de vous un mari que j'abhorre, 

En un mot, il est impuissant. » 
A ce mot d'impuissant, la douleur, la colère, 

Dans le cœur de la tendre Mère, 

Se succèdent tour à tour, 
Et de son cœur parvinrent sur sa bouche ; 
De ce funeste hymen elle maudit le jour ; 
La rage sur le front et le regard farouche, 

Elle insultoit dans son courroux, 
Le destin, elle-même, et plus encor l'Epoux ; 

Lorsque parut, sortant de l'audience, 
Le Robin glorieux d'avoir en conscience, 

Fait le devoir du Sacrement, 

Et ne se doutant nullement, 

D'être coupable d'impuissance. 

— « Ah ! traitre, lui dit-elle, oses-tu voir le jour 

Qui suit la nuit qui t'humilie ? 
Va cacher dans les bois ton inutile amour, 

Ta foiblesse et ton infamie, 

Hélas t ta physionomie, 
Annonçoit à ma fille une extrême vigueur ; 
Ce nez long, ce teint brun, cette robuste allure, 

M'étoient garants de son bonheur : 



l 240 CONTES ET CONTEURS UAILLAHhs 

Tout cela n'est donc qu'imposture, 
Qu'un jeu trompeur de la nature, 
Qui ne t'a que de l'homme accordé la couleur, 
Tu sçavois bien cela : tu sçavois que ma fille 
Etoit le seul espoir qui reste à ma famille, 
Cruel ! à toutes deux que tu nous fais grand lort ! 
A ma postérité tu vas donner la morl, 
Et grâce à ta langueur mortelle, 
Après toute une nuit d'une attente cruelle, 

Ma fille, quel malheureux sort ! 
Ma fille, le dirai-je ? est encore pucelle. » 

— « Pucelle ? dit le mari qui sourit, 
Si votre fille l'est, il faut donc qu'en son nid, 

L'inaccessible pucelage 

Soit si fortement attaché, 

Que par le plus ferme courage, 

Il ne puisse être déniché 

Ou, que par grâce singulière, 
Elle en eut tout au moins à perdre plus de huit 

Car, Madame la nuit dernière 

Apprenez que j'aurois détruit 

Huit pucelages de bon compte. 
S'ils se fussent trouvés dans le même réduit, 

Et quand on a dans une nuit, 

Accompli huit fois le déduit ; 
Je pense que l'on peut se dire homme sans honte. * 

— « Huit fois, si j'ai su bien compter, 
Dit la fille, il est vrai, vous avez pris la peine, 

De me payer le droit d'aubaine, 

Voilà bien de quoi vous vanter ! 
Demandez à Cloris, à Flore, à Célimène> 
Leurs trois maris, à moins dune double douzaine, 

N'ont jamais cru les contenter ; 

Je les vaux bien, ne vous déplaise, 

Et ne suis pas assez niaise, 
Pour croire suffisant un nombre si chétif ; 



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APPENDICE 241 

On ne vient pas, Monsieur, à bout d'un pucelage, 

Avec aussi peu de courage, 
Il faut, pour le dompter, un vainqueur plus actif. » 

— « Par S. Jean, qu'est ceci, dit la mère ébaubie, 

A quel prix mets-tu tes appas ? 
Tu crois avoir encor... La plaisante folie ! 
Ta fleur que par huit fois ton mari t'a ravie ? 

Deux Carmes ne suffiroient pas, 

A satisfaire ton envie.. . 

Sans doute quelque esprit badin, 
Te fait du pouvoir masculin 
Une hyperbole magnifique 
Il te faudra bien décompter, 
Tu l'apprendras bientôt par la pratique ; 
Bientôt tu te verras réduite à souhaiter 
L'insipide unité par grâce spécifique. 
Ne te plains pas de ton destin, 
Car, pour toi, peut-il être aujourd'hui plus bénin ? 
Huit fois dans une nuit ? L'offrande est fort honnête, 
Surtout de la, part d'un Robin ; 
N'est pas qui veut en telle fête. 
Novice encor, c'est bien à toi 
De te plaindre du choix que je t'ai voulu faire, 
Hélas ! avec ton pauvre père, 
Le fit-on aussi bon pour moi. » 



16 



242 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

LES DEUX ROBES (1) 

Un jeune cordelier, revenant de Condom, 
Et non instruit des droits de son cordon, 
Rendoit compte au gardien des frais de son voyage. 
Le vieux moine ayant lu le revers de la page, 
Etonné s'écria : -- « Qu'est-ce donc que ceci? 
Frère, par quel malheur ne vois-je point ici 

Nul article de culetage ? 
Notre froc sur le corps d'un moine de ton âge 

Auroit-il perdu sa vertu ? 
A cette robe enfin dont on t'a revêtu 
Aurois-tu fait l'affront de manquer de courage? » 

Ah 1 père Révérend, dit notre voyageur, 
C'est cette robe-là qui m'a porté malheur ; 

J'avois d'une jeune innocente 

Adroitement séduit le cœur, 

Et trompé d'une vieille tante 

L'opportunité vigilante ; 
J'avois contre le mur adossé mon agnès ; 
Mon sang rapidement coulant de veine en veine 
Clairement me disait : Allons, frère y cognez. 
Je veux lever sa robe et veux lever la mienne, 
Mais la sienne m'échappe et couvre son devant; 

De nouveau, je lève la sienne, 
Mais la mienne aussitôt m'échappe également. 

Enfin, alternativement, 
Levant et relevant ou l'une ou l'autre robe, 

Je perds le fortuné moment, 
Et d'un bruit qui survint la belle s'effrayant, 

A tous mes efforts se dérobe. » 

— « Butor 1 dit le pater, les yeux de rage ardents, 
Et que ne prenois-tu ta robe avec les dents ! » 

(1) Ce conte a été réimprimé, on ne sait pourquoi, parmi les piè- 
ces du Parnasse satyrique du XIX e siècle. 



CONTES THEOLOGIQUES 
(mdcclxxxiii) 



Publié pour la première fois sous ce titre : Contes Ihéolo- 
giques suivis des litanies des catholiques du XVHIe siècle et de 
poésies er... philosophiques. A Paris, de l'imprimerie de la 
Sorbonne, 1783, in-18, ce recueil fut réimprimé récemment à 
Bruxelles pour Gay et Douce « et se vend à Paris, aux Char- 
treux, chez le Portier », 1879, in-18. C'est un livre rare et 
recherché bien que la matière en soit et confuse et peu diver- 
tissante. Les Contes qui, justifiant d'un tel titre, forment 
la partie originale de cet ouvrage sont au nombre de huit, 
mais d'une telle longueur que nous avons dû renoncer à en 
transcrire aucun. C'est dans les Poésies erotico-philosophi- 
ques, qui, avec les Litanies des Catholiques, complètent l'ou- 
vrage que nous avons tiré le choix que nous offrons plus 
loin. Choix très restreint et qui suffit à peine, avouons le, à 
faire connaître un tel recueil que le bibliographe feint de ne 
point ignorer mais que le lettré prise peu. Les meilleures 
pièces des Contes Théologiques, etc., où le nom de Boufflers 
revient sans cesse, sont des plus connues et se peuvent re- 
trouver souvent dans la plupart des ouvrages collectifs, en 
vers, de l'avant-dernier siècle. 



211 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 



LA VERTU DES PELERINAGES 

Que le pouvoir des saints ne soit pas la risée 

De ces hommes pervers appelés esprits forts ! 

Peuples, écoutez-moi. Sur la jeune épousée 

Pieuflbt multipliant ses amoureux transports 

Espérait en avoir enfants sages et forts. 

La vigne était en vain cultivée, arrosée, 

Pieuftbt a sans succès redoublé ses efforts. 

Eclairé par la foi, du sein de sa patrie 

Aux monts de la Galice, aux plaines d'Italie, 

De la marche d'Ancône, aux champs Iduméens, 

Traversant les déserts de l'aride Arabie, 

Il court invoquer Dieu, ses saintes et ses saints, 

Et Jacques, et Pierre et Paul, Catherine et Marie. 

Revenu chez sa femme, enfin après trois ans, 

Pour fruits de tant de vœux il trouva trois enfants. 

— « Grand Dieu ! s'écria-t-il, que ta bonté m'est chère ! 

Je demandais trois fils, par tes soins bienfaisants 

On m'a même épargné jusqu'au soin de les faire I » 

(Gassendi) 



LA TABLE DES MENUISIERS 

Sur les genoux de Perrette, sa femme, 

Un menuisier mangeait sa soupe un jour ; 

Un sien ami l'aperçoit et l'en blâme ; 

— « Eh I qui pourrait s'attendre à pareil tour ! 

Comment chez toi point de table, compère? 

Un menuisier... » — « Eh! pourquoi t'étonner, 



APPENDICE 245 



Dit l'artisan? voilà tout le im-stcre : 
Dès que j'ai fini le dîner, 
Je n'ai que la nappe à lever, 
Et je f... la table par terre (1^. 



LE MAITRE ITALIEN 

Une agréable Présidente, 

Bien coquette, folle à l'excès, 

Idolâtrant tout par accès ; 

Enfin, une femme charmante 

Conçut le bizarre désir 
D'apprendre en peu de jours la langue italienne, 
Un maître italien, qu'on le cherche, qu'il vienne ; 
Tel fut son ordre : on courut obéir. 

Bientôt à ses yeux se présente 

Un pédant sec, au teint blafard, 

Sourcils touffus et l'œil hagard, 

Attitude basse et rampante. 
Courbant son dos en arc, adoucissant son ton. 

Il dit : — « Dame illoustrissima, 
La siqnora mi donne onna marque de slîma, 
PouisqiCelle m'a choisi per vi donner leçon. » 
La belle à ce discours part d'un éclat de rire. 

L'Italien n'en est pas démonté. 
— « Signora, poursuit-il, zo commence à vi dire 
Otine importante et (jrande vérité, 
Ce n'est point l'intérêt qui près de vous m'attire, 
Zo le dis à vos yeux, zo le répète encor, 

Zo travaille ici per l'onor. 

(1) Ce conte se retrouve, avec des vnrinnts, dans les Poésies de 
Vatsetier (Conte», Ed. de Londres, 1800): La Table. 



246 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

lai qui montra per lo salaire, 

Montre souper fidèlement. 
Questa façon zamals ne pou bien faire, 

Quest s'oublie et passe promptemerït. 

Ma, ma leçon se grave per la vie 

Elle entre bien profondement. 

Zo ne m'occoupe pas délia souperficie, 

Z'enseigne per il fondement. » 
La belle fit la mine, et lui dit froidement : 

— « Comment dit-on vous aimer, je vous prie ? » 

— « Madame, on prononce amar vi ; 
Amer, aimer; vi, vous. » — « Par quelle fantaisie 

Transposez-vous le verbe ainsi ? 
Vi amar est plus doux. » — « Madam* en Italie 

Nous conjougons différamant. 

Saque pais, saque manière ; 

Sto vi se met en France par devant, 

En Italie on le met par derrière. » 

— « Fi! votre italien ne me plaît point du tout. 
Holà ! je ne veux plus que ce monsieur revienne. 
La belle prit ainsi son parti tout d'un coup ; 

Car l'usage français était trop de son goût, 
Pour qu'elle prît jamais la mode italienne. 

Patrat. 



ETRENNES GAILLARDES 

(mdcclxxxii) 



Voici pour les curieux le titre exact de cet ouvrage fort 
rare, bien que médiocre comme impression : Étrennes gail- 
lardes dédiées à ma Commère, recueil nouveau de contes en 
vers, de chansons, d'épigrammes, etc. A Lampsaque, De l'Im- 
primerie du Dieu des Jardins, MDCCLXXXII, petit in-8° carré. 

Recueil spirituel, mais fort galant, ce petit livre où se 
retrouvent sous le voile de l'anonymat bon nombre de pro- 
ductions empruntées aux petits poète du temps, avait paru 
d'abord en 1781 à « Gibraltar, chez les moines » sous ce 
titre : Le Petit neveu de Grécourt. 

Il offre un certain nombre de pièces originales, couplets, 
épigrammes et contes, où nous avons dû borner notre choix. 

Assez récemment un libraire connu par la beauté de ses 
éditions, le réimprima à 150 exemplaires ; savoir : Le Petit 
neveu de Grécourt ou Etrennes gaillardes, recueil des contes 
en vers sur l'édition de 1782, Paris, Lisieux 1883, in-8°. 



LA CONFIDENCE 

— « Babet vous avez du chagrin. » 

— « Oui vraiment, je suis désolée : » 

— « Et de quoi ?» - « De ce que Martin, 

— Cet hiver-ci ma violée. » 



248 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

— « Ciel !. . . Conlcz-raoi vite cela. » 

— « Ah ! Monsieur, c'étoit un Dimanche. 
J'avois mis, ce Dimanche-là 

Une jupe de Perse blanche ; 

Martin me vit et m'appelle, 

Le traître était dans une grange, 

J'y fus sans trop savoir pourquoi : 

Rabot . me dit-il, sur ma foi, 

Vous êtes belle comme un ange ! 

Lors, il me mena dans un coin, 

Et là, près d'un grand tas de foin, 

De beaux compliments il me berce ; 

Je riois : il me saute au cou, 

Me fait tomber à la renverse 

Et puis, prenant je ne sais où 

Un.... un chose roide comme un clou : 

Lève, me dit-il, ou je perce ; 

Je levai ma jupe de Perse, 

De crainte qu'il n'y fît un trou. » 



DIALOGUE ENTRE DEUX SERVANTES 

— Eh bien ! notre nouveau curé ? » 

— « Ah ! palsangué c'est un brave homme ; 

Le premier étoit bon, mais je veux qu'on m'assomme 
Si le second n'est meilleur à mon gré. » 

— « Gomment cela ?» — « Gomment ? Tiens juges-en Commère 
Il me donne par an quarante bons écus : 

Voire quelque chose de plus : 
J'ai la clef de la cave et je n'ai rien à faire. » 

— « Et la nuit ?. . . » — « Oh I la nuit nous faisons lit à part ; 

Messire Arlot est un saint Prêtre, 
Qui ne ressemble en rien à Messire Ghouart. » 



APPENDICE 249 



— « Dieu me garde d'un pareil maître ! 

Il me feroit mourir d'ennui : 
Je n'ai que dix écus et je fais maigre chère, 

Mais au moins on couche avec lui. » 



LA METAMORPHOSE 

Gertrude à vingt ans fut jolie : 

Elle avait deux petits tétons 

Qu'Ariste aimoit à la folie, 

Et nommoit ses petits frippons. 

Ariste fit un long voyage, 

Et revint après vingt-cinq ans. 

Sur les fripons, par habitude, 

Ariste jeta ses regards, 

— « Ah ! mes petits frippons, Gertrude, 

Sont devenus de grands pendards (1). » 



L'EXCUSE INGENIEUSE (2) 

Dans un endroit obscur, trouvant une Duchesse, 
Un jeune mousquetaire osa porter la main 
Sous le jupon de son Altesse 
Elle jette un cri, c'est en vain ; 
Mon étourdi, qu'un vif aiguillon presse, 
Jusque au bout allant son train, 



(1) On sait que ce trait est attribué à Voltaire. 

(2) Traité par Pelluchon-Destouches Le Petit Neveu de Boccace, 
(Amsterdam, 1787) : La Croupe touchée ou In Réparation gasconne, 



250 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Glaquoit et reclaquoit sans cesse. 

— « Finirez-vous donc, libertin ? 

A moi quelqu'un ! la Fleur, Champagne, la Jeunesse.. ! » 
Ces messieurs, qui buvoient au cabaret voisin, 
N'entendoient pas la voix de leur maîtresse. 
Mon polisson lâche prise à la lin. 

— « Ah ! malheureux tu paîras demain 
Ce trait d'audace et de scélératesse : 
Crois que ton trépas est certain I » 

— « Pardonnez un moment d'ivresse, 
Reprit le mousquetaire avec un air serein ; 

J'ai fait sans doute une sottise, 
Et vous m'en voyez confondu : 
Que voulez-vous que je vous dise ? 
Las, je suis un homme f . . . 
Si vous avez le cœur aussi dur que le c... 



LE CURÉ COMPLAISANT 

« Lisez tout bas ce guid'âne, 
Monsieur, vous m'épouvantez, 
Ah! Quels grands mots Libertés !... 
De l'Eglise gallicane ! 
Comment î Je crois, Dieu me damne I 
Que je les ai répétés. » 
— « Venez sur cette Ottomane, 
Prendre place à mes côtés. 
Or, maintenant écoutez, 
Levez ce jupon de panne, 
Et sur le dos vous mettez ; 
Les deux cuisses écartez, 
Moi, j'entr'ouvre ma soutane... » 



APPENDICE 251 

— « Je crois que vous me... » 

— « Non, c'est pour vous montrer, Jeanne, 
Ce qu'on nomme libertés 

De l'Eglise Gallicane. » 



ANECDOTES EUROPÉENNES 

(1785) 



Cet ouvrage singulier qui parut sans indication de lieu et 
sans nom d'imprimeur, cn2 volumes in-12, n'est pas àpropre- 
mentparler un recueil decontes ; c'est un deces livres comme 
il s'en brochait beaucoup au xvme siècle, où la malignité de 
certains auteurs s'exerçait impunément. On y trouve tout à 
la fois des nouvelles à la main, des anecdotes tantôt morales, 
tantôt libres, des portraits et jusqu'à des essais de critique 
où la critique le cède à la raillerie et aux propos imper- 
tinents. 

Les épigrammes y fourmillent et les historiettes en vers y 
tiennent lieu parfois de propos pour rappeler les scandales 
du jour. 

Il nous a semblé qu'un tel recueil méritait d'être sauvé de 
l'oubli où le tiennent injustement les historiens des mœurs. 
Les contes que nous en avons extrait ne valent sans doute 
pas par le mérite que nous y attachons, mais on ne saurait 
oublier qu'ils sont placés ici pour fixer le titre d'un iivre 
rare. 



APPENDICE 253 



LA COMPARAISON NAÏVE 

Certain guerrier, noble soutien du trône, 

Privé d'un bras, au champ de Philipsbourg, 

S'en console dans le sein de l'amour. 

Tout bon Français quand son prince l'ordonne, 

Vole aux combats : mais la paix de retour 

Rend à Vénus ces enfans de Bellone, 

Et le laurier cède au myrte a son tour. 

Notre Invalide, époux d'une pucelle 

Aux yeux baissés, au modeste minois, 

La nuit première, en vertu de ses droits, 

Prétend fêter sa conquête nouvelle. 

Un bras lui manque, et mon lecteur, je crois, 

Devine assez son embarras près d'elle. 

Pour s'en tirer, il harangue la Belle : 

— « Dans la piscine, il falloit autrefois 
Etre poussé par une main propice ; 
L'amour aveugle a besoin que l'hymen 
Le mène aussi quelquefois par la main. 
J'attens de vous ce généreux service. 
Nous nous devons un mutuel support. » 

— « Que faut-il donc, dit la Belle novice? » 

— « Madame, il faut mettre ma barque au port. » 

— « Quoi! vous croyez...» — « C'est un mal sans remède. 
Il est écrit que la femme aidera 

Dans ses besoins, le mari quelle aura... » 
Elle refuse, il insiste, l'obsède. 
La gagne enfin. — « Eh bien ! Monsieur, je cède, 
Je l'y mettrai mais l'ôte qui voudra ! » 

(1; On trouve dans les Anecdoctes Européennes deux versions de ce 
conte. Nous avons choisi la plus rapide. Rappelons que ce même 
sujet fut traité par Robbé de Heauveset L'Epoux manchot, et par 
Andréa de Nerciat dans ses Contes Nouveaux. 



254 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 



LE BRÉVIAIRE 

La veuve d'un libraire habitait à ltuelle 

Pendant le temps de la belle saison ; 
Etant pleine d'amour pour la religion, 
A tout ministre saint elle marquait du zèle. 
Un matin elle alla chez le curé de lieu, 
Le pria pour diner et retourna chez elle. 
A sa parole, exact, le serviteur de Pieu, 

Vers le midi vient à paraître ; 

Mais pressé par certain besoin 

Sans réfléchir, sans s'écarter plus loin 
Il s'arrêta tout juste au bas de la fenêtre. 

La dévote s'en apperçut ; 
Elle ne traita point cette affaire de crime, 
Même on dit que pour lui dès lors elle conçut 

Des sentiments établis sur l'estime. 

Le bon pasteur à peine fût entré, 
Qu'on servit le dîner. Soudain d'un air affable 
Notre veuve luy dit en se mettant à table, 

— « Lavez vos mains, mon cher curé. » 

— « Madame, assurément, rien n'est moins nécessaire ; 
Répond-il : je n'ay touché que mon bréviaire. » 

— « Qu'il est beau, cria t-elle : il fait du bien aux yeux ; 
J'en aime fort l'office, unissons nous tous deux 

Nous en aurons bien plus de goût pour la prière. » 



LES HEURES DE PAPHOS 

(1787) 



Publié sans indication de lieu, sans nom d'imprimeur, sous 
ce titre peu édifiant : Les Heures de Paphos par un sacrifica- 
teur de Vénus, ce livre ne retiendrait guère l'attention s'il 
n'offrait un texte entièrement gravé et enrichi — est-ce le 
mot ? — d'un frontispice et de XI figures fort libres. C'est, 
avouons-le, l'ouvrage d'un anonyme où l'obscénité tient lieu 
d'esprit. Des XI contes qu'il renferme et dont les titres mé- 
ritent peu d'être cités, nous avons extrait la page la moins 
mauvaise ; nous la donnons à titre de spécimen d'une œuvre 
que rien ne recommande, point même sa rareté (1). 

La Bibliothèque nationale, possède un exemplaire des 
Heures de Paphos. 



L'ECREVISSE 

Certain abbé des plus coquets, 
Grand fabricateur de poulets, 
Fameux papillon de ruelles, 
En contant à toutes les belles : 
Contre l'esprit de son état 
Voulait jouir avec éclat ; 
Et loin de garder le mystère 
Sur les faveurs qu'il recevait, 

(1) Il existe une réimpression assez récente de cet ouvrage : Les 
Heures de Paphos, contes moraux par un sacrificateur de Vénus, 
S. 1., 1787, in-12, figures. Exécutée à Bruxelles, elle est due, 
croyons-nous, au libraire Poulet-Malassls. 



256 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Plus fanfaron qu'un militaire 

A tout venant les racontait. 

< '/est mal faire sa cour aux dames. 

Sur son compte avoir un amant 

N'est point un crime chés les femmes ; 

On double même assez souvent ; 

Mais, outre que la bienséance 

Exige d'eux plus de prudence, 

Un Abbé n'est pas un galant 

Qu'on puisse avouer décemment, 

Il est des choses d'étiquette, 

Et la femme la plus coquette 

Se targuera d'un officier, 

Ou, pour l'argent, d'un financier, 

Qui se croirait deshonorée 

D'être la maîtresse avouée 

D'un robin, ou bien d'un abbé. 

Ce n'est pas que leur accointance 

Soit moins dangereuse à l'époux ; 

Mais ce sont comme des joujoux, 

Qu'on a chés soi sans conséquence; 

Des hors-d'œuvre de jouissance. 

Celui dont je vous ai parlé 

Tout plein de son petit mérite, 

Le premier jour qu'il voit Mélite. 

Se persuade en être aimé. 

Mélite était de ces coquettes 

Qui n'aiment rien précisément, 

Qui se font un amusement 

De multiplier leurs conquêtes 

Moins encor par tempérament, 

Que pour faire tourner des têtes. 

C'était, à parler nettement, 

Une folle des plus complettes. 

Elle apprend donc le lendemain 

Que l'indiscret Abbé Poupin 



APPENDICE £)7 



S'était vanté d'être aimé d'elle ; 
Sondain la maligne femelle 
Résout de venger son honneur 
Et de corriger le hâbleur. 
En fait de ruse et de malice, 
Jamais femme ne fut novice. 
Mélite en tenait un magazin ; 
C'était un démon féminin. 
Elle écrit donc au petit maître 
Que du moment qu'elle l'a vu, 
Dans son âme elle a senti naître 
Un feu subit ; et que pourvu 
Qu'il promette d'être fidèle, 
Il pourra tout obtenir d'elle ; 
Lui donnant même rendés-vous 
Le lendemain sur les neuf heures 
L'Abbé reçoit le billet doux ; 
Le serre dans son livre d'heures 
Et ne manque pas tout le soir 
De le lire à qui veut le voir. 
Le lendemain, l'heure arrivée, 
Plus ajusté qu'une épousée, 
Il vient, on ouvre, on l'introduit 
Chés Madame, qui sur son lit 
Langoureusement étendue, 
L'œil agaçant, à demi-nuë, 
Joua d'abord la retenue 
Et puis, feignant de succomber, 
Laissa le galant approcher 
De la fontaine de Jouvence ; 
C'est là qu'une cruelle chance 
Attend son misérable engin. 
A l'orifice du Vagin, 
Mélite avait eu la malice 
De mettre une grosse Ecrevisse 
Qu'entre ses doigts elle tenait ; 



17 



258 CONTBS ET CONTEURS GAILLARDS 

Et, sitôt que le Prestolet 
Fut près d'entrer au sanctuaire, 
La diablesse lâche une serre 
Puis l'autre ; si bien que l'Abbé 
Sous l'instant se trouve pincé 
D'une vigoureuse manière. 
Il pousse des cris douloureux, 
Se sauve, court, jure, s'agite. 
— « Bon dieu! dit en rien Mélite, 
J'ai peur; cet homme est furieux; 
Accoures, mes bonnes amies. » 
Déjà cinq ou six dégourdies, 
Qui, dans le prochain Cabinet, 
N'attendoient que le mot du guet, 
Sont à l'entour du pauvre drille, 
Qui demande d'un air penaut 
Qu'on ait pitié de sa guenille ; 
Enfin avec de bons Ciseaux. 
On coupa les pattes du Cancre ; 
Et l'Abbé cachant sa fureur, 
Et son penil noir comme l'encre 
Leur fit serment de très grand cœur, 
(Et sans leur demander son reste), 
D'être à l'avenir plus modeste, 
De tenir ses amours secrettes 
Et, surtout, de n'aller jamais 
Vaquer au galant exercice 
Sous le signe de l'Ecrevisse. 



CONTES ET POESIES 

DU COMMANDANT COLLIER 

(mdccxcii) 



C'est un recueil original et divertissant. Il parut en 1792 : 
Contes et poésies du C. Collier, commandant-général des Croi- 
sades du Bas-Bhin, A. Saverne, 1792, 2 vol. in- 16 carré. Ce 
titre, on le devine, et ce pseudonyme, sont une allusion un 
peu vive au Cardinal de Rohan et à la trop fameuse affaire 
du Collier. Rien jusqu'à ce jour n'a trahi l'auteur de ce cu- 
rieux ouvrage où l'esprit abonde et où les histoires galantes 
ne le cèdent en rien aux folies du temps. Quelques biogra- 
phes supposent que c'est là l'œuvre de Nicolas François 
Jacquemart, libraire et homme de lettres, né à Sedan, le 2octobre 
1735, mort à Paris, à l'hôpital de la Charité, le 2 avril 1799, 
et que cette édition originale n'est qu'une contrefaçon d'un 
recueil publié en 1779, sous ce titre : Contes à rire d'un nou- 
veau genre et des plus amusants, Saverne, 1779,2 vol. in-12. 
Quoi qu'il en soit et de cette opinion et du problème qu'elle 
soulève, c'est un livre qu'on ne saurait passer sous silence 
et qui mérite la réputation qu'il s'est acquise près des biblio- 
philes. En partie reproduit par Jacquemart dans \esEtrennes 
aux Emigrés, ou les Emigrants, dialogues, contes et poésies, 
Paris, Imprim. bibliograph. de la rue des Menestriers, l'an I 
delà République (1793;, in-12, il fut réimprimé intégralement 
ces dernières années sous cette rubrique : Contes à rire d'un 
nouveau genre et des plus amusants par te citoyen Collier, 



260 CONTES ET CONTEUKS GAILLARDS 

commandant des Croisades du Bas-Rhin, Nouvelle édition 
augmentée d'une notice bibliographique par le chevalier de 
Katrix et d'un frontispice gravé à l'eau forte, Bruxelles, Gay 
et Douce, 1881, in 8°. 



LE MARI DÉSOSSÉ. 

Après le grand ego vos conjungo, 
Damon chez lui, vous conduit sa Nicette; 

Puis sans témoin sur sa couchette, 

Ils vont s'en donner à gogo. 
L'époux est frais, gentille sa poulette. 

Si que toujours ferme et dispos 

Il fut vainqueur dans trois assauts, 
Puis s'endormit. Après un court repos, 

Voulant refaire la chôsette, 
De la petite il prend la main blanchette, 

Et la place... Il n'est à propos 
De dire où, suffit que la pauvrette 
En le touchant s'écria stupéfaite : 
— « Ciel ! qu'avez-vous donc fait des os. » 



LE MOINE 



On se sert, dans quelques pays, 
Des moines pour chauffer les lits. 
C'est le nom de certains châssis 
Où l'on met une chaufferette; 
On le conduit de couchette en couchette, 
Et, de cette façon 



APPENDICE 201 

Un seul suffit pour toute la maison. 

Dans un castel de Picardie, 

Certaine dame assez jolie, 

Sans bruit et sans faste vivait, 
Pendant qu'au régiment son mari commandait 

Des soldats une compagnie. 

Une voisine, son amie, 

Souvent avec elle restait. 
Les samedis, au soir, un cordelier venait; 

Le lendemain, la messe lui disait, 
Recevait un écu pour prix de l'œuvre pie, 

Puis au couvent s'en retournait. 
Un samedi d'hiver, arrive le bon père. 
Le jour d'avant, la dame avec colère, 
Avait chassé sa servante Manon, 
Et, pour la remplacer, pris la jeune Suzon, 
Fille simple, docile et très neuve en affaire. 
Le cordelier, après maints compliments, 
De la part du gardien et du père vicaire, 
Se met à table, boit et mange largement. 

Et se retire prudemment 
Dans sa chambre, pour dire un bout de bréviaire 

Et pour dormir tranquillement, 

Ne sachant rien de mieux à faire. 

Les dames rentrent au salon, 
Se mettent à jouer ou causer, peu m'importe; 
Puis, onze heures frappant, on appelle Suzon, 
Qui vient et, par respect, attend l'ordre à la porte, 

En baissant les yeux humblement. 
Sa maîtresse lui dit : — « Suzon, diligemment, 
Dans le lit de madame, allez mettre !e moine. » 

Suzon va chez le cordelier 
Qu'elle trouve déjà ronflant comme un chanoine. 

— « Père, dit-elle au besacier, 
On s'est mépris, et je viens pour vous dire 

Que vous devez changer de lit. » 



262 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

A ce propos, le pauvre sire, 
Frottant ses yeux et n'osant contredire, 

Se lève, reprend son habit, 
Suit la fille et se met dans le lit de l'amie. 
Quart d'heure après on sonne, et Suzon court au bruit. 

— « Mettez le moine à présent dans mon lit, » 
Dit la maîtresse à la jeune suivante. 

Suzon retourne au bon père et lui dit : 

— « Pardonnez; à regret, père, je vous tourmente; 
Mais dans une autre chambre il faut aller coucher. » 

— « Vous vous moquez. » — « Non, non, il faut vous dépêcher; 
Quand madame s'impatiente, 
Il y fait chaud; je crains de la fâcher. » 

— « Je crois, ma foi, que c'est une gageure, » 
Dit le frappart, se levante regret; 

Mais l'aspect d'un lit de duvet 
Fit cesser bientôt son murmure. 
Minuit arrive : on sonne encore Suzon. 

— « Bonsoir, mon cœur. » — « Bonsoir, ma reine. » 

On se sépare sans façon. 
Et c'est bien fait; car à quoi sert la gêne ? 
La maîtresse de la maison 
Se décoiffe, se déshabille, 
Sans que se réveille le drille; 
Et sa toilette faite dit : 

— « Otez le moine de mon lit. » 

— « Où le mettrai-je après, madame ? » 

— « Dans le vôtre, si vous voulez 

Cela vous tiendra chaud. » — « Oh ! dame 
Savoir s'il le voudra. » — a Toujours vous babillez, 
Au lieu de m'obéir... » — « Allons vite mon père, 
Il faut encore que vous vous releviez, 
C'est avec moi qu'on veut que vous couchiez. » 

— « Vous vous moquez, dit le moine en colère : 
Toute la nuit veut-on me tourmenter? 

Puisqu'on m'a mis ici, je prétends y rester. » 



APPENDICE 263 

— « Dans mon lit, dit la dame. . . O ciel quelle insolence. » 

— « Vous aurez beau crier, pester, 
A bout on a poussé ma patience... » 

— * Par quel hasard? » — « Trois fois on m'est venu chercher. » 

— « Pourquoi ?» — « Je n'en sais rien. » — « Mais je veux me coucher. » 

— « A vous permis. .. » — « Ah ! quel excès d'audace! » 

— « Le lit est grand, et je vous ferai place : 
Sans en sortir, je m'y ferai hacher. » 

— « Mais vous, Suzon, expliquez ce mystère. » 

— « C'est aisé, madame m'a dit : 
Mettez le moine dans mon lit. 

Tout aussitôt j'ai réveillé le père, 
El l'ai conduit ici; voilà toute l'affaire. » 

A ce trait de simplicité, 

La dame, malgré sa colère, 

Ne peut garder sa gravité. 
Femme qui rit est à moitié vaincue 

Et notre habile cordelier, 

Mettant à profit la bévue. 
Parla si plaisamment de sa déconvenue, 

Que de son cœur il amollit l'acier. 
Elle envoya dormir sa servante ingénue... 

Bon; mais que devint l'aumônier? 



CONTES ET EPIGRAMMES EN VERS, 

SUIVIS DU VOYAGE DU PAPE PAR L. N. G. 
(mdcccii) 



L'ouvrage publié à Paris, chez Dablin, an X (1802), porte 
cette mention : seconde édition, et offre cette épigraphe de 
Parny : « Nous en rirons, et le rire est si bon » (Guerre des 
Dieux, Chant Ie r )- Nous n'avons pu retrouver l'auteur de ce 
recueil assez rare, mais nous supposons que c'est un sieur 
Guillemard, qui publia quelques-unes de ses productions 
dans YAlmanach des Muses. 



LE PICARD 

Un petit maître expert de la ville d'Amiens, 

(On retrouve partout cette agréable engeance) 

Etourdissait un cercle, en débitant des riens. 

Mais bientôt, pour se mettre en plus haute évidence, 

Ce joli sapajou s'empare du foyer ; 

Retrousse son habit avec impertinence, 

Et chauffe son derrière, à l'aide du brasier. 

Une dame d'esprit que je nommerai Baude t 

Lui dit : — « J'avais appris, dans plus d'un bon endroit, 

Que messieurs les Picards avaient la tête chaude, 

Mais je ne savais pas qu'ils eussent le cul froid. » 



APPENDICE 265 



LE PROVENÇAL 



Un marin Provençal, convoitant une dame, 

A tout propos lui faisait le défi. 
Le drôle parlait d'or, mais toujours celle-ci, 
Par pure honte, éludait cette gamme. 
A la fin, il prend son parti, 
Et, sans plus marchander, il saute à l'abordage ; 
Mais le tendron, pour tromper son courage, 
Se prêtait peu, ne s'offrait qu'à demi, 
Si qu'il errait en son hommage. 
— « Ah ! Monsieur, vous vous égarez ; 
Ce n'est pas là le but que vous aviez en tête. » 
— « Madame, une autre fois, dit-il, j'y ferai fête ; 

S'il le faut, vous m'y conduirez, 
Mais, dans ce moment ci, pour mes sens enivrés 
Tout port est bon dans la tempête. » 



MH« TOUTE A TOUS 

Une nymphe du soir agaçait un vieillard, 
Qui résistait sans peine à pareil badinage. 

D'abord il allégua son âge, 
Puis il avait affaire, et puis il était tard ; 
A la fin, excédé de son papillonage, 
Il répondit, pour abréger : 
Je n'ai qu'un nez pour tout hommage. 
— « Eh bien ! dit-elle, il faut s'en arranger : 
Monte chez moi : c'est au troisième étage, 
Et tu verras la place où je peux le loger. » 



266 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 



LE FROMAGE 

vous, qui possédez le vrai parapilla, 
Déplorez avec moi le sort d'une fillette, 
Qui, n'osant pas encore en venir là, 
De lait tiède, injecté, composait sa recette. 
Puis, admirons les jeux de la fécondité, 
Dans le laboratoire où l'on pétrit la vie, 
Quand la belle eut acquis pleine rotondité, 
Il en provint un fromage à la pie. 



ARETIN FRANÇAIS, PAR UN MEMBRE DE 
L'ACADÉMIE DES DAMES 

(mdccciii) 



Recueil obscène, dont le titre gravé — selon un prudhommes- 
que bibliothécaire — est un défi à la décence. L' Aretin français 
parut à Londres en 1803 (petit in-12), avec l'épigraphe sui- 
vante, extraite de Nicolas Boileau : « J'appelle un chat un 
chat. » Au demeurant, c'est un ouvrage des plus hardis du 
xvm e siècle. Il se divise en deux parties assez distinctes, la 
première consacrée à la publication de dix-sept figures gra- 
vées d'après « les précieux dessins de Jules Romain » et 
enrichie de huitains leur servant de commentaires ; la 
seconde offrant sous ce titre : Les Epices de Vénus ou pièces 
diverses du même académicien, un mélange de facéties et 
d'épigrammes priapiques qui laisse loin derrière lui les 
menus propos de nos beaux conteurs. Le tout est ^précédé 
d'un avertissement au lecteur, d'un frontispice, d'un quar- 
train et d'un dizain imagé, ce dernier en manière d'appen- 
dice. Nous avons extrait de ce livre une des pièces qu'une 
morale très épicurienne nous autorisait à mettre sous les 
yeux du lecteur. On ne saurait après une telle réserve nous 
accuser de libertinage 



268 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 



LE JEU NE VAUT PAS LA CHANDELLE (1) 

Alix, novice en l'amoureux mystère, 

Un soir dans un grenier allant f. .. Nanon 

(Jeune et gentille chambrière) 

Afin d'y mieux voir, ce dit-on 

S'était muni d'une lumière. 
Trop faible était le gars pour si bonne ouvrière; 
Car au lieu d'avancer, il restait en chemin. 
Aussi, d'un coup de culdéprisonnant l'engin : 

— « Au diable soit le sot, dit-elle, 

Le Jeu ne vaut pas la chandelle. » 



(1) Ce conte dont le sujet est emprunté à une vieille épigramme 
du genre marotique a été traité différemment dans Contes et Epi- 
grammes en vers, suivis du Voyage du Pape, par L. N. G, 1802. 



RECUEIL DE NOUVELLES POÉSIES GALANTES, 
CRITIQUES, LATINES ET FRANÇOISES 

(sans date) 



Un des plus curieux, aussi le plus copieux des ouvrages de 
ce genre publiés au xvm" siècle. Il parut sous la rubrique 
« Londres», sans date, sans lieu ni nom d'imprimeur. C'est 
un livre rarissime. On y voit avec la fleur de tous les contes, 
réimprimés dans maints ouvrages et attribués tantôt à Gré- 
court, tantôt à Piron ou à Jean-Baptiste Rousseau, une foule 
d'anecdotes, de menus propos et d'épigrammes fort vives 
que l'on ne retrouverait pas dans les sottisiers et les manus- 
crits du temps. Les pièces que nous en extrayons sont peu con- 
nues, mais elles sont insuffisantes à montrer tout l'intérêt de 
ce recueil, lequel s'achève sur des pièces en patois Bourgui- 
gnon faussement attribué, selon Viollet le Duc, au père de 
Piron . 



L'HEUREUSE SURPRISE DE LA S' 
ACTRICE DE L'OPÉRA 

La souveraine de la danse 
Lassée de recueillir en France 
Les lauriers des Assistants, 
En passant dans une autre Terre 



270 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Trouve encore plus en Angleterre 
D'admirateurs et de Galants. 
A ces Galants de toute espèce 
Tout fut promis, rien accordé 
Car de la Musc de la Grèce 
Elle avoit le goût décidé ! 

L'Anglois qui voit que la Sapho moderne 
Le rançonne et ensuite le berne 
Ne veut plus payer ses mépris. 
La Nymphe revient à Paris ; 

Mais un jeune Milord en étoit idolâtre, 

Il n'avoit pas déclaré ses amours ; 
Seulement alloit au Théâtre 
A Londres, la voir chaque jour. 
Il suivit de près son retour, 
Adolescent au teint d'albâtre, 

Pour parvenir à lui faire sa cour 
Se servit de ce plaisant tour. 
Il sçavoit l'allure secrète 
Et qu'il n'obtiendroit jamais rien 
Que sous l'habit d'une Fillette 
Il se déguise et fait si bien 
Qu'il se faufile chez sa belle 
Se disant une Demoiselle 
Qui vient de Londres depuis peu ; 
Que n'ayant jamais rien vu de si parfait qu'elle 

Son seul désir étoit de trouver lien, 
A contracter ensemble une estime éternelle. 
Du compliment on fut ravi 
Et on promit sa bienveillance ; 
Le double serment fut suivi 

D'un doux baiser qui scella l'alliance. 
Pour la première fois, c'étoit déjà beaucoup, 

Le Milord crut que pour faire son coup 

Il ne falloit qu'une nuit favorable. 

Quand la trouver, c'étoit le diable 



APPENDICE 271 

De la clarté du jour il craignoit le danger 

[Et] cherchoit donc à s'arranger 
Pour mettre à bonne fin l'espérance affermie ; 
Quand chez une commune amie 
On se rencontre sur le soir; 
Lorsqu'on veut s'en aller il se met à pleuvoir. 
Un petit souper se propose, 
De pluie une plus forte dose 
Vers le minuit vient à tomber, 
Eh ! comment ne pas succomber 
Aux instances de leur hôtesse, 
Qui les engage et les presse 
D'accepter un bon et grand lit ? 
Il étoit tard, après un court colloque 
Dedans les draps notre couple se bloque ; 
La fausse Jouvencelle a peur 
D'incommoder sa camarade, 
Qui par une prompte accolade 
A l'instant dissipa sa crainte et sa pudeur ; 
Et comme plus grande et plus robuste 
Elle attira le tendron sur son sein, 
Et sçut se l'appliquer si juste 
Que tout sembloit quadrerà son dessein. 
Que de vivaciié, que d'ardeur, que de flammes ! 
Des termes expressifs quels torrents répandus, 
Dans l'effusion de leurs âmes 
Rien n'est donné que pour être rendu : 
Leurs deux langues bientôt par un désir extrême 
S'entrelacèrent tendrement ; 
On s'attendoit qu'incessamment 
Cette caresse ailleurs seroit la même 
Mais lorsqu'il alloit le tentant 
Sapho dit : — « Je croyois folette, 
Eprouver de Cloris la petite houlette, 

Mais c'est le sceptre du Dieu Pan. » 



272 CONTES ET CONTEUKS GAILLARDS 



LE LAICT DU JÉSUITE 

De la Fillon, une élève madrée, 
De beaux habits tout de neuf accoutrée, 
Chemin faisant trouve une de ses sœurs, 
Là de ces sœurs, ce mot s'entend de reste, 
Qui la voyant si contente et si leste, 
Dit : — « Est-ce là le prix de tes faveurs ? » 
— « Et vrayment : je suis entretenue. » 
— « Et par qui donc ?» — « Par un Ignacien, 
Un gros bonnet, qui band... comme un chien 
Incessamment en eût perdu la vue, 
Mais des Gitons pour quelque temps sevré, 
L'ordre a jugé qu'il étoit nécessaire 
Que le malade à mes soins fût livré, 
Et qu'on le mît au c... pour le refaire. » 



LE JESUITE ET LE TABLEAU 

Un Jésuite attentivement 
Considéroit une femme en peinture ; 

Peinte elle étoit divinement, 
Mais immobile en était la posture : 
Elle étoit nue, et du bout de son doigt, 

Grattoit tout ce que bon Jésuite 
Ne peut voir en peinture quand il a le cœur droit, 
A cet aspect le bon père s'irrite ; 

Maudit le peintre et le pinceau, 

Qui fit cet impudique tableau : 

— « Il est vrai, dit un Janséniste, 

Qui se trouva là par hasard, 



APPENDICE 273 

Ce tableau, pieux Moliniste, 

Mérite pour le moins la hart. 
Mais si cette Vénus, mon très Révérend Père, 

Tournoit un peu plus le derrière, 

Et cachoit son Jansénius; 
Blâmeriez-vous alors, le Peintre et la Vénus ? » 



CONTE 



Un Florentin avait fait son giton 

Et s'ébattait d'un suisse du Saint-Père. 

Le Barigel, par sentence sévère, 

Le condamna d'aumôner un teston : 

Le condamné criait : — « Ah tyrannie, 

Payer vingt sols pour péché si mignon, 

Beau justicier sommes en Italie, 

Un lieu Papal. » — « Paye sans repartie, 

Lui dit Dandin, tu l'as bien mérité; 

Ton cas n'est point honnête Sodomie, 

Mais bien péché de Bestialité. » 



L'AUTEL AUX SACRIFICES 

Un jeune Amant se confessait naguères, 

D'avoir, pensant à fille trop sévère, 

Avec sa main soulagé son ardeur, 

Dont le Pater lui dit avec fureur : 

— « Serpent maudit! mieux valait pour ton âme 

Avoir baisé pucelle ou jeune femme : 

Trésor pareil t'a-t-il été donné 

Pour le répandre à la première envie ? 

18 



274 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Quand par ta tête il passe une folie, 

Jà ne sera ton crime pardonné. » 

— « Mais, dit le gars, toujours elle refuse 

Et ne veut pas... » — « Mais, dit le Confesseur, 

Peut on donner une si pauvre excuse ? 

Grand imbécile ! homme de peu de cœur 1 

Imite-moi, quand je vois une belle 

Qui fait venir en moi désir charnel, 

Et qu'à mes vœux je la trouve cruelle, 

J'offre, il est vrai, sacrifice pour elle, 

Mais chez La Croix (1) je vas chercher l'Autel. » 

(1) La La Croix était une des fameuses « Commodes » de Paris 



MOMUS REDIVIVUS 

ou 

LES SATURNALES FRANÇAISES 



Cet ouvrage publié à la fin du xvme siècle par Mercier de 
Gompiègne (l'auteur d'ouvrages burlesques et satyriques 
assez médiocres) n'est point à proprement parler un livre 
original, mais plutôt selon le sens de la préface, un recueil 
de pièces très difficiles à rassembler. Voici son titre exact, 
accompagné d'une épigraphe singulière : Momus redivivas 
ou les Saturnales françaises. Biblia jovialis ad usum compa- 
gnouorum adhuc ridentium. Editio modernissima Grandissimis 
soinis collecta, excusa et emendata, à minimo grandissimi 
Merlini Cocaii filio, sumptibus achelantium utriusque sexus. 
A Lutipolis, de V Imprimerie du Libraire auteur, 2496 ( Un ex. 
à la Bibliothèque Nationale : Enfer, 714). Broché en deux 
volumes et formant près de trois cents pages, il contient, 
entr'autres pièces libres et curieuses les opuscules suivants : 
Tome I. — La Reclusiere de Venus, poème allégorique; les 
Sultans nocturnes contre les Réverbères ; Complainte des filles 
auxquelles on vient d'interdire Ventrée des Tuileries à la 
Brune ; La Vanité bonne à quelque chose, ou les mots pas 
moins employés utilement ; Longchamp, poème ; Épitre à 
Louise, par M. Marchant, avocat, etc.. — Tome II: A Raucourt, 
Épîlre à la Lesbienne; Sermon joyeux d'un dépuceleur de 
nourrices ; La mort de VOpèra comique, élégie pour rire et 
pour pleurer , Confession générale d'un homme exécuté au 



276 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Caveau du Palais-Royal ; Lettre de 3f««e Delaunay, appareil- 
leuse à M. Suard, de l'Académie française, Epitre à la Reine 
(attribuée à Camille Desmoulins), etc.. 

On trouve en outre dans le Momus redivivus, six contes 
originaux parmi lesquels s'est fixé notre choix. 



L'ENFANT FAIT EN MUSIQUE 

CONTE QUI N'EN EST PAS UN 

L'industrie est parfois l'ouvrage de l'amour 
Et lui servit souvent à jouer plus d'un tour : 
Je m'en vais le prouver dans cette courte histoire 
Je suis très véridique et chacun peut m'en croire. 

Damon, tel est le nom du charmant égrillard 
Qui sut, comme on verra, faire gentil poupart 
Aux sons d'un violon : mais entrons en matière, 
Et sans tant discourir, éclaircissons l'affaire. 

Un honnête marchand du faubourg Saint-Martin, 

Par caprice ou par goût, enfin un beau matin, 

Avait fait la folie, au moins si c'en est une, 

De lier son destin à celui d'une brune 

Assez fraîche, à l'œil noir, au regard agaçant, 

Présage bien certain d'un grand tempérament. 

Aussi n'en manquait point notre aimable donzelle. 

Dans les premiers moments qu'on jouit d'une belle 

Le cœur est tout en feu ; lorsque je dis le cœur, 

C'est le cœur de Boufflers (1). Or donc, notre épouseur 

A qui le jeu d'amour plaisait à la folie, 

Le faisait partager à sa moitié chérie 

Qui ne s'opposait point aux vœux de son époux. 

Je puis en sûreté l'affirmer entre nous, 

Jamais à ce jeu-là, femme ne fut rebelle. 

(1) Allusion à une pièce de Boufflers, portant ce titre. 



APPENDICE 277 

Si bien qu'au bout d'un an notre couple fidèle 
Reçut du dieu d'hymen un joli rejeton, 
Une charmante fille et qu'on nomma Goton 

On répète souvent que l'on tient de son père 
Alors qu'on le connaît : mais c'était de sa mère 
Que la gente Goton tenait ses agrémens ; 
Elle était vive, leste, et dès ses jeunes ans 
Témoignait du penchant pour l'aimable luxure. 
Chez le sexe, on le sait, hâtive est la nature. 

Si quelquefois aux yeux de la jeune Goton 

S'offrait ou le Portier ou Thérèse ou Sinon, 

A les lire soudain, elle était très habile, 

Et sa main, dans ce cas, ne restait pas tranquille. 

C'est ainsi que seulette, et dans ses doux loisirs, 
Goton se préparait a de plus grands plaisirs. 

Du matin jusqu'au soir la belle rit et chante : 
On assure aux parents qu'elle a la voix charmante ; 
Qu'il la faut cultiver, qu'il serait malheureux 
Que l'art n'embellît point un chant si gracieux ! 
Sa mère en est d'accord ; le père en vain réplique ; 
On donne a ma Goton un maître de musique. 

Pendant quelques leçons, le tout allait au mieux, 
La petite en chantant n'osait lever les yeux ; 
Mais le maître était jeune, ainsi que l'écolière; 
La jeunesse à l'amour sourit pour l'ordinaire. 
Vous voyez, comme moi, que pour un jouvenceau 
Ma foi, Goton était un très friand morceau. 
Damon, en indiquant une vive cadence, 
Trouve qu'on la fait mal, pour qu'on la recommence : 
Goton donne à sa langue un mouvement plus vif, 
Qui présente à Damon l'attrait le plus lascif, 



278 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

La fait-il respirer pour compter une pause, 

Il voit un sein charmant où le plaisir repose 

S'élever, s'abaisser et sembler désirer 

De s'échapper des lacs qui savent le serrer; 

Damon porte sa main en batlant la mesure 

Sur une cuisse ferme et d'un charmant augure ; 

En faut-il plus lecteurs pour émouvoir les sens, 

Et se voir consumer par des désirs pressants ? 

Cependant nions Damon n'osait rien entreprendre, 

Quoiqu'il eût remarqué qu'on savait bien l'entendre. 

L'occasion naquit : un jour où par hasard, 

Pour donner sa leçon il arrivait fort tard, 

Goton, qui près du feu n'attendait plus son maître, 

Relisait sa Suzon, lorsqu'il vint à paraître ; 

Surprise, elle voudrait cacher ce qu'elle tient, 

Et fuir, mais c'est en vain, le maître la retient, 

S'empare du livre décoré de gravures 

Offrant aux yeux éclaircis de lascives peintures. 

Damon, dès cet instant, croit pouvoir tout oser ; 

Il sourit à Goton, et lui prend un baiser. 

La belle se défend, mais d'un air si tranquille, 

Qu'au lieu d'un doux baiser notre amant en prit mille. 

Et non pas seulement sur la bouche et les yeux, 

Mais sur un sein parfait : tandis, qu'en d'autres lieux, 

Sa main va fourrager la toison agréable. 

Ombrage fortuné d'un séjour délectable 1 

Un doigt furtif se glisse au centre des désirs, 

Et procure à Goton un torrent de plaisirs. 

Pendant ce tendre jeu, dans la main de la belle 
Damon avait placé sa brûlante allumelle. 
Ce joyau plaisait fort à la chère Goton, 
Qui de ses jolis doigts le caressait, dit-on. 
Sur son lit à l'instant la belle est étendue... 
— « Arrête, cria t-elle alors tout éperdue 1 
Que fais-tu ? Si quelqu'un ici nous surprenait, 



APPENDICE 279 

Ce serait fait de nous. » Toujours sa mère était 

Avec son cher époux à garder la boutique, 

Tandis que leur Goton apprenait la musique. 

Mais les sons de la voix unis à l'instrument, 

Qu'ils entendaient tous deux de moment en moment, 

Bannissaient tout le doute et leur faisaient connaître 

A quoi passaient le temps et l'élève et le maître. 

L'industrieux Damon imagine à l'instant 

Le moyen d'être heureux sans craindre d'accident. 

Goton consent à tout ; alors fermant la porte, 

Damon lui dit : — « Viens çà, mets-toi de cette sorte 

Sur le pied de ce lit ; fort bien, chère Goton. » 

Puis il lève avec feu le plus léger jupon, 

Voit l'ébène et le lys, qu'il baise, baise, baise ! 

Et mettant son priape alors plus à son aise, 

Il prend son violon, et quand plein de vigueur, 

D'accord avec Goton, il cherche le bonheur, 

Appuyant son archet sur la corde sonore, 

Il mêle l'harmonie au feu qui le dévore. 

Et les parents disaient, charmés de leur Goton : 

Qu'elle prend ce matin une bonne leçon ! 

On sent que dans cet art notre jeune écolière 

Fit bientôt des progrès de la belle manière ; 

Même ils furent si prompts que grâces à l'amour* 

Le lacet de Goton raccourcit chaque jour : 

Elle conte à Damon sa funeste disgrâce, 

Qui jugea très prudent d'abandonner la place. 

Goton d'abord pleura ; puis, prenant son parti, 

Sut fort adroitement obtenir un mari, 

Qui se chargea de tout, et crut que cette belle, 

La nuit de leur hymen, était encor pucelle. 

Femme, comme on le sait, dans ce cas fait si bien, 
Que le plus fin matois n'y verrait jamais rien. 
D'ailleurs, dans tous les temps, une rose nouvelle 
Auprès de son bouton n'en paraît pas moins belle. 



2*0 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 



LES AMOURS DE CHARLOT ET TOINETTE (1) 

Scilicet is superis labor est, ea 
cuta quiestos Sollicitât . 

(Virg. Œneid.) 

Une reine jeune et fringante, 
Dont l'époux très auguste était mauvais f... 
Faisait de temps en temps, en femme très prudente, 

Diversion à sa douleur, 
Et mettant à profit la petite industrie 
D'un esprit las d'attendre et d'un c... mal f... 

Dans une douce rêverie 
Son joli corps ramassé, nu, tout nu, 
Tantôt sur le duvet d'une molle bergère, 
Avec un certain doigt, (le portier de l'amour), 
Se délassait la nuit des contraintes du jour ; 
Et brûlait son encens pour le Dieu de Cythère. 
Tantôt mourant d'ennuis au milieu d'un beau jour, 
Elle se trémoussait toute seule en sa couche : 
Ses tétons palpitants, ses beaux yeux, et sa bouche 
Doucement haletante, entr'ouverte à demi, 
Semblaient d'un fier f... inviter le défi. 

Dans ses lubriques attitudes, 

Antoinette aurait bien voulu 

N'en pas demeurer au préludes, 

Et que Lamb... eût mieux f... 

Mais à cela que peut-on dire? 

On sait bien que le pauvre Sire, 

(1) Cette pièce parut pour la première fois « sous le manteau » en 
1789. Nous la reproduisons à titre de document sur l'esprit public 
à la fin du xvni e siècle. On ne saurait voir là qu'une satire, et des 
plus grossières, sur la cour de Marie-Antoinette à la veille de la 
Révolution. 



APPENDICE 281 

Trois ou quatre fois condamné 

Par la salubre faculté, 

Pour impuissance très complette, 

Ne peut satisfaire Antoinette. 

De ce malheur bien convaincu, 

Attendu que son allumette 

N'est pas plus grosse qu'un fétu ; 

Que toujours molle et toujours croche, 

Il n'a de v... que dans la poche ; 

Qu'au lieu de f... il est f... 

Comme le feu prélat d'Antioche. 
D'Artois sentant un jour la grâce triomphante, 
Du f... et du désir la grâce renaissante, 
Vint aux pieds de la reine espérer et trembler ; 
Il perd soudain la voix en voulant lui parler, 
Presse ses belles mains d'une main caressante, 
Laisse parfois briller sa flamme impatiente, 
Il montre un peu de trouble, il en donne à son tour; 
Plaire à Toinette enfin fut l'affaire d'un jour. 
Les princes et les rois vont très vite en amour. 
Dans une belle alcôve artistement dorée 
Qui n'était point obscure et pas trop éclairée, 
Sur des coussins mollets, de velours revêtus ; 
De l'auguste beauté les charmes sont reçus. 

Le prince présenta son à la déesse : 

Moment délicieux de f... et de tendresse ! 

Le cœur lui bat, l'amour et la pudeur 

Peignent cette beauté d'une aimable rougeur ; 

Mais la pudeur se passe, et l'amour seul demeure : 

La reine se défend faiblement, elle pleure... 

Les yeux du fier d Artois éblouis, enchantés, 

Animés d'un beau feu parcourent ses beautés : 

Ah ! qui n'en serait pas idolâtre ! 

Sous un cou bien tourné (qui fait honte à TalbAtre) 

Sous deux jolis tétons, séparés, faits au tour, 

Palpitant doucement, arrondis par l'amour ; 



282 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Sur chacun d'eux s'élève une petite rose. 
Téton, téton charmant, qui jamais ne repose, 
Vous semblez inviter la main à vous presser, 
L'œil à vous contempler, la bouche à vous sucer. 
Antoinette est divine et tout charme en elle : 
La douce volupté dont elle prend sa part, 
Semble encor lui donner une grâce nouvelle : 
Le plaisir l'embellit, l'amour est un grand fard. 
D'Artois le sait par cœur, et par tout il la baise. 
Son membre est un tison, son cœur une fournaise; 

Il baise ses beaux bras, son joli petit 

Et tantôt une fesse, et tantôt un téton : 

Il claque doucement sa fesse rebondie 

Cuisse, ventre, nombril, le centre de tout bien ; 

Le prince baise tout dans sa douce folie ; 

Et, sans s'apercevoir qu'il a l'air d'un vaurien, 

Tout transporté qu'il est dans son ardeur extrême, 

Il veut tirer tout droit au but de l'amitié. 

Antoinette feignant d'éviter ce qu'elle aime 

Redoute une surprise, et se prête à moitié. 

D'Artois saisit l'instant, et Toinette vaincue 

Sent enfin qu'il est doux d'être aussi bien f... 

Pendant que tendrement l'amour les entrelace, 

Que Charles la serrant lui fait demander grâce ; 

Antoinette palpite, et déjà dans ses yeux 

Se peignent les plaisirs des Dieux : 

Ils touchent au bonheur, mais le sort est un traître, 

On entend la sonnette... un page vigilant 

Trop pressé d'obéir, les dérange en entrant... 

Ouvrir et se montrer... tout voir et disparaître, 

Est l'affaire d'un seul instant. 

Stupéfié de sa disgrâce 

D'Artois avait quitté la place. 

La belle reine gémissait 

Sans proférer une parole : 
Par un nouveau baiser le prince la console, 



APPENDICE 283 

— « Oubliez, chère reine, oubliez ce malheur, 

Si cet importun trop alerte 

A retardé notre bonheur 

Souvent l'infortune soufferte 

Donne au plaisir plus de vigueur. 
Sus, dit le beau d'Artois, réparons cette perte. » 

Chemin faisant, il essayait 

Une plus grande chance, 

A quoi la reine n'opposait 

Qu'une piquante résistance 
Qui rendait plus charmants leurs amoureux transports, 
Et n'étalait que mieux tous ses petits trésors. 
Tant et tant, cher lecteur, nos amants se f ..irent, 
Qu'à leurs coups redoublés monte encor sieur Gervais ! 

— «Que veut sa majesté?... » — « Ah! parbleu, c'est exprès, 

Dit d'Artois en colère 

Je n'entends rien à ce mystère, 

Voilà de cruels surveillants ! 
A tous moments ici, que veulent donc ces gens ? » 
La reine n'entend plus... Enfin de leur surprise 

A peine leur âme est remise, 

Qu'ils fouillent avec un grand soin 

Jusques au plus petit recoin, 

Pour découvrir quelle est la cause 

D'un si perfide événement ; 
Mais ils ne trouvent rien, l'amour pleure sa faute, 
La reine se désole et pousse des sanglots, 
Puis se laisse tomber comme une lourde masse, 

Sur une pile de carreaux, 

Muets témoins de sa disgrâce. 
Le charme cesse alors, et son joli corps casse 
L'obstacle de leurs feux... C'est le maudit ruban 

De la sonnette, dont le gland, 

Source maudite, emprisonnée 

Entre doux coussins était pris.... 

A chaque élan de leur tendresse 



284 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Des douceurs qu'on goûle à Cypris, 
Un grand coup de sonnette ébruitait l'ivresse. 

Ah ! que de ribauds seraient pris 

Si dans l'accès de leurs goguettes, 
Ils rencontraient ainsi des cordons de sonnettes. 
Nos amants rassurés fêtent encor l'amour 
Deux ou trois bonnes fois avant la fin du jour, 
Et plongés tous les deux dans le sein des délices, 
Ils semblent savourer leurs précieux prémices. 
Chaque jour, plus heureux, devenus plus ardents 
Ils offrent à Vénus leurs feux toujours fidèles, 
Ils se f... souvent ; et l'amour et le temps, 
Pour ces heureux amants semblent n'avoir plus d'ailes. 

Quant à moi si l'on m'asservit 
A jouir de grands biens, sans rire, f... et plaire ; 

J'aime mieux me couper le .... 

Quand on nous parle de vertu, 

C'est souvent par envie ; 

Car enfin serions-nous en vie, 

Si nos pères n'eussent f... 



PARNASSE SATYRIQUE 

XVIII e SIÈCLE 



Voici le titre exact de ce curieux ouvrage : Parnasse 
satyrique, xvme siècle. Pièces trop libres échappées dans des 
débauches d'esprit à quelques gens de lettres connus et incon- 
nus. Imprimé par tes presses de la société des Bibliophiles 
Cosmopolites. A Neuchâiel, 1874. Au demeurant, c'est un livre 
douteux, édité en Belgique. L'avertissement de l'éditeur sent 
la supercherie. On y lit : « Un honorable membre de la 
société des Bibliophiles françois, mort récemment, voyageait, 
il y a une dizaine d'années, dans un pays du Nord. Admis 
dans une bibliothèque princière, il y découvrit un manuscrit 
renfermant nombre de poésies inédites du xvin» siècle. Il 
obtint d'en prendre copie et choisit ce qui lui parut le plus 
piquant et le moins connu. Malheureusement à ces pièces il 
en choisit de Bovie et de Gantel qui sont du siècle actuel. 
Nous avons été prêts aies supprimer dans notre réimpression, 
ainsi que trois ou quatre anciennes chansons déjà connues ; 
mais, tout bien considéré, nous transmettons au public 
bibliophile ce petit manuscrit textuellement dans l'état où il 
nous a été remis à nous-mêmes, ce public étant parfaitement 
capable de distinguer ce qui est plus ou moins digne de son 
attention. » 

Veut-on désigner ici par bibliothèque princière les collec- 
tions provenant du prince de Ligne et conservées à Belœil ? 
Nous pencherions vers cette hypothèse si l'introduction, 
dans ce recueil, de textes quasi-contemporains ne nous 



286 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

mettait en garde contre certain goût du postiche trop facile 
à reconnaître chez les éditeurs belges. 

Quoi qu'il en soit, ce livre contient, avec des couplets 
alertes et des épigrammes acérées, des contes fort spirituels 
attribués à Dorât, à Imbert, à La Chabeaussière, à Cubières, 
à Willemain d'Abancourt, à Baculard d'Arnaud, etc., et qui 
ne se retrouvent pas dans les oeuvres de ces auteurs. On y 
peut voit encore des pièces inédites de l'abbé Charbonnet, 
de Billardon, de Sauvigny, de Marie des Ursins, de Monvel 
« acteur de la Comédie Française », de RegnaultdeChaource, 
et, sous la signature de RobbédeBeauveset, quelques menues 
historiettes du bon Vasselier. Le ton plus que léger de ces 
productions, où l'esprit étincelle, suffit à leur assurer une 
place dans notre galerie. 

Apocryphe ou non, ce recueil est le premier essai d'un 
Parnasse satyrique de xvme siècle. 



LES INFATIGABLES 



— c Mettons en jeu les aimables peintures 
De l'Arétin, dit à son amoureux, 

Fille de bien, très experte aux postures 
Que nous décrit cet auteur vigoureux. » 

— « Donc commençons, répond l'amant heureux, 
Tant il est vrai qu'on peut tout quand on aime I » 
Après vingt tours que sait exécuter 

Le couple ardent et flexible à l'extrême, 
La belle dit : — « Il faut nous arrêter. » 

— « Pourquoi? tait l'autre. On peut encor lutter. 
Serais-tu donc à la fin de ton thème ?... » 



APPENDICE 287 

— « Oh ! que nenni ; tiens, nouveau stratagème ! » 

Et ces mots dits, la belle va sauter 

Au cou du gars et s'enfile d'elle-même. » 

La Ghabeaussière (1). 



LES DEPECHES 

Bontemps, courrier de cabinet, 

Arrive en une hôtellerie, 

Et trouve l'hôtesse Marie. 

Lâchant son petit robinet 

Au fond de la grande écurie. 

La gaillarde, bien aguerrie, 

Reconnaissant le cavalier, 

Ne se dérange... Au râtelier 

Il met son bidet... Puis la pousse... 

Accroupie et troussée ainsi, 

Inutile qu'il la retrousse, 

Et fasse un grand effort; aussi 

Sur elle il tombe sans secousse ; 

Et son manteau, qui se rabat 

Les couvre tous deux... Le combat 

Fort leur plaisait, on le devine, 

Et trois fois la belle mutine 

Rallumait le flambeau d'amour, 

Quand l'hôte sort de sa cuisine, 

En hâte traverse la cour, 

Et, sifflotant, vient aussi faire 

En cet endroit son petit tour, 

(1) La Chabeaussiêre. auteur dramatique, administrateur de 
l'Opéra, né à Paris en 1762, mort en la même ville le 10 septembre 
1820 (Note de l'éd.) 



288 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Mais à l'entrée. A leur allairc 
Tout entiers, nos chauds amoureux 
N'entendent rien... Lui, moins sourd qu'eux, 
Se retourne et se prend à dire 
Au manteau, reconnu d'abord : 

— « A qui donc en avez, messirc ? 
Que vous vous trémoussez si fort ? » 

— « Eh ! ne vois-tu pas bien, butor, 
Que je cherche ici mes dépêches. 
Allons, cours vite, et te dépêches 
De revenir, lanterne en main, 
Pour me chercher jusqu'à demain 
Mon satané de portefeuille 

Qui s'est échappé de mon sac... » 

L'hôte court... et l'hôtesse crac ! 

Fuit, en tremblant comme la feuille, 

Et rouge comme nacarat. 

De crainte ? non, mais d'une aubaine 

Qu'elle espérait encor plus pleine. 

Quant à Bontemps, le scélérat, 

A l'hôte apportant la chandelle, 

D'un air câlin dit : « Mon très cher, 

Inutile de plus chercher : 

Tout est rentré dans l'escarcelle. » 

Regnault de Chaource. 



LE CALCUL DIFFICILE 
(dialogue) 

— « Dis moi, sans me tromper, combien, belle petite, 
Dans ton gentil conin furent de v... admis 

Depuis que du premier il reçut la visite? » 

— « Ma foi, je ne saurais te calculer si vite 



APPENDICE 289 

Le nombre assez restreint de ces pauvres amis ; 

Mais avec ton secours j'y serai plus habile, 

Essayons. J'ai vingt ans. Quand je devins nubile 

Et que le premier trait entra dans mon carquois, 

J'en avais douze; ainsi c'est huit ans d'exercice. 

Combien ces huit ans-là nous donnent-ils de mois? 

Tu dis quatre-vingt-seize ; eh bien ! c'est là, je crois, 

Le petit contingent qui me rendit service, 

Auquel il faut pourtant ajouter au moins trois, 

Car il en fut des plus zélés à leur service 

Qui ne purent fournir les trente jours voulus; 

Et j'ai dû remplacer trois ou quatre perclus. 

C'est bien peu, n'est-ce pas ?» — Pour une jeune actrice, 

Ce n'est pas même assez. — « Las ! j'étais si novice î 

Mais j'espère à présent en user un peu plus. . . » 

Et la belle a tenu sa gentille promesse. 

Le hochet qui durait trente jours autrefois 

Se trouve remplacé par trente chaque mois; 

Et la petite actrice est maintenant duchesse. 

NOGARET, 



LA FILLE AUX GARDES FRANÇAISES 

« O que ma vie au régiment 
« Dans la joie est vite écoulée ! 
« J'y prends la Heur du sentiment, 
« Et les plaisirs à la volée !... » 
Or il arrive qu'un beau jour, 
La Tulipe faisait l'amour 
Dans la chambre de la caserne 
Avec la petite Laverne. 
La farceuse, sur son amant, 
Juchée, était bien enfilée 

1!» 



CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Et s'y donnait un tremblement 

Dont la couche était ébranlée. 

Mais, dans ce précieux moment, 

Un garde accourt etourdiment. 

— « Qui va là? » demande le groupe. 

L'autre répond: — « Amour parfait... » 

(C'était du garde un sobriquet). 

« L'amour I. . . Qu'il entre et monte en croupe, » 

Dit la fille avec un hoquet. 

La Tulipe, dessous, dit « Houppe ! 

Monte... » L'Amour monte en effet 

Et plante si bien le piquet 

Que chacun redit : — « Houppe ! houppe ! » 

Et vous mouille ainsi qu'une soupe 

La cavalière et le bidet. 

O qu'on est heureux dans la troupe! 

La Tulipe et l'Amour parfait 

A bout de jeu, notre éveillée 

Rechantait son refrain charmant : 

« O que ma vie au régiment, 

« Dans la joie est vite écoulée, 

« J'y prends la fleur du sentiment 

« Et les plaisirs à la volée I » 

La Chabeaussière. 



LE GODEMICHE 

Un libertin de qualité, 
Ministre à Versailles, cité 
Pour sa passion protectrice 
Des talents et de la beauté, 
Protégeait une jeune actrice. 
Chez elle, du matin au soir 



APPENDICE 291 

(La nuit n'était de son office), 

Il avait pu surprendre et voir 

Les mille secrets, l'artifice 

De la toilette et du boudoir, 

Du théâtre et de la coulisse : 

Faux cheveux, faux teint, faux joyaux, 

Beaux masques pour tous les défauts, 

Postiches de toute nature. 

De cet arsenal si complet, 

Il avait fait, dans maint couplet, 

La piquante nomenclature, 

Quand il s'aperçut, à la fin, 

Qu'il y manquait certain engin, 

Dont le solitaire exercice 

Peut soulager mainte nonnain, 

Mainte veuve et mainte novice. 

Donc, il s'en vient un beau matin 

Présenter à sa demoiselle 

Un parapilla, grand modèle, 

Par Vaucanson même inventé, 

En lui disant : — « Ma toute belle, 

A l'image de la beauté 

J'offre, pour orner sa chapelle, 

Limage de la volupté. » 

Il croyait, par cette épigramme, 

Interloquer la jeune femme, 

Qui, le prenant au sérieux, 

Sur le charmant joujou s'élance, 

En fait l'essai délicieux, 

S'agite et se pâme à ses yeux... 

Puis, enfin, rompant le silence, 

S'écrie avec naïveté : 

— « Je rends grâce à Votre Excellence, 

En effet, cette ressemblance 

Vaut mieux que la réalité. » 

Qui fut penaud? Mon gentilhomme. 



292 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

S'en làcha-t-il? Oh! que non pas. 
Au contraire, et c'était le cas, 
Il mit l'histoire en couplets, comme 
Sait les faire de Maurepas. 



Imbekt. 



MANUSCRITS 



Nous avons hésité longtemps avant de consacrer une rubrique 
aux manuscrits de Contes du XVIII e siècle. Ce n'est point 
qu'une telle sorte de recueils, naguère fort en vogue, fasse 
défaut dans les fonds publics ou les collections particulières, 
mais nous craignions de ne pouvoir mentionner toutes les 
pièces qui auraient droit de cité dans le présent ouvrage. Il 
faut le dire, nos recherches dans un tel domaine n'ont pas 
donné les résultats que nous étions en droit d'attendre, les ori- 
ginaux consultés ne renfermant guère de pièces susceptibles 
d'être reproduites. D'autre part, les éditeurs de l'avant-dernier 
siècle qui exploitèrent à leur profit le fonds d'anecdotes com- 
munes, ont laissé peu de choses à glaner dans les sottisiers 
du temps. Loin de vouloir éclairer le lecteur sur l'indigence 
de nos découvertes, nous nous contenterons de signaler les docu- 
ments dignes de son attention. Trois recueils, parmi cent autres, 
que nous avons consultés, offrent encore des ressources pour 
les bibliophiles avides d'inédit. Le premier n'est autre qu'un 
des fameux manuscrits de la comtesse de Verrue. Cette pièce 
unique, dont on trouvera plus loin une description sommaire, 
fait partie aujourd'hui du riche fonds de M. Pierre Louijs. 
Quoiqu'il renferme des conte fort connus, édités maintes fois, 
il fournit des variantes curieuses aux œuvres des Grécourt. 
des Jean-Baptiste Rousseau, des Vcrgicr, etc. C'est, sans 
aucun doute, la plus ancienne leçon que nous possédions dans 
ce genre littéraire. Les deux autres manuscrits sont des choix 
de pièces provenant du fonds "\ Us sont conservés à la biblio- 
thèque Nationale, sons ces cotes : Fr. 935Î et 935'?. 



294 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Nous avons extrait de ces recueils une série de contes qui, 
s f ils ne valent point uniquement par le mérite verbal, se recom- 
mandent par leur rareté. 

Au lecteur de juger si notre zèle est à la hauteur de son goût 
ou de son impatience. 



HISTORIETTE 



Un certain homme dont j'ignore 
Le pays ainsi que le nom, 
Poussé d'une inspiration, 
Se leva quant et quant l'aurore 
Pour aller en confession. 
Il estoit fort enclin au péché de luxure 
De l'une et de l'autre créature. 
Le père qui le confessoit 
Estoit un éveillé qui poussoit bien nature 
Et qui je pense pratiquoit 
Ce qu'à confesse on luy disoit. 
Le pénitent, après avoir fîny sa prière, 
Dit qu'il avoit séduit une jeune bergère. 

— « C'est enseigner les innocens, » 
Répondit le Révérend père. 

Ensuite, il dit que par soins ménagez 
D'une veuve il avoit mis l'honneur au pillage. 

— « C'est consoler les affligés, » 
Répond ce dernier personnage. 

— « De plus, dit le gaillard, d'un cœur humble et soumis, 
J'ay couché maintes fois avec une huguenotte... » 
« — C'est faire, dit le père, une action dévotte 
Que d'envahir ainsi le bien des ennemis. » 

— « Item, j'ai couché avec une nonne, 
Belle, jeune, drue et mignonne. » 



APPENDICE 295 

— « Ah ! dit en colère ce moine, 
C'est voler notre patrimoine. 
Soudain d'icy retirez-vous. 
Des plus affreux péchez, c'est le pire de tous. » 



LES JUIVES 



Avec des juives certain moine 
Prenoit sa recréation. 
Un jour, son amy le chanoine 
Luy disoit par compassion : 

— « Amy, vous courrés risque d'être 
Brûlé comme un porc vif ou mort. » 

— « Nenny, nenny, se dit le prêtre, 
Car je les baptise d'abord » (1). 



L'ARGENT FAIT TOUT 

(conte allégorique) 

Avec de l'argent on fait tout, 
Soit aux champs ou à la ville. 
De la plus prude on vient à bout 

(1) Ces deux derniers contes sont extrait d'un manuscrit provenant 
delà comtesse de Verrue, et appartenant à l'aimable auteur d'Aphro- 
dite, M. Pierre Louys. 11 porte comme titre : Contes de divers au- 
teurs, 1706, et renferme bien près de 120 pièces, presque toutes de 
Grécourt, de J.-B. Rousseau, de Vergier, de Saint-Gilles, de La Mon- 
noie, etc. (non signées). La reliure de ce curieux manuscrit de 531 pp., 
est de veau fauve et porte les armes de la comtesse de Verrue — 
d'argent à la croix de sable cantonnée de quatre losanges de même 
— accolées à celles d'Albert de Luy nés, et ècartelées de Rohan. 

Quoique toutes les pièces qu'il contient soient à l'état de copie, 
c'est, répétons-le, un livre original et le premier recueil collectif de 
contes en vers du xvur siècle. 



2% CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

Avec cent louis ou bien mille 
Il n'est point de fidélité 
A l'épreuve de cette pluie 
Soit en France, soit en Turquie, 
L'argent fait tout en vérité. 
Pour en donner preuve certaine 
Il suffit de ce conte-cy 
Qui vous le prouve en racourcy 
Autant ou plus qu'une douzaine. 
Dans une ville, capitale 
D'un royaume près du Pérou, 
Rcstoit jadis un certain fou 
Qui passoit pour un très beau mâle. 
S'il étoit bon, je n'en sais rien 
Non plus que s'il avait du bien. 
Chose pourtant très nécessaire. 
Bref ce Tirsis (1) s'amouracha 
D'une très belle printanière (2). 
De savoir s'il la chevaucha 
Ou par devant ou par derrière. 
Ou bien de quelque autre manière, 
C'est ce qu'avec soin il cacha 
Mais tout ce que l'on en peut dire 
C'est qu'ils s'aimèrent tendrement 
Même jusqu'à l'emportement, 
Ce qui fût su de certain sire (3) 
Sire à c... de Maroquin, 
C'est-à-dire drôle très riche 
Qui de donner n'estoit pas chiche 
Autant le soir que le matin, 
Et qui pour foutre une donzelle 
Offroit jusqu'à cent mille écus. 

(1) Le marquis d'Alencourt (sic). 

(2) Madame d'Averne. 

(3) Le Régent. 



APPENDICE 2i)7 

Aussi faisoit-il de cocus 

Une prodigieuse séquelle. 

Un matin, à ce que l'on m'a dit, 

Ce maître paillard entrevit 

Non sans secours de sa lorgnette (1) 

Nos amans qui faisoient goguette 

Qui se baisoient, se rigoloient, 

Si vous voulez, qui se f.... toient 

Et qui, très contents l'un de l'autre, 

Ne disoient pas la patenôtre. 

Aussi n'estoient-ils pas en lieu 

A s'amuser à prier Dieu. 

Qui l'eût fait, étant à leur place, 

N'eût pas été de bonne race 

Finissons la digression 

Notre paillard avec raison 

Convoitoit fort d'une prunelle 

Cette gentille tourterelle 

Kt maudissoit le tourtereau 

Qui croquoit un morceau si beau. 

Il jure qu'il veut qu'on l'empale 

S'il est longteins comme Tantale. 

En effet, ce Maître Frapart 

Dans son palais tire à l'écart 

Maître Jean et Dame Isabelle 

L'un, très excellent macquereau, 

L'autre, très fine macqucrelle, 

Et leur dit ceci bien et beau 

Sans chercher midy à une heure, 

— « Chers amys, croyés, ou je meure 
Que si ne me prestes secours, 

Je suis tondu dans peu de jours. » 

— « Qu'avez-vous, dit aussitost Jean, 
Qui puisse vous chagriner tant. » 

(1) 11 étoit borgne et ne voyoit de l'autre œil qu'avec une lorgnette. 



298 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

— « Amy, quand tu dcvrois me battre, 
Je suis amoureux comme quatre, 
Voire comme cinq, dit le paillard 

Et je jure par saint Médard 
Qu'oncques ne vit si belle chrétienne. » 

— « En est-il quelqu'un qui tienne, 
Dirent les deux consolateurs, 
Vous avés le chemin des cœurs 

Et quel mortel, comme vous donne 

A toutes celles qu'il enc... ne 

Argent, perles et diamants. 

Où en trouverez-vous une encore 

Qui résiste à tous ces presens. 

Sans doute, parce qu'elle adore 

Un jeune champion rablu 

Qui la f...t mieux, que je mente, 

Dans moins d'un jour, que moi dans trente. 

Que nous importe, ventrebleu 

De sçavoir combien il la baise 

Si c'est dix coups ou si c'est treize 

Monsieur, je vous le dis tout net 

Band...t-il beaucoup mieux qu'Hercule, 

Je veux morbleu que l'on m'en.... le 

Avec un gros v... de mulet 

Si dès demain, ne lui déplaise 

Il n'est débusqué comme un biaise. » 

— i Débusqué demain et comment? » 
Je vous dis qu'avec de l'argent 

On f ... tout, soit garçon, soit femme, 
Je m'en vais trouver votre Dame 
Vous n'avez plus qu'à m'ordonner 
Ce vous voulez que je dise 
A cette charmante Artémise 
Et ce que vous voulez donner 
Pour en faire votre monture. » 

— « Mon cher Jean, cours-y tout à l'heure, 



APPENDICE 299 



Fais tout comme tu l'entendras, 
Donne tout ce qu'elle voudra. 
Je m'en ...s, car, quoi qu'il m'en coûte, 
Il faut, morbleu, que je la f....te. » 

— « Vous la foutrez assurément, 

Dit Jean, ou je veux qu'on me berne. » 

Il dit et court dès le moment 

A l'hôtel de Dame d'Averne. 

G'estoit ainsy que s'appeloit 

La Dame que fort convoitoit 

Messire Philippe de Beauce 

Qui, pour son âge, n'étoitrosse 

Quoyqu'il fût majeur etdemy 

Et qu'il eût f...tu de son v... 

Trois cents dames de bon compte. 

(Le paillard n'en a-t-il pas honte) 

Sans compter même par dépit 

Maintes autres femmes et maintes filles 

Et mêmement ce qu'il f....tit 

Par cy par là de sa famille. 

Revenons à Jean de Clermont 

(C'estoit le nom et le surnom 

De celuy qui dans un bel âge 

Fit tout ce beau macquerellage 

Et qui aima tant ce métié 

Que si Jupiter, par pitié, 

Ne l'eût écarté du Tonnerre, 

Il eût fait f...tre toute la terre. (1) 

Comme la Dame en question 

A qui il parla sur ce ton : 

— « Que vous estes, belle, Madame, 
Quel est le cœur qui ne s'enflamme 



(1) Allusion à la maison de Clermont-Tonnerre, dont il se dit et 
dont il n'est pas. 



.il»!! CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

En voyant briller tant d'attraits 
Mais qu'ils scroient bien plus parfaits 
Si vous n'estiez pas si cruelle. 
Sire Philippe meurt pour vous 
D'un amour très doux et très tendre. 
Hélas ! pourquoy ne pas vous rendre 
A des feux qui scroient bien doux. 
Si vous voulez recevoir l'offre 
Qu'il vous fait faire de son cœur 
Avec la clef de son coffre 
Qui pour vous est un grand bonheur 
11 offre quarante mil' livres... » 
Mais la Dame point ne se livre. 
Il en offre cent, elle tope. 
Comme elle, Dame Caliope 
A tant d'argent n'eut reculé 

Quand on eût voulu 1' er. 

Mais revenons à notre affaire 

Que Jean fut si content de faire 

Ou si voulés d'avoir tait. 

Un si bon marché pour son sire 

Dieu veuille nous garder de pire 

Je dis de pire avec raison. 

Cependant Jean court vite, vole 

Tout droit à la belle maison 

Ou son bon maître se désole, 

Craignant que Jean ne réussît 

Mais tout aussy tost qu'il le vit 

Il devint aussy froid que glace 

Et maudits soit desjà le v... 

Qui luy causoit tant de disgrâce 

— « Monsieur, vous n'avés pas raison 

Luy dit lors Jean d'une voix forte, 

De vous plaindre de cette sorte 

Croyés-moy par là, ventrebleu, 

Que vous allés jouer beau jeu 



APPENDICE 301 

Votre affaire est faite... » — « J'en doute. » 

— « Cent mil' francs il vous en coûte 
Vous n'avés plus qu'à les compter ; 
Dès ce soir vous serés monté. » 

— « Ce soir? » — « Oui, ce soir ou je meure. » 

— « Qu'on l'aille chercher tout à l'heure. » 
Isabelle aussy tost partit ; 

Dans ses mains vite l'on remit 

La belle, afin qu'elle f. ..lit 

Ce qu'elle fit de bonne grâce, 

Après avoir fait la grimace 

Que fait toute femme d'esprit 

Auparavant d'être f...tue. 

Si elle le fut mal ou bien 

Pour cela, je n'en diray rien, 

Mais elle le fut, chose seure, 

[Pour] beaucoup d'argent ou je meure. 

(Bibliothèque Nationale : Ms. Fr. 9351). 



DIALOGUE ENTRE LE C. ET LE C. (1) 



LE C. 

Oh ! mon voisin, un mot. Peut-on parler 
Sans crainte? 

LE C. 

Volontiers. 

le c. 
J'ai fort à me plaindre. 

(1) On trouve une version sommaire et incomplète de ce conte dans 
le Ms. de la comtesse de Verrue. 



CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 
LE C. 

Quoy! de moy, mon voisin? 

le c. 
Ouy, depuis fort longtems 
Vous m'enlevés tous mes chalans 

le c. 
Bondieu, vous mocqués-vous du monde, 
Mon voisin ? Vous vous trompés, fort. 
Une petite porte ronde 
Peut-elle vous faire aucun tort ? 
Je n'occupe sur le derrière 
Qu'un très petit appartement, 
Tandis qu'en porte très cochefe 
Vous étalés sur le devant. 

le c. 
Oh ! ne me vantés pas ce funeste avantage, 
Vous allés irriter une vive douleur. 
Ce magnifique abord, ce pompeux étalage 
Est la source de mon malheur. 

le c. 
Mais que voulez-vous que j'y fasse ? 

le c. 
Si vous pouviés vous élargir ; 

le c. 
Ah ! mon voisin c'est votre grâce 
C'est à vous à vous rétrécir. 

le c. 

Mettes un peu plus d'espace 
Entre votre étal et le mien. 

le c. 
Mais vous n'y songes pas, tout le monde sait bien. 
Pour nous approcher l'un de l'autre, 



APPENDICE i 

Que très visiblement vous rognez le pilier 
Qui doit mettre en particulier 
Ma boutique d'avec la vôtre . 

le c. 
Voulés-vous nous associer ? 

le c. 
Serviteur, chacun son métier. 
Le plus adroit apothicaire 
Est, pour me donner un clistère, 
En risque de faire un faux pas. 
Ah! ma foy, je n'y puis que faire, 
Si l'amour ne s'y trompe pas. 

Le C. d'humeur fort babillarde 
Eût répliqué, mais il n'eut garde 
Car son voisin qui lui fit paix 
Fit qu'il ne dit plus mot après. 

(Bibliothèque Nationale, Ms. Fi\, 9352.) 



CONTE 



Un jour un beau congréganiste 

Sollicité d'un jésuite, 

Préfet de congrégation, 

D'amortir sa tentation. 

Par un plaisir philosophique 
Lui dit : — « Père, vous nous preschés 
Que la Vierge sage et pudique 
Hait par-dessus tout péché 
L'enc... sodomistique. » 
— « Mon fit, dit-il, toute action 
Reçoit son explication, 



MM CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

C'est-à-dire que Notre-Dame 
Déteste comme un B...gre infâme 
Celui qui pouvant f...tre un c... 
Va chercher à foutre un garçon, 
Mais à gens de notre soutane 
Que tout le public condamne, 
Quand femmes il nous voit approcher, 
Il est permis de chevaucher 
Un garçon sans craindre fâcher 
Ny Dieu, ni son fils, ni sa mère ; 
Car ce n'est que pour empescher 
Foiblesse humaine d'éclatter 
(Et le scandale en cette affaire 
Est le seul mal à redouter.) 
C'est pourquoy saint Ignace ordonne 
Qu'à jamais tous les descendants 
Nef...tent que de jeunes gens 
Assurant que, non seulement, 
La Sainte Vierge leur pardonne 
Mais que c'est un signe évident 
Du salut d'un semblable enfant 
Quand il se laisse, vers quinze ans, 
Sollicité par un saint homme, 
Caresser comme on fait à Rome. 

(Bibliothèque nationale, Ms. Fr. , 9352;. 



LE DOUTE RESOLU 

Autrefois en terre papale 
Colin d'humeur fort joviale, 
Rencontrant un jeune tendron, 
Sentit allumer son brandon 



APPENDICE 305 

Et lui proposa cette affaire. 

Mais la pucelle, de colère, 

Envoya paître ce mignon. 

De quoy irrité, ce dit-on, 

Il la saisit et vous la trousse, 

Mais la belle, qui se trémousse, 

Pour empescher l'opération 

Fait que Colin finit l'action 

Sans savoir dans quelle contrée 

Priape avoit fait son entrée, 

Ce qui, pendant un très long tems, 

Tint l'esprit du gars en suspens 

Car jubilé venu de Rome, 

Pour effacer péché de l'homme, 

Fit que Colin, très repentant, 

S'alla confesser à l'instant 

A un franciscain très severe. 

Il lui conta tout le mystère 

Et vous lui dit tout bonnement 

Qu'il ne savoit pas où, et partant 

Qu'il ne peut déduire l'affaire. 

Le Pater luy dit de se taire. 

Le moine éloit fin et adroit. 

Il lui demande: — « La mignonne 

Avoit-clle l'endroit chaud ou froid ?... » 

— « Très froid, repartit le bonhomme. » 
A ces mots, le frapart en rut : 

— « Par saint François, dit-il, vous laf.. . en cl. 

(Bibliothèque Nationale, Ms. Fi\, 9352). 



20 



306 CONTES ET CONTEURS GAILLARDS 

CONVERSATION DES DUCHESSES 
ET DES BOURGEOISES AUX THUILLERIES 

Trois bourgeoises étant assises sur un banc, 
Six duchesses, de front, viennent, avec audace, 

Pour leur faire quitter place, 
Contant que l'on doit tout à leur superbe rang. 
Pardonnés-moi, le trio demeura, 

Mais seulement il se serra. 

Par la Duchesse courroucée, 

La Bourgeoise se sent poussée. 

Alors, c'est à qui poussera 

Pour voir à qui le poste restera. 

On juge bien que tout ne se passa 

Entre ces neuf femelles là, 
Sans que l'on combattît encore de la langue. 
Une duchesse fit la première harangue, 

Et voicy comme elle parla : 

— « Mes bonnes, il est tard, votre bœuf à la mode 
Ou bien votre gigot sera froid ou gâté. 

La bourgeoise, d'ailleurs, doit-elle être incommode 

A des femmes de qualité ? 
Allés voir vos enfans, votre petit ménage, 
Eplucher la salade avec vos maris. 
C'est ainsi qu'en la rue aux Ours ou Saint-Denis, 
En use une Bourgeoise honnête, instruite et sage. » 

— « Je ne say pas comment vous l'entendes, 
Répondent en chœur les bourgeoises altières, 

Nous étions icy les premières, 
C'est vous qui nous incommodés. 
Il est pourtant fâcheux qu'on vous déplaise, 
Ajoute une des trois, sur l'ironique ton, 
Mais, sur un tabouret, à Versailles, est-on 
Beaucoup plus à son aise. » 



APPENDICE 307 

— « Oh ! oh ! vous plaisantes, vrayment il vous sied bien 

De faire les spirituelles ; 
Encore un coup, allés, songes, mesdemoiselles, 
Qu'un gigot réchauffé ne valut jamais rien. » 
— « Bourgeoises du second étage 
Vous nous croies apparemment ; 
Nous sommes du premier et nous avons la rage 
De vivre, comme vous, irrégulièrement. 
Loin de nous retirer à huit heures sonnées, 

Pour ne pas faire attendre nos époux, 
Nous attendons la nuit, pour aller, comme vous, 
Raccrocher quelques-uns, dans les sombres allées. 
Quand, au jeu, nous perdons notre petit argent, 
Nous ne payons après que de notre personne. 
Mais c'est à qui de vous sera la plus friponne ; 
Pour n'avoir pas recours à cet expédient, 

A nos époux nous faussons compagnie, 
Comme vous, la nuit et le jour, 

Et comme vous, nous passons notre vie 
A bien nous enyvrer et de vin et d'amour. 
Lorsque la bonne chère excite la tendresse, 
Si nos amans en chef nous manquent, au besoin, 
De les bien remplacer nos laquais prennent soin, 

Et nous vivons, enfin, à la Duchesse. » 

(Bibliothèque Nationale. Ms. Fr. 9352.) 



FIN 



TABLE 



Pages 

PnÉFACE | 

Jacques Vergier : 

Notice 1 

Le Procurateur de Saint-Marc 5 

Le Cordelier et le Feuillant 7 

Jean-Baptiste Rousseau : 

Notice 13 

Le Clou 20 

Les deux trous qui n'en font qu'un 23 

Le faux Carme 24 

G récourt : 

Notice 28 

Les deux pucelages 34 

Attrapez-moi toujours de même 35 

La Suivante modeste 35 

L'Origine du petit bout des tétons 36 

Le chanoine et la servante 37 

Le cavalier présomptueux 37 

La sage remontrance 39 

Le fidèle italien 39 

Le pupitre 40 

Les Bonnets 40 

Nabuchodonosor 42 

Voltaire : 

Notice 43 

L'Apothéose du roi Petaut 44 

Alexis Piron : 

Notice 4H 

La Puce 53 

Le Nez et les pincettes 57 

Les Deux rats 62 



310 TABLE 

Pages 

La Perruque du curé 64 

Les Belles jambes 64 

Les Cantarides 65 

La Vierge et le Chantre. 66 

Des Biefs : 

Notice 67 

Les Deux commères 70 

Le Carme 70 

Le Joueur à coup sûr 71 

La famille à talents 72 

Pajon : 

Notice 73 

Le Déménagement 74 

Les Mauvais discours 75 

Il n'est rien de tel que de tenir 76 

L'Œil et le pucelage 76 

Le Regret 77 

Le bon latin 78 

Robbé de Beausevet : 

Notice 79 

Extase quiétiste 85 

Réponse à tout 86 

La Vive 87 

L'Ave Maria 89 

Le Quiproquo 91 

La Gageure perdue et gagnée ou le Carnaval de Venise , 95 

Le Déménagement inutile. 98 

L'Heureuse fraude 101 

Joseph Vasselier : 

Notice 102 

La Revanche 108 

La leçon 109 

L'honnêteté • 110 

La diète 110 

La bagarre 111 

L'incorrigible 111 

Le bidet 112 

Les Demi-dupes 112 

Gasconnade 114 

Le Rêve Il 4 



TABLE 311 

Pages 
Guichard : 

Notice 115 

La Pommade de Myrte 120 

La Dame, l'Abbé et le Peintre 121 

L'Eclaircissement 122 

La Duchesse et son cocher 123 

Le langage de l'innocence 123 

Le tour d'un page 124 

Le Bailli et la villageoise 125 

Dorât : 

Notice 127 

Conte. • 131 

Louis d'Aquin de Chateau-Lyon : 

Notice 135 

La Parure 137 

Le Procureur à confesse 138 

Le Gosier étroit • 139 

Mérard de Saint-Just : 

Notice 141 

La Clef propre à toute serrure 143 

La mesure de Saint-Denis 144 

Le Haut-de-Chausse 145 

Le don mutuel 146 

Manière d'aimer qui ne se trouve pas dans l'Aretin 146 

Gudin : 

Notice 148 

Les quatre pieds 154 

Avantage de la Confession 158 

Augustin de Piis : 

Notice 159 

A deux de jeu 165 

La Balançoire • 166 

La Mauvaise devineresse 167 

La certitude fâcheuse . . 168 

Le mauvais imprimeur. 168 

ThéiH : 

Notice 170 

Les Habits changés. 172 

Les Poires payées 175 



313 TABLE 

Pages 
L'abbé Bretin : 

Notice 177 

Plus qu'on ne demande ■ 178 

L'Enfant modeste 180 

La Jarretière 181 

Pelluchon Destouches : 

Notice 183 

Le trou de souris 185 

La Méprise 18<> 

Le cas de conscience 187 

La poivrière 188 

L'époux nourrice 189 

Félix Nogaret : 

Notice 190 

L'Abbesse et un voleur 197 

Turcaret 198 

L'eau des Carmes 198 

Roule toujours 199 

La Bague perdue et retrouvée 201 

Géronte et sa servante 203 

Beaufort d'Auberval : 

Notice.. 20(i 

Le petit voyage ou les Ursulines et les Carmes 2 lu 

L'Alternative ou la Maîtresse charitable 213 

La Dragée d'attrape ou la Gourmandise punie 214 

Le Buisson ou la Curiosité punie. . • 218 

APPENDICE 

I. — RECUEILS COLLECTIFS ET OUVRAGES ANONYMES 

Les poésies du sieur D'** : 

Notice 223 

L'Urinai ■ 223 

Recueils de poésies diverses (1663) : 

Notice 229 

Le Truchement 229 

Recueil de pièces choisies par les soins du Cosmopolite : 

Notice 231 

Les Pelotons ou le Couseur de pucelage 232 

L'Oiseau réveillé 235 



TABLE 313 

Les quarts d'heure d'un joyeux solitaire : 

Notice 236 

Le Mécompte ou l'épouse novice 237 

Les deux Robes 242 

Contes théologiques : 

Notice 243 

La Vertu des pèlerinages (Gassendi i 244 

La Table des menuisiers 244 

Le Maître italien (Satrat) 245 

Etrennes gaillardes : 

Notice 247 

La Confidence 247 

Dialogue entre deux servantes 248 

La métamorphose 24 ( .) 

L'excuse ingénieuse 249 

Le Curé complaisant 250 

Anecdotes Européennes : 

Notice 25;; 

La comparaison naïve 254 

Le Bréviaire 254 

Las Heures de Paphos : 

Notice 255 

L'Ecrevisse 255 

Contes et poésies du commandant Collier : 

Notice 259 

Le mari désossé 260 

Le Moine 260 

Contes et Epigrammes en vers : 

Notice 264 

Le Picard 264 

Le Provençal 265 

M"« Toute à tous 265 

Aretin français par un membre de l'Académie des Oames : 

Notice • 267 

Le jeu ne vaut pas la chandelle . . 2«K 

Kecueil de nouvelles poésies galantes : 

Notice. . 269 

L'heureuse surprise de la S'" 268 

Le lalct du Jésuite 272 



314 TABLE 

Pages 

Le Jésuite et le tableau 272 

Contes 273 

L'autel aux sacrifices 273 

Momus Redlvivus ou Les Saturnales françaises : 

Notice 275 

L'enfant fait en musique 276 

Les amours de Chariot et Toinette 280 

Parnasse Satyrique : 

Notice 285 

Les infatigables 286 

Les dépêches 287 

La filles aux gardes françaises 288 

Le calcul difficile 289 

Le Godmiché 290 

Manuscrits : 

Notice 292 

Historiette 294 

Les juives * 295 

L'argent fait tout 295 

Dialogue entre le c. . . et le c 301 

Conte 303 

Le doute résolu 304 

Conversation des duchesses et des bourgeoises aux Thuilleries. 306 



Alençon. — Imprimerie Veuve Félix GUY et C ie 



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S ttft* 



PQ Bever, Adolphe van 

1177 Jontes v conteurs 

B49 gaillard3 au XVIIIe siècle 



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